Humanisme

Ce blog parle de plus en plus d’humanisme. Mais que, diantre, humanisme veut-il dire ?

Une des époques de notre histoire est nommée humanisme. Peut-on en tirer un enseignement ?

Un moyen d’aborder le problème est indirect : qu’est-ce que ce qui lui a succédé révéle-t-il, par différence, de l’humanisme ?

La phase suivante fut matérialiste. Mais à un sens curieux quand on y songe un rien. Epicure fonde son matérialisme sur l’atome. Mais il se fiche de l’atome. Or, soudainement, notre société a cru que le secret du monde s’y trouvait. Plus besoin de s’intéresser à la vie. Comme le dit Aristote, un excès produit en réaction un excès inverse. Ce fut le nihilisme, la croyance en l’idée éthérée. Depuis, nos philosophes vont d’un bord à l’autre. Et nos sociétés aussi. Avec tout ce que cela sous-entend de folies meurtrières.

L’humanisme pourrait donc être le juste milieu entre ces extrêmes. C’est l’attitude de Montaigne. Il se dit qu’au fond ce qu’il juge bien l’est probablement. Ne cherchons pas midi à 14h. Bien sûr, tout n’est pas parfait. Y compris chez soi : nous sommes un tissu de contradictions et de lâchetés. Et c’est peut-être là que se trouve tout l’humanisme : c’est le courage de regarder en face sa nature et la situation de l’humanité et de s’atteler à leur évolution avec les moyens du bord et la conviction que c’est le fonds qui manque le moins.

D’ailleurs, Montaigne vivait à une époque où se manifestait un des traits les plus marquants de notre culture nationale : la guerre fratricide. Pour autant, il est resté ferme dans ses convictions et a mené une existence de citoyen tout à fait honorable.

Une leçon ?

Possédé ?

La société semble une question d’opposés.

D’un côté, nous vivons une forme de guerre de religions. On s’affronte pour des idées. Misanthropie générale.

De l’autre, il y a des petits gestes gentils. Peut-être une renaissance de la famille et de l’amitié ? Humanisme de l’autre homme ?

Faut-il relire Les possédés ? Nos intellectuels se sont chargés des péchés de la société, pour que nous puissions devenir des « gens bien » ?

Qu'est-ce que l'humanisme ?

Je lisais que Camus n’était pas un « existentialiste », mais un « humaniste ». Qu’est-ce qu’être humaniste ? me demandé-je. 

Serait-ce une question « d’homme » ? Faux ami ? Si « homme » est entendu comme « individu », on débouche sur un état contre nature : homme loup pour l’homme (billet précédent). L’existentialisme est, en grande partie, un individualisme. 

« Je me révolte, donc nous sommes », dit Camus. Si « humanisme » évoque « humanité » comme on l’entend dans « crime contre l’humanité », tout est différent. L’humanité, dans ce cas, est l’hypothèse selon laquelle nous partageons tous une nature commune. L’attaquer c’est tous nous attaquer. C’est ainsi que la maltraitance d’un enfant peut être un crime contre l’humanité. Pas besoin de génocide pour être criminel.

Mais avons-nous une nature commune ? Et où commence et s’arrête le crime contre l’humanité ? Un sujet pour Yeshiva ? Peut-être que la fin justifie les moyens : nous serons plus heureux avec cette hypothèse que sans elle ? Et que ce qui compte réellement est de l’utiliser pour éclairer nos actes ?

Nouveau rapport au temps

J’assistais à une conférence de France Stratégie, qui s’intéressait aux « politiques publiques du temps ». On y découvrait que l’on s’interroge sur comment organiser la société de façon à ce que nous perdions moins de temps. En particulier, que nous ne fassions pas tous la même chose au même moment. 

Mais on y disait aussi qu’il y avait une aspiration de l’individu à un autre emploi de son temps. Il semblerait que ces dernières décennies nous ayons été dominés par « l’éthique protestante », dont parle Max Weber, et qui veut que la seule chose qui vaille soit le travail. Il y aurait une aspiration à la « décompactification » du travail de façon à ce que, dans une vie, nous puissions nous former, nous réorienter, nous occuper de nous, de nos proches et des autres, avoir un « impact » sur la société et la nature… quitte à repousser la date de la retraite, qui n’aurait plus autant d’intérêt. Une société du « libre choix » qui soustrairait l’individu au diktat de l’économie, qui « civiliserait le travail ». 

Indice de plus que nous vivons un changement radical ? L’entrée dans une nouvelle ère ?

L'humanisme contre la complication

Ce que l’on écrit sur le changement a radicalement changé en quelques années ! 

Le changement avait pour but de libérer la créativité de l’individu, vue comme condition de celle de l’entreprise. Objectif : « anomie » (absence de règles) ! 

Or, l’initiative individuelle n’a pas que du bon. Il faut l’encadrer. D’où un empilage de règles, contradictoires !, et d’énormes structures bureaucratiques. Résultat : vous travaillez pour rien ! Pourtant, ce n’est pas faute de vous épuiser. Yves Morieux, auteur de Smart Simplicity, appelle ce phénomène : « complication ». 

Contre-mesure ? Faire simple. Comment ? Libérons la société, et l’individu. La complexité, c’est le propre de la vie ! La solution à la complication : c’est l’humanisme !

L'humanisme commence par le rire

On en appelle à un « nouvel humanisme ». Comment passer à l’action ?

Rabelais dit : « le rire est le propre de l’homme ». On rit de moins en moins. 68 semble avoir déclenché une contre-révolution puritaine. Or, le rire, c’est la manifestation du bonheur. Rire renforce le système immunitaire. Mais c’est surtout le signal que notre esprit s’égare, selon Bergson : nous confondons l’artificiel et le réel. Course vers le néant.

Humanisme et technocratie

On réclame un « nouvel humanisme ». De quoi parle-t-on ?

L’humanisme, c’est placer l’homme au coeur des préoccupations de la société. N’y était-il donc pas ? 68 ne fut-il pas l’avénement d’un individualisme ? Alors, peut-être, société de consommation ? Matérialisme ? Non : artificiel.

Nous ne sommes pas une démocratie, mais une technocratie. La technocratie, c’est le règne du diplômé. Le diplômé ne connaît rien de la vie. Son esprit s’est constitué dans un univers abstrait. Comme il est aux commandes des Etats, des entreprises et des banques, il leur applique ses utopies. Et il en résulte une succession de crises. Le contraire de l’humanisme, c’est le nihilisme. C’est l’amour du néant. C’est l’aliénation de l’esprit humain par l’abstraction.

(Le phénomène de la bureaucratie a été étudié par Robert Merton. Il avait appelé son mal « displacement of goals ». Le bureaucrate ne comprend pas la mission de la bureaucratie. Il la remplace par quelque chose qu’il a inventé.)

Le sauvage, l'ingénieur, l'intellectuel et la machine

Les travaux d’Edgar Morin sur la complexité disent quelque-chose de surprenant. L’intellectuel, comme la machine, brasse des concepts. Il est dans un univers différent de celui de la vie, mais qui a un intérêt pour l’homme. C’est cet univers qui nous a apporté ce que nous avons appelé « le progrès ».

L’homme, quant à lui, a une « pensée complexe », ou peut-être plus justement, une « pensée sauvage ». Si son esprit n’est pas déformé par l’Education nationale, il est capable d’être heureux dans la jungle, la forêt vierge, ou sur la banquise, dans des environnements où le moindre faux pas est mortel. C’est autrement plus admirable que ce que l’on doit faire pour obtenir le prix Nobel.

Entre l’homme et l’intellectuel – machine, il y a l’ingénieur, un intermédiaire.

La crise actuelle pourrait venir de la rupture de cet équilibre. L’intellectuel a pris le pouvoir. Il veut un monde à son image, artificiel. L’ingénieur se veut intellectuel. Et l’homme est le dindon de la farce.

Gardien de phare

Que faisait un gardien de phare ? Rien. Il regardait la mer. C’est, du moins, le cas d’un gardien interviewé par France Culture.

Il n’était peut-être pas exceptionnel. Le chasseur ou le pêcheur, le marin ou le paysan avaient une vie qui était plus observation qu’action. Ce n’est pas pour autant qu’ils sommeillaient. Ils étaient singulièrement efficaces quand il le fallait. Ce qui est surprenant, quand on y réfléchit bien.

La qualité de la vie change ? Nos ancêtres avaient peut-être une existence plus intense, plus équilibrée, bien que plus incertaine, que la nôtre. Il n’est pas certain que nous ayons gagné en humanité.