France explosive

Et si l’histoire d’Heuliez était celle de la France ?

On peut lire la disparition de cette « ETI » industrielle comme une parabole du sort de l’industrie en France. Beaucoup de talent détruit. Et pour quoi ? Pour rien.

Mais on peut aussi y voir un phénomène beaucoup plus profond. Il y aurait au sein même de la société française des tensions violentes. Le Français hait le Français. Il en faut peu pour qu’elles s’expriment. Ce phénomène est peut-être bien à l’origine de la Saint Barthélemy et de nos incessantes guerres intestines. Un sujet qu’a étudié Michel Winock dans La fièvre hexagonale.

Voilà un sujet que ferait bien de prendre en compte nos gouvernants ? Comme le disaient Montesquieu et Tocqueville, pour bien le gouverner, il faut veiller à comprendre l’esprit d’un peuple. Et ce, au moins, de façon à ne pas encourager ses passions destructrices.

Chaque gouvernement porte en lui-même un vice naturel qui semble attaché au principe
même de sa vie; le génie du législateur consiste à le bien discerner. Un État peut triompher
de beaucoup de mauvaises lois, et l’on s’exagère souvent le mal qu’elles causent. Mais toute
loi dont l’effet est de développer ce germe de mort ne saurait manquer, à la longue, de
devenir fatale, bien que ses mauvais effets ne se fassent pas immédiatement apercevoir.

Tocqueville

Heuliez

Inattendu. Un livre passionnant, clair et court. Les dernières années du groupe Heuliez. Une véritable étude anthropologique sur notre pays. On y voit l’évolution de notre tissu économique et de ses liens avec le politique. Le livre est écrit par le maire du village dans lequel est installé Heuliez. Maire socialiste, maintenant député, il n’a pas un profil usuel. C’est un autodidacte, dont la carrière doit beaucoup à la chance. Il a vécu une histoire d’amour avec le groupe Heuliez. D’ailleurs, il a mis tout en oeuvre pour le sauver, lui et ses emplois. Lorsque le livre se clôt, il pense avoir réussi. On sait aujourd’hui que ce n’a pas été le cas. 
On découvre à quel point le politique local est proche de l’entreprise. Pour elle, il fait construire des routes et détourne des rivières ! Apparemment, il ne compte jamais. Il a une vision qui s’exprime en termes de création d’emplois, et d’attractivité du territoire. Plus surprenant : Heuliez n’avait qu’un seul client ! Le groupe PSA. Et il se brouille avec lui ! Je ne le savais pas, mais Heuliez avait pour métier de fabriquer certains modèles de la gamme d’un grand constructeur. Une commande employait plusieurs milliers de personnes. Pourquoi un tel aveuglement ? Mystère. Il semble que la société ait vendu progressivement ses autres activités pour financer celle-ci. Or, apparemment, les constructeurs ont décidé de changer de fournisseurs. Leurs raisons ne semblent pas totalement rationnelles. Par exemple, un concurrent allemand est préféré par Renault à Heuliez, pour des raisons de solidité financière. Il fait immédiatement faillite. (Et la commande aurait pu sauver Heuliez.) En difficulté, Heuliez parie sur le véhicule électrique. Le conseil régional et Ségolène Royal vont tout faire pour l’aider. Cela semble bien tomber, puisqu’on parle de Grenelle de l’environnement. Seulement, Mme Royal est à gauche et le gouvernement à droite. Et, autant un homme politique aime utiliser les finances publiques pour donner de l’emploi à ses électeurs, autant il n’a aucune pitié pour les électeurs de son adversaire. Comble de malchance, le FSI, qui a alors pour mission de sauver les équipementiers français, est dirigé par un ancien de PSA. Heuliez est peut être une des rares entreprises de sa taille à laquelle il ne prêtera pas d’argent au bon moment (il le fera plus tard). Vont alors se succéder une invraisemblable série de repreneurs, le groupe Bernard Krief, des Turcs, des Indiens… Tous plus ou moins favorisés par le gouvernement d’alors, aux dépens d’offreurs sérieux, mais ternes. 
Y a-t-il eu des coupables ? L’auteur, laisse entendre qu’Heuliez a été victime des transformations de notre société. Notre pays paraît s’être retourné contre lui-même. Un consensus s’est fait selon lequel, comme l’expliquait le dirigeant de Bernard Krief, le Français était un parasite incompétent. On a donc cherché mieux ailleurs, et pas uniquement dans les pays à bas coûts. Et cette transformation a été menée par des dirigeants salariés, ou des politiques professionnels, qui ont mis en faillite des entrepreneurs ! Faut-il chercher plus loin les thèses nationalistes et anti élites du FN ? Mais Heuliez et le Français étaient-ils innocents ? N’ont-ils pas trop compté sur leur pouvoir de nuisance ? Heuliez semble avoir été particulièrement innovant, pourquoi n’a-t-il pas mieux défendu ses intérêts ? Pourquoi s’est-il placé dans un tel état de dépendance ? Apparemment, il fut à la fois désagréable, et invraisemblablement confiant. Tout le portrait du Français ?