Du citoyen

Discussion avec Marc Rousset, qui publie un nouveau livre sur l’Europe. Il oppose citoyen et droits de l’homme. Curieux.

  1. J’ai un intérêt professionnel pour Platon, Rousseau, Kant et la pensée chinoise. Mon métier consiste à faire tenir ensemble des « organisations », des entreprises. Eux ont voulu maintenir au mieux de sa forme la société qui leur semblait idéale. A une échelle plus grande, ils parlent de mon sujet. Et je reconnais mon expérience dans ce qu’ils disent. Or, ils soulèvent un paradoxe : ils ne parlent pas de droits de l’homme, mais de « devoirs », de morale. C’est probablement cela être un citoyen. Trouver ces devoirs est le but de la philosophie pour Platon, de la raison pour Rousseau et Kant. Pour ces derniers le droit de l’homme est celui de ne pas subir le diktat arbitraire d’un autre homme. C’est en faisant ce qu’il doit que ce droit ultime est respecté.
  2. Et les droits de l’homme ? Il est possible qu’ils aient été initialement les « devoirs » de la société. Peut-être, comme la pyramide de Maslow, disaient-ils à la société ce qu’elle doit apporter à l’homme ? Mais est-ce, pour autant, qu’ils pouvaient être revendiqués pas l’individu pour son compte propre ? Les droits ne seraient devenus un dû que récemment. Influence anglo-saxonne ? La vision du monde anglo-saxonne semble construite sur celle du marchand. Ce qui donne un univers d’individus isolés dont le comportement est encadré par quelques lois explicites. En dehors, tout est permis. Quant aux « droits de l’homme » ils s’expliquent probablement ainsi : la dictature du marché globalisé n’ayant pas encore fait le bonheur mondial, il faut, en attendant, protéger l’homme de la main haïssable de la société. Tout ce qui bride les désirs immédiats de l’individu est inacceptable. Exemples :

  • L’épisode du « foulard islamique » montre que la France demeure dangereuse, imprévisible, et rétrograde. L’argument de l’état laïc est incompréhensible.
  • Toutes les opinions sont bonnes à exprimer, y compris celles des révisionnistes.
  • Dans le modèle citoyen, l’immigrant est accepté parce qu’il se reconnaît dans les valeurs du pays, c’est une sorte de membre de la diaspora qui rejoindrait la terre promise. Il devient citoyen. Dans le modèle anglo-saxon, l’homme a le droit d’aller où il veut, il appartient au monde. D’ailleurs l’immigration est économiquement favorable puisqu’elle augmente la taille du marché, et, par la concurrence qu’elle introduit, elle abaisse le coût de main d’œuvre (logique du marchand).

Il n’y a certainement pas que les Ango-saxons (têtes de Turc commodes) qui soient impliqués dans l’affaire. Tous les individualismes ot dû se prêter main forte, qu’ils aient eu envie de faire du commerce ou non.

Compléments :

  • Sur la vision anglo-saxonne du monde : CROZIER, Michel, Le mal américain, Fayard, 1981 ; HAYEK (von) Friedrich A., The Road to Serfdom, University of Chicago Press, 1994.
  • MASLOW, Abraham Harold, Motivation and Personality, HarperCollins Publishers, 3ème edition,1987.
  • Sur la Chine traditionnelle et le changement : Le discours de la Tortue.

L’illusion de l’économiste

Dans un article de www.voxeu.com, Jon Danielsson explique que la crise actuelle vient en grande partie de ce que certains ont cru que le risque financier était calculable. Et ils persistent dans leur erreur.

Il me semble qu’il fait une erreur qui explique celle de ses collègues. Il pense que nous connaissons les lois de la nature et que c’est pour cela que nous pouvons construire des avions qui résistent aux hasards. L’économiste a cru imiter l’ingénieur. Mais les lois de la finance ne sont pas celles de la physique.

Eh bien si, les lois de la finance et celles de la physique ont beaucoup en commun, à commencer par le fait qu’elles ne prédisent rien avec certitude. Tous les ouvrages faits par l’homme sont susceptibles à l’accident, non par seule erreur humaine, mais parce que même la mécanique classique est victime du « chaos ».

Hayek s’est battu toute sa vie pour montrer à l’économiste l’illusion d’un positivisme béat. Flop.

Compléments :

  • Sur ce sujet : Les matheux à la lanterne, Crise : la culpabilité des geeks.
  • CALDWELL, Bruce, Hayek’s Challenge: An Intellectual Biography of F.A. Hayek, University of Chicago Press, 2005.
  • Cet article dit aussi que les outils de mesure du risque devraient jouer un rôle clé dans le futur système de régulation. Il se pourrait donc que nous n’ayons pas beaucoup de temps pour répondre à la question du billet précédent…

Doutes sur le plan de relance américain

Fronde des génies américains de l’économie ?

On pensait que le gouvernement américain avait trouvé la parade à la crise financière. Mais des doutes s’élèvent quant au plan en question. Le marché s’inquiète. De deux choses l’une : soit le plan est mauvais, soit il est bloqué. Dans les deux cas il y a risque d’effondrement de la planète capitaliste.
Nos parents ont gardé un mauvais souvenir du dernier effondrement, en 29 : ils lui attribuaient le nazisme et la seconde guerre (outre ses dégâts directs). Ils croyaient qu’il s’agissait d’une crise du capitalisme et avaient renforcé massivement, partout dans le monde, les structures de solidarité sociale (cf. sécurité sociale).
Les économistes américains semblent tous d’accord pour dire que le plan est mauvais. Je cite in extenso un texte qui apparaît sur un blog de The Economist.

As economists, we want to express to Congress our great concern for the plan proposed by Treasury Secretary Paulson to deal with the financial crisis. We are well aware of the difficulty of the current financial situation and we agree with the need for bold action to ensure that the financial system continues to function. We see three fatal pitfalls in the currently proposed plan: 1) Its fairness. The plan is a subsidy to investors at taxpayers’ expense. Investors who took risks to earn profits must also bear the losses. Not every business failure carries systemic risk. The government can ensure a well-functioning financial industry, able to make new loans to creditworthy borrowers, without bailing out particular investors and institutions whose choices proved unwise. 2) Its ambiguity. Neither the mission of the new agency nor its oversight are clear. If taxpayers are to buy illiquid and opaque assets from troubled sellers, the terms, occasions, and methods of such purchases must be crystal clear ahead of time and carefully monitored afterwards. 3) Its long-term effects. If the plan is enacted, its effects will be with us for a generation. For all their recent troubles, Americas dynamic and innovative private capital markets have brought the nation unparalleled prosperity. Fundamentally weakening those markets in order to calm short-run disruptions is desperately short-sighted. For these reasons we ask Congress not to rush, to hold appropriate hearings, and to carefully consider the right course of action, and to wisely determine the future of the financial industry and the U.S. economy for years to come.

Tout ceci paraît plein de bon sens.
Le troisième point est cependant bizarre. Les USA ont-ils vécu 20 ans de prospérité, ou 20 ans de bulle spéculative ? Est-ce très sain ?
Bizarrement il y a déjà eu un consensus entre économistes américains (le Consensus de Washington) : il a conduit à une vague de réformes des pays en développement qui se sont traduites par dix crises majeures, dont une (sud-est asiatique) qui a failli être mondiale.
Et si ce que les économistes craignaient était, justement, outre les bugs du modèle, de ne plus pouvoir mettre librement en œuvre les idées qui leur tiennent tant à cœur. Celles qui semblent à l’origine des crises de ces dernières décennies ?

Compléments :

  • Le billet de The Economist : Crisis roundtable: The economists’ position.
  • Sur l’opinion de nos parents et sur la socialisation de l’économie qui a marqué le monde de l’après guerre : SASSOON, Donald, One Hundred Years of Socialism: The West European Left in the Twentieth Century, New Press, 1998.
  • Sur le désespoir de l’économiste Hayek, qui voyait dans cette socialisation la promesse d’un totalitarisme mondial : HAYEK (von) Friedrich A., The Road to Serfdom, University of Chicago Press, 1994.
  • Le Consensus de Washington et un exemple de conséquence : Changement en Russie.

Faisons danser les dinosaures

Deux notes de ce blog se contredisent :

  1. Dans l’une (Mesurer la capacité au changement d’une entreprise), utilisant la théorie des leaders / managers de John Kotter, j’explique que l’adaptabilité se mesure au nombre de « leaders ».
  2. Dans l’autre (Entreprise, bien commun), je dis que l’entreprise tend à s’auto-organiser. Pas besoin de leaders. Peut-être d’une cellule d’animation du changement, verticale.

La contradiction n’est qu’apparente. L’organisation de l’entreprise française et américaine est dite « bureaucratique ». Ce n’est pas une insulte. C’est un type de fonctionnement qui consiste à décider en haut, et à exécuter en bas. La bureaucratie a été vue comme ce que le progrès avait de mieux à proposer au monde au 19ème et à plusieurs moments du 20ème siècle. Notamment pendant quelques décennies de l’après guerre. La bureaucratie, c’est la raison qui éclaire l’humanité.

Ce modèle demande à avoir une tête capable de voir loin, et d’en déduire un plan optimal exécuté par ceux dont c’est le rôle.

Les scientifiques ont constaté il y a longtemps que l’avenir était imprévisible (c’est notamment la théorie du chaos). Mais les économistes et les hommes d’affaires ne les croyaient pas. Jusqu’aux années 70.

On a donc dû faire évoluer des bureaucraties, des populations de personnes qui se considéraient comme des exécutants. Et c’est un travail de titan. Et c’est pour cela que l’on est content lorsque l’on rencontre un « leader », qui sait rendre flexible une portion, au moins, de ce mammouth. C’est de là, je soupçonne, que vient la théorie de John Kotter. Mon expérience me fait l’approuver.

Cependant, souvent lors d’un changement, les « exécutants » découvrent que leur management apprécie l’initiative. Ils constatent qu’ils peuvent sérieusement améliorer l’agrément de leur travail. En éliminer les dysfonctionnements. On les félicite : c’était de là que venaient les difficultés de l’entreprise.

Du coup, ils apprennent à « s’auto-organiser ». Degré ultime de l’adaptation au changement ?

Considérations annexes :

  • Sur la bureaucratie comme principe d’organisation de la société française : CROZIER, Michel, Le phénomène bureaucratique, Seuil, 1971.
  • Sur la théorie du chaos, un petit livre : EKELAND, Ivar, Le chaos, Flammarion, 2002.
  • L’intuition que la raison peut nous conduire de manière imparable trouvait un fort appui dans la mécanique newtonienne. Or, Poincaré a montré il y a plus d’un siècle que celle-ci demandait une connaissance de conditions initiales parfaites. Les petits écarts sont susceptibles d’amplifications quasi infinies. Conséquence concrète : impossible de savoir si le système solaire n’éjectera pas une de ses planètes d’ici quelques centaines de millions d’années. PETERSON, Ivars, Le chaos dans le système solaire, Pour la Science, 1995.
  • Friederich von Hayek voulait convaincre les économistes du désespoir de leur quête positiviste. Faible réussite. CALDWELL, Bruce, Hayek’s Challenge: An Intellectual Biography of F.A. Hayek, University of Chicago Press, 2005.

French connection

The French connection, The Economist, 3 juillet 2008.The Economist, très sérieux hebdomadaire d’économie, est une lecture quasi obligée de l’étudiant de MBA. Voici comment il annonce la présidence française de l’Europe :

  • Un Sarkozy roublard sort de la bannière européenne en brandissant un drapeau français.
  • La France, rétrograde et sans éducation, dont les votants ont des comportements stupides (ils refusent les lois du marché), va chercher à utiliser son nouveau pouvoir pour défendre son intérêt. Et ce au mépris du plus simple bon sens, d’ailleurs partagé par l’ensemble de l’Europe. Parmi ces dossiers : l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, la gestion de l’effet de serre (la France ayant une position « protectionniste »), la BCE, les intérêts de quelques groupes tels que les transporteurs routiers ou les pêcheurs d’anchois.
  • Conclusion : l’échec est assuré. Sarkozy le sait. Il gesticule pour son électorat.

Ce qu’il y a de surprenant ici :

  • Adam Smith explique que la poursuite de l’intérêt personnel est ce qui fait le bonheur général, et que The Economist se dit le descendant d’Adam Smith. Pourquoi nous en veut-il de faire ce qu’il préconise ?
  • Quant à la gestion de l’effet de serre, les « bons » sont l’Angleterre et les pays nordiques, appelés « libéraux ». Or, il n’y a rien de moins libéral qu’un pays nordique. Hayek affirmait même que leur socialisme nous montrait la « route vers la servitude » !
  • Il y a encore quelques années The Economist expliquait que l’effet de serre était une invention de quelques écologistes anticapitalistes.
  • Quant à la BCE, elle est bien seule à combattre l’inflation : la banque d’Angleterre préfère s’intéresser au sauvetage à court terme de l’économie nationale (BCE à contre courant).
  • Enfin, quand le votant irlandais dit non à la constitution européenne, The Economist parle de démocratie, quand le votant français doute des bénéfices du marché, c’est un imbécile irresponsable.

Leçon de conduite du changement :

  • Ce que l’Angleterre a compris depuis un millénaire, au moins, c’est que le meilleur moyen de faire réussir son intérêt propre est d’utiliser les lois qui gouvernent la société.
  • La France, au contraire, sûre de son bon droit, a toujours voulu passer en force. Elle a rarement obtenu ce qu’elle voulait et y a gagné une image d’arrogance insupportable et même de manque total d’éducation. L’Angleterre a noirci cette image – moyen élégant de discréditer les très dangereuses valeurs universelles que promeut notre pays et de lui faire payer l’humiliation que lui a fait subir une France arbitre du raffinement.

Références :

  • HAYEK (von) Friedrich A., The Road to Serfdom, University of Chicago Press, 1994.
  • The litany and the heretic, The Economist, 2 février 2002.