Le Paradoxe de Foucault, ou un changement de notre temps

Ce blog s’interroge sur les causes profondes des changements de l’état de notre société, et surtout des changements à effectuer pour qu’elle souffre un peu moins. Mon dernier billet sur Hayek et Foucault m’a mis sur une piste. 
Le livre de Hayek, The road to serfdom, m’a beaucoup surpris. J’attendais un raisonnement impeccable et des équations. Hayek n’est-il pas prix Nobel ? J’ai trouvé un livre bourré d’erreurs de raisonnement insupportables. J’ai failli quinze fois jeter ce bouquin débile. Je comprends que Keynes, esprit supérieur, n’ait éprouvé que du mépris pour Hayek. Et puis j’y ai repensé. J’avais fait du hors sujet : le livre de Hayek est le cri de désespoir d’un homme qui sent sa liberté en danger. Tout le reste ne compte pas. 
Pour moi, il en est de même de Foucault. 
Le paradoxe de Foucault
Mais ce n’est pas le plus intéressant. Le plus intéressant est que ces deux personnes ont été des hommes d’appareil, des fonctionnaires. Paradoxe pour des libertaires ! Et c’est, peut-être, là le nœud du problème. Ils ont été pris entre leur amour du système, et la souffrance qu’il leur infligeait. Alors, ils ont voulu le faire changer. Sans se rendre compte des dégâts que cela pouvait entraîner dans nos vies. 
Et cela m’amène à l’idée suivante. Foucault et Hayek ont mal réagi à une cause réelle. Le nazisme qu’avait connu Hayek n’a peut-être pas été une exception. Partout, la société a cherché à dicter à l’homme son comportement, à le faire entrer dans des normes. « Mammy knows better » disent les Anglais, qui n’ont pas de De Gaulle. Le monde s’est révolté. Mais, il n’a pas attaqué la cause du mal. Car jamais nous n’avons été plus esclaves de la société. Regardez les USA : toutes les jeunes filles de la meilleure société se font refaire la poitrine ; tous les viocs de la meilleure société se font refaire une jeunesse. En France, nous nous droguons pour paraître normaux. Ce que Foucault et Hayek n’ont pas compris, c’est qu’il ne faut pas changer les règles sociales, il faut changer notre attitude aux règles. La liberté de l’homme, c’est penser par soi même. Et refuser que la société lui dicte ce qu’il doit être, quand cela n’a pas de conséquence sociale. (Se refaire la poitrine, ou faire Normale sup, par exemple.)

Foucault aime Hayek

Il y a quelques temps, la gauche de gouvernement a été secouée par la révélation d’un secret, encore mieux caché que la liaison de notre président. Foucault, le prophète du postmodernisme, la pensée officielle de la gauche de pouvoir, a fini sa vie dans une admiration béate de Hayek, le pape du néolibéralisme, le Dieu de Thatcher et Reagan. Hollande, Thatcher et Reagan, même combat ? Enterrons la nouvelle.
Et pourtant, elle n’a rien de surprenant. Car, comme l’explique le biographe des travaux de Foucault (“Foucault a été fasciné par le néolibéralisme, qui a fait écho à ses propres questionnements”), sa pensée s’organise autour des thèmes suivants :
  • « Une tradition libertaire de la gauche ». 
  • « Résistance à l’Etat ». « Exigence de ne pas être gouverné ». « Luttes contre les pouvoirs ».
  • Refus du « paternalisme », « ordre », « Nation », autant de « notions autoritaires ». 
  • « Accepter que les gens n’adhèrent pas aux mêmes valeurs ». « Une société de dissensus, de conflit ». « Pas de société. Pas de normes imposées et partagées ». 
  • « Il faut se situer du point de vue des minorités ». 
Le plus intéressant dans cette histoire est le paradoxe. Car Foucault a été un fonctionnaire, un apparatchik docile. Il a été normalien, agrégé, il a fait sa carrière dans la fonction publique jusqu’à en briguer les plus hautes responsabilités (Collège de France). La situation de notre gouvernement est encore plus inconfortable. Car il dirige un Etat qui a été construit selon l’exact inverse de ses valeurs. En particulier, il est supposé gouverner en fonction de l’intérêt général. Pas de celui d’hypothétiques minorités. A moins de vouloir le détruire. Mais il ne semble pas en prendre le chemin. 

    Albert Hirschman

    A l’occasion de son décès, j’ai découvert un économiste américain, Albert Hisrchman. En guise d’introduction à son œuvre, j’ai acheté Crossing boundaries.
    Sa particularité ? Il a toujours été du côté des perdants. Juif allemand, il doit quitter son pays. Il continuera ses études en France (HEC), en Angleterre, puis en Italie. Il fera la guerre d’Espagne, aidera à évacuer les Juifs de France pendant la seconde guerre mondiale, et finira aux USA, professeur, après avoir joué un rôle important dans le plan Marshall. Une fois de plus, il est du mauvais côté : ses travaux montrent que la théorie économique « orthodoxe », celle de Hayek et des libéraux, est simpliste. Et ce, en grande partie parce qu’elle oublie la dimension sociale de l’existence. Ce que j’aperçois de ses idées :
    Toute la théorie économique qui sous-tend l’action politique (et gouverne nos vies) repose sur l’hypothèse de la rationalité individuelle, le calcul. L’homme rationnel n’a aucun intérêt à l’action collective. Or, l’expérience quotidienne montre que nous éprouvons du plaisir à une telle action. Et que nous ne sommes pas toujours égoïstes. Le plan Marshall en est un exemple. Initialement, les USA s’imposent des clauses qui les handicapent au profit des pays européens. Mais c’est grâce à elles que l’Europe se redressera. Ce dont les USA seront un grand bénéficiaire. En outre, la passion est une dimension capitale de la vie humaine. Totalement absente de l’économie.
    Il montre que l’économie, qui est une science de l’équilibre, aurait beaucoup à gagner à découvrir la dynamique, et la pratique. Il propose des solutions oscillantes à certains problèmes concrets. Et si elle s’était un tant soit peu intéressée à la société, elle aurait découvert la source de quelques effets imprévus. Par exemple, la commensalité n’est pas que consommation de nourriture. Elle crée un lien social. C’est peut-être ainsi qu’est née la démocratie grecque, mais aussi l’esprit de troupeau allemand. Dans son ouvrage le plus connu, il montre que, contrairement à ce que croit l’économiste, si l’on n’est pas content de quelque chose, on ne va pas forcément chercher ailleurs. On peut aussi tenter de le modifier (en protestant).
    Il s’est intéressé au « possibilisme », c’est-à-dire à déterminer si tel ou tel avenir favorable, ou non, était possible. Et comment influer sur les événements pour aller dans la bonne direction. D’ailleurs, il note des exemples qui montrent que la planification peut réussir. Contrairement à ce que prétendait Hayek.
    HIRSCHMAN, Albert O., Crossing Boundaries, Zone Books, 2001.

    La société n’existe pas

    Peu après avoir écrit sur Nicolas Sarkozy et la police, j’entends dire que Margaret Thatcher a nié l’existence de la société. Quelquessiècles de sciences humaines liquidés en une phrase !

    Elle s’appuyait sur Hayek. Il semble avoir pensé que : 

    Toute considération réaliste des intérêts généraux de la société disparaît avec l’émergence d’une économie mondiale structurée par la division du travail, le libre accès aux marchés et le choix de l’individu. La cohésion d’un système aussi développé repose sur l’auto-ajustement plutôt que sur un ordre social rigide. Et, parce que ses résultats ne peuvent pas être prévus ou suivis, sa moralité est fondée sur l’action plutôt que sur les conséquences.
    Dans ce contexte, il ne peut pas y avoir de société qui se donne des règles. Plutôt, un consensus sur des règles émerge à mesure que des individus tentent d’interagir de manière cohérente. Ce processus spontané de règles adaptatives ne doit pas être confondu avec le concept fallacieux de société, duquel les individus peuvent espérer des droits et dont ils doivent servir les fins. (Explication tirée d’ici.)

    Hayek avait invraisemblablement tort.
    L’individu n’existe pas, ou si peu. L’homme est sculpté par son environnement. C’est la société qui le fabrique. Elle lui donne des règles qui le guident, inconsciemment. Certaines remontent au moyen-âge et peut être plus loin. D’autres nous contraignent même physiquement (cf. infrastructure de transport).  Les faire bouger est la problématique centrale de la conduite du changement. Et elle est extrêmement compliquée. En particulier, lorsque l’on ne sait pas où l’on va, comme en ces temps de crise.
    Mais, l’expérience montre aussi que l’avenir est partiellement contrôlable. Contrairement à ce que dit Hayek, il n’y a pas d’excuse à l’irresponsabilité. En effet, de même que l’on contrôle la trajectoire d’un satellite, il est possible de contrôler l’atteinte d’objectifs sociaux. Les radars de M.Sarkozy en font la démonstration. 

    Pour que l’individualisme ne soit pas un parasitisme

    Si ce blog a fait changer quelque-chose chez moi, c’est ma vision de l’individualisme.

    Jusque-là je l’assimilais à un égoïsme destructeur de la société. Le mal ne peut pas faire le bien, contrairement à ce que dit Adam Smith.

    Ce qui m’a amené à m’intéresser à la sociologie, la science des sociétés ; et à découvrir que sa terre natale était l’Allemagne du 19 et du début du 20èmesiècle ; et à constater que j’étais proche de la vision de ses intellectuels, qui contrastaient « culture » (dimension sociale dominante) et « civilisation » (individu laissé à ses vices).

    Mon  travail sur la RSE me fait voir les choses, et la pensée de Hayek, d’une nouvelle façon :
    • Pour que l’individu puisse être libre sans être un danger public, il doit être « responsable ». Cette responsabilité a un sens concret : c’est l’éthique, comportement fidèle aux prescriptions de valeurs partagées par l’humanité.
    • C’est ce que n’a pas compris Hayek. Confronté à la menace du totalitarisme d’État, il a voulu en revenir à l’individualisme honnête des origines. Il pensait y parvenir par quelques règles explicites. Mais il avait mal lu Max Weber : ce qui a fait le capitalisme digne, c’est le protestantisme, une doctrine sociale, une culture, non l’abjection ramenée au primaire.
    Que faire ? Être libre en suivant des règles n’est pas un paradoxe, si l’individu est venu de lui-même à ces règles. Par conséquent, nous avons besoin d’un débat pour savoir à quelles valeurs nous désirons adhérer. En ce sens N.Sarkozy a probablement raison. Par contre, il se trompe lorsqu’il pense que nos valeurs sont néoconservatrices. Le néoconservatisme a certainement une place dans la société française mais pas comme principe fondateur.

    Compléments :
    • HAYEK (von) Friedrich A., The Road to Serfdom, University of Chicago Press, 1994.
    • WEBER, Max, L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme, Pocket, 1989.

    Conditions de réussite des changements gouvernementaux

    Pour être honnête, tous les changements de nos gouvernements n’échouent pas. (Suite du billet précédent.)

    • Abolition de la peine de mort, établissement de l’euro (même si nous devons nous débattre avec ses conséquences), concurrence dans la téléphonie mobile = succès. 
    • Les changements d’après-guerre ont transformé radicalement le pays. Cependant, comme le disent Hayek (The road to serfdom) ou Galbraith (L’ère de la planification), ils ne furent pas la particularité de la France. Ils sont le résultat d’un mouvement technocratique mondial.
    Enseignements ? Les gouvernements ont des zones de pouvoir et de légitimité, dont ils savent jouer. Mais surtout, le changement ne rencontre pas de résistance s’il répond à une aspiration du peuple… L’exécutif est là pour exécuter la volonté générale, disaient les Lumières…

    Les hommes qui voulurent être rois

    Je perçois l’élite anglo-saxonne comme les héros de la nouvelle de Kipling, L’homme qui voulait être roi : elle a cru pouvoir dominer le monde comme jadis l’Anglais dominait des peuples inférieurs (son prolétariat et ses colonies).
    Le Consensus de Washington, la nouvelle économie, Jeffrey Skilling et Enron… c’était cette élite, fort brave d’ailleurs, à la conquête du monde. Car, contrairement à notre idéologie française qui croit à des principes universels, scientifiques, celle de l’Anglo-saxon lui dit que « qui veut, peut ». Qu’il est un élu dont la fin justifie les moyens. Contrairement à nous il n’est pas victorieux parce que juste, mais juste parce que victorieux. Il doit façonner le monde à l’image de ses rêves, de boutiquier.
    Aujourd’hui la désillusion doit être grande. Cette élite doit voir avec inquiétude, comme Hayek après la seconde guerre mondiale, s’approcher de sa belle liberté l’ombre hideuse de la société de médiocres qu’elle n’a pu asservir .
    Compléments :
    • HAYEK (von) Friedrich A., The Road to Serfdom, University of Chicago Press, 1994.

    Ce blog veut changer le monde

    Bsa dit : Lentement mais surement vous comprenez que comme disait Jean Gagnepain, au cœur des puissants est le désir de tyrannie. Et oui, les faits parlent d’eux-mêmes les dirigeants ont déclaré la guerre aux peuples. La France est parait-il en 45 place pour la liberté de la presse. Parlant non? Ce qui méritait un plus long développement qu’un commentaire de réponse.

    Mon métier a la particularité de me faire côtoyer aussi bien les grands que les petits. Depuis un quart de siècle je suis un « électron libre ». Or, je ne vois aucune différence, il n’y a pas d’un côté les bons et de l’autre les mauvais. Chaque jour, je rencontre plusieurs automobilistes qui passent au feu rouge ou roulent en sens interdit. Il est aisé d’imaginer ce qu’ils feraient à la tête de l’état, idem pour mes colocataires, qui se haïssent tous. Il n’y a même pas de solidarité entre membres d’une famille ou d’un même corps de l’administration, aussi prestigieux soit-il. Celui qui est, un moment, subordonné exècre l’incompétence de son supérieur, ce dernier le lui rendant au centuple.

    Ce qui crée cette hostilité, ce sont les dysfonctionnements de notre système qui est en plein changement, et qui fait qu’aucun d’entre-nous n’a les moyens d’accomplir correctement sa mission. Du coup, on en veut au reste du monde.

    A contrario, voilà ce que donne un changement, lorsqu’il est réussi : chacun découvre les qualités de l’autre et l’estime ; le dirigeant se débarrasse de ses courtisans, et dirige en direct ses troupes. L’entreprise devient « optimiste ». C’est pour de tels moments que je fais ce métier.

    Ce que je commence à voir, c’est que la logique marxiste, qui explique que le peuple crée la richesse du monde, et est exploité par les « capitalistes », a été utilisée, à l’envers, par un remarquable travail de manipulation des esprits. Il nous a convaincu que les pauvres exploitent les riches, sans qui rien ne serait. Aujourd’hui l’économiste socialiste Attali peut dire sans rougir que les taxis bénéficient d’une « rente ».

    Cette logique conduit naturellement à détruire l’état, perçu comme un outil de répression par des riches tellement habitués à ses bienfaits qu’ils ne voient pas ce qu’il leur apporte.

    En réalité parler de riche et de pauvre, de lutte des classes ?, est faux. Nous voyons partout des tire-au-flanc qu’engraisse un état nourri de nos impôts. Qu’ils crèvent ! Dès que cette idée a gagné les esprits, l’état est condamné. Comme le régime soviétique.

    Quand la société met en pratique ces théories, ce que nous fîmes ces dernières décennies, nous nous comportons comme l’a prévu Marx : nous exproprions le faible de son travail, à coup de machines. Cependant, dans notre cas, le bénéficiaire du système n’est pas le possédant marxiste, mais un employé, le « working rich ». Ce n’est pas le capital économique qui fait le vainqueur ou le vaincu, mais, paradoxalement, le « capital social ».

    Cependant, l’homme n’est pas idiot, confronté à la faillite de son idéologie il change d’opinion. C’est ce qui est arrivé après la seconde guerre mondiale. Ce qu’on oublie aujourd’hui est que la crise d’avant guerre, les totalitarismes et la guerre, étaient vus par nos ancêtres comme la conséquence du capitalisme. Les états d’après guerre ont été résolument, lourdement, socialistes. Les pays anglo-saxons furent des pionniers de ce mouvement. D’où les lamentations de Hayek dans The road to serfdom, qui sont difficilement compréhensibles aujourd’hui.

    En fait, pour le faire changer d’opinion, et de comportement, il ne faut pas que prouver à l’individu son erreur (anxiété de survie), il faut surtout lui montrer une échappatoire (anxiété d’apprentissage).

    Ce blog ne croit pas à la méchanceté fondamentale des puissants, et de l’homme en général. Il cherche à comprendre ce qui ne va pas dans la logique de ce dernier, pour lui couper toute possibilité de justification, de lâche rationalisation. Il cherche surtout une « échappatoire », qui lui permette de construire une société durable. Une solution qui satisfasse tout le monde et ne fasse perdre la face à personne. Simple réflexe professionnel.

    Compléments :

    • Sur les raisons qui font qu’une société d’individualistes se répartit apparemment en classes : The Logic of Collective Action.
    • Du capital social : Fils d’appareil.
    • De nos techniques de manipulation : Conservateur et bolchévisme.
    • Sur Jacques Attali : Attali m’a tué. Je me demande si le bon élève Attali n’a pas manqué d’esprit critique à l’époque où il étudiait l’économie. A-t-il suffisamment examiné ses hypothèses ? S’est-il demandé si elles étaient compatibles avec le socialisme ?
    • The Economist, héraut du libéralisme, doute : Le marché ne marche pas.
    • Ce qui fait espérer une sortie élégante de notre idéologie actuelle, c’est qu’une société amicale à l’homme l’est probablement aussi à l’économie : Lois sociales et économie de marché.
    • Sur l’expropriation par la machine : Crise occidentale : raisons structurelles.
    • Sur l’après guerre : SASSOON, Donald, One Hundred Years of Socialism: The West European Left in the Twentieth Century, New press, 1998.

    La fin de l’inconscience ?

    The long-lasting socio-political effects of the economic crisis. Avoir subi une crise (locale) dans sa jeunesse persuade du peu de pouvoir qu’a l’individu sur son destin, de l’importance de la chance dans le succès, et nous fait aimer la solidarité sociale. Il en est de même de notre attitude vis-à-vis de la prise de risque financier, de notre attrait ou non pour la bourse. Ayant connu une crise, notre prochaine élite sera-t-elle prudente ?

    Ces observations expliquent assez bien notre histoire. Les générations issues de la crise de 29, du fascisme et des monstruosités de la seconde guerre mondiale attribuaient ces maux terrifiants au capitalisme (ce que l’on a aujourd’hui totalement oublié). Ils ont voulu créer un monde solidaire. Partout, ils ont installé des institutions que l’on ne peut qualifier que de « socialistes ». Et les Anglo-saxons étaient les socialistes en chef. Conséquence : prospérité, paix et ennui. Les générations qui sont nées alors ont cru que l’avenir était prévisible, qu’elles ne devaient leur succès qu’à leur effort personnel, et que le monde serait bien plus amusant si elles donnaient libre cours à leur génie. Le poids de l’état fût insupportable. Vint alors 68, qui est à la gauche ce que le libéralisme est à la droite : la revanche de l’individu sur la société.

    Nos prochaines élites auront-elles donc plus de plomb dans la cervelle que les actuelles ?

    Galbraith disait que les théories qui ont causé cette crise sont aussi vieilles que le capitalisme. Il les jugeait déjà ridicules et dépassées dans les années 50. Comment ont-elles pu résister à la grande crise et à la guerre ? De la même façon que l’armée allemande, sauvée par le pouvoir politique, a pu parler de « coup de poignard dans le dos » dans les années 20 : parce qu’elle n’avait pas été mise à genoux. À chaque crise, les classes dirigeantes sont protégées par le pouvoir. Or, elles ne se renouvellent pas, elles dirigent de père en fils (cf. la fin de l’ascenseur social français). Donc, elles n’apprennent pas. Pire, en Occident, l’élite passe ses années de formation dans des universités d’élite où elle est entre soi et se repaît de sa supériorité. Et quand il y a sélection, elle est basée sur le succès !

    Compléments :

    • Ce qui compte dans la détermination des certitudes dont parle l’article sont nos années de formation aux règles de la société (de 18 à 25 ans).
    • Sur l’organisation socialiste et planifiante d’après guerre, en Amérique : L’ère de la planification.
    • Hayek voyait dans ce socialisme le germe du fascisme (le cas suédois étant particulièrement préoccupant) : HAYEK (von) Friedrich A., The Road to Serfdom, University of Chicago Press, 1994.
    • Sur l’impact de 68 sur les institutions sociales françaises : 68 : victoire de l’individualisme ?
    • Les radios libres ou gauchisme (le Rock) et capitalisme (la pub) main dans la main : Good morning England.
    • La crise profite au riche : Le pauvre s’appauvrit, Vainqueur de la crise: la grande Enterprise. Par ailleurs, depuis 20 ans, l’Amérique réforme le monde et crée crise sur crise, sans en tirer de grands enseignements : Consensus de Washington.

    De l’utilité de l’Etat

    L’héritage de Mme Thatcher et quelques autres billets m’amènent à me demander si John Galbraith n’a pas tiré contre son camp. En narguant les économistes classiques, en leur révélant que le monde était sous l’emprise d’une forme de socialisme, non seulement il leur a fait voir rouge, mais encore il leur a montré les faiblesses du dispositif.

    Et ces faiblesses sont les ressources de l’Etat. D’où les tire-t-il ? Des impôts et des taxes (TVA). Il suffit de convaincre le peuple que l’Etat est inefficace, que le prélèvement c’est le vol, et l’affaire est dans le sac.
    En fait, comme souvent, l’argumentation anglo-saxonne à l’endroit de l’Etat ressortit au sophisme. Elle prend l’exemple de l’Union soviétique et en déduit que l’Etat, dirigé par la volonté d’un homme, ne peut qu’être inefficace puisque l’homme ne peut prévoir l’avenir (cf. travaux de Hayek). Alors, il ne reste que le marché. Car il n’y a que le choix entre le marché et la dictature.
    Oui, mais l’Etat n’est pas là pour nous imposer la volonté de tel ou tel, mais pour mettre en œuvre la volonté générale. Actuellement celle-ci consiste à relancer l’économie et à contrôler les excès du marché et des organismes financiers. Pour mettre en œuvre de tels plans d’ensemble, il faut coordonner la nation. Rôle de l’Etat.
    Quant au marché, sa fonction est de déplacer et d’échanger des biens. Il ne sait pas mieux prévoir que l’homme, il n’est pas innovant, pas plus qu’il n’investit dans l’amélioration du meilleur actif que nous possédions : l’homme et la société. Et il a besoin d’être fermement contrôlé.
    D’ailleurs, la stimulation financière a-t-elle la moindre efficacité ? Si je reprends l’histoire de ces dernières décennies, que vois-je ? On parle de gloire du marché, de récompense pécuniaire de l’effort (« travailler plus pour gagner plus »). Mais si ça avait été vrai, tout le monde anglo-saxon, stimulé par l’argent, aurait dû travailler plus et mieux, et s’enrichir. Or, seule l’élite s’est enrichie (d’ailleurs a-t-elle plus travaillé ?). Tout le reste a été délocalisé. Même dans l’entreprise, la soif du lucre est peu efficace.
    Complément :
    • CALDWELL, Bruce, Hayek’s Challenge: An Intellectual Biography of F.A. Hayek, University of Chicago Press, 2005.