The Presentation of Self in Everyday Life

Le moi comme construction sociale.

Tout se passe comme si l’homme en société jouait un rôle, cherchait à « soutenir la définition d’une situation », et que chaque membre de la pièce l’aidait à réussir, quitte, une fois que l’on s’est séparés, à vider la tension accumulée par cet exercice en se moquant de l’autre. Deux lieux importants : l’avant scène où l’on joue le jeu et l’arrière scène où l’on se laisse aller.

Un classique de la psychologie, surprenant : que veut dire jouer un rôle ?

Jouons nous toujours un rôle ? Jouons-nous un rôle parce que nous avons quelque-chose à cacher (d’où la tension de la rencontre) ? Le rôle n’est-il pas, avant tout quelque-chose d’utile, un moyen de savoir ce que l’on peut attendre de quelqu’un sans le connaître (médecin, policier, boulanger, etc.) ? Une rencontre en société est-elle seulement une pièce dans laquelle rien ne peut être dévoilé ?…

Peut-être y a-t-il différentes situations dans la vie. Des situations à rôles, et des situations sans rôles. Il y a la question du donneur d’aide, dont parle Edgar Schein : on se révèle au donneur d’aide. On ne joue pas de rôle. Ou peut-être qu’il y a des gens à rôles, et d’autres qui n’ont pas besoin d’en jouer un. J’entendais Jack Lang parler de sa vie. Il disait avoir toujours fait ce qu’il avait voulu, en particulier avec F.Mitterrand. Je me demande si ce n’est pas ce que cherchait à révéler l’éducation antique : le caractère. Un homme qui a trouvé ce qu’il est n’a plus besoin de jouer un rôle. Il sait comment se comporter dans n’importe quelle situation.

Systémique : un cours

Pourquoi la systémique n’est-elle pas enseignée aux enfants ? Elle nous éviterait de bousiller notre vie, ou celle des autres. En particulier, de penser que c’est « en travaillant plus que l’on gagne plus », ou qu’en réduisant le temps de travail, on réduit le chômage.
Dominique Delmas m’a demandé pourquoi je n’écrirais pas un livre sur le sujet. Un des chapitres de mon cours en parle déjà, mais pour aller plus loin il me faudrait un temps que je n’ai pas… lui ai-je répondu. Pour m’excuser, voici une approche des systèmes humains par un angle que je n’ai pas l’habitude d’utiliser : celle d’Erving Goffman, la vie comme pièce de théâtre.
Chapitre 1 : le théâtre de la vie
Soit un automobiliste. Son comportement est contraint par les lois de la physique, les caractéristiques de la chaussée, le code de la route, et surtout le comportement des autres automobilistes. Pas question de rouler à gauche, sous peine d’y laisser sa peau, ou d’aller moins ou plus vite que la file de voitures dans laquelle il est.
On peut définir un système comme une pièce de théâtre. Chacun y tient un rôle. Plus important : c’est le rôle des autres qui l’empêche de sortir du sien.
Pourquoi ce théâtre ? Parce que la vie en société impose des relations entre hommes. Le théâtre – système est l’organisation de ces relations.
Chapitre 2 : l’homme ne change pas
L’apprentissage de notre rôle se fait par socialisation, par exemple à coups de décennies d’école. Son objectif est de modeler notre cerveau, plus généralement tout notre être. Notre libre arbitre est donc assez illusoire : comme « l’homme qui aimait les femmes », nous réagissons de la même façon aux mêmes événements. (L’ethnologue Clifford Geertz dit que nous sommes programmés par notre culture.) Cependant, ceux-ci se combinant sans arrêt de manière différente, nous nous donnons l’illusion de changer.
Nous pouvons nous confondre avec certains de nos rôles, et ne plus nous concevoir que comme martyr de la foi, chef d’orchestre, président de la République, balayeur de déchets toxiques, philosophe, homosexuel ou femme objet.
Chapitre 3 : l’homéostasie
La métaphore du théâtre n’est donc pas parfaite. La pièce évolue au gré des événements. L’image de l’équipe de pompiers est peut-être meilleure : chacun a un rôle, et l’ensemble a une mission, éteindre les incendies. Quel que soit l’incendie, les rôles appris par l’équipe permettent de réussir.
Mais ce n’est pas tout. Eteindre l’incendie, c’est garder le système inchangé. Comme les abeilles qui maintiennent la température d’une ruche par le battement de leurs ailes, notre action collective a pour objet d’assurer la stabilité, ou « homéostasie », de notre système. Et c’est cette homéostasie qui fait que ce n’est pas en travaillant plus que l’on gagne plus : le système refuse qu’on le change.
Chapitre 4 : la solution est le problème, ou les pathologies des systèmes
N’avez-vous jamais conseillé à une personne dont le conjoint est infect, de divorcer ? Mais elle ne l’a pas fait, et elle a été victime, sans fin, du même cycle de sévices ?
Toute relation sociale signifie système. Or, il est très difficile de se dépatouiller d’un système. Et il peut nous nuire gravement. En effet, le comportement individuel est indissociable de celui du système dont il est un constituant. Il n’y a pas de sado sans maso, par exemple. Ou de harceleur sans harcelé. Ou encore de professeur sans élèves, ou d’acheteur sans fournisseurs. De même, la schizophrénie peut être une adaptation rationnelle à un environnement irrationnel.  En d’autres termes, nos maux viennent du système auquel nous appartenons.
Voilà le piège que nous tend le système. Car, 1) si celui auquel nous appartenons n’est pas bon pour nous, 2) étant codés pour obéir à ses lois, nous ne verrons d’autre moyen de nous tirer d’affaires que les appliquer ! C’est un cercle vicieux.
Théorème : « la solution est le problème ». Nous sommes la cause de nos maux.
Par conséquent, pour sauver un malheureux, il faut le changer de système. Le placer dans une pièce de théâtre qui lui donnera un meilleur rôle. Mais attention : codé par son passé, il cherchera à le reproduire. Le sado cherchera un maso, par exemple.
Les sociétés sont des systèmes, aussi. Avec les mêmes conséquences. Ce blog est rempli d’exemples des misères qu’ils nous font subir.
C’est pour ces raisons qu’il serait bien d’étudier la systémique dès la maternelle. Et peut-être avant.
Chapitre 5 : une définition de changement
Pourquoi les médecins ne nous conseillent-ils pas des « changements de système » ? Cela découle de ce qui précède, non ?
Définition. Qu’est-ce qu’un changement ? C’est une modification d’un système – pièce de théâtre. Cette définition est équivalente à celle que donne ce blog du terme « changement ».
Pourquoi les systèmes changent-ils ? Pour que nous ayons de meilleurs rôles, donc. Mais aussi parce que la pièce ne peut plus se donner, faute de moyens. Si notre société n’avait plus de pétrole, par exemple, du Texas aux Emirats arabes, elle devrait s’organiser différemment.
Chapitre 6 : effet de levier
Et là, attention. Car les changements de système peuvent avoir des conséquences inconcevables et désastreuses. Louis XVI et Gorbatchev en ont fait la triste expérience. Ce fut aussi le cas de l’infortuné M.Balladur. Par sa réforme des « noyaux durs », il voulait transformer notre économie en une copie de l’allemande, elle est devenue américaine.
Une particularité des systèmes est qu’ils changent à « effet de levier ». Appliqué au bon endroit, un effort infime les transforme du tout au tout. Vous pensiez avoir un royaume ou une dictature communiste, et vous vous retrouvez, sans coup férir, avec une République ou une anarchie libérale.

Chapitre 7 : conduite du changement

MM. Balladur, Gorbatchev et Louis XVI ont pensé qu’un système changeait par décret. Quant aux scientifiques, ils se disent que « La solution étant le problème », changer un système c’est aller à l’envers de notre instinct.
Je crois plutôt, que le seul moyen de ne pas avoir de surprises, est de commencer par définir le système que l’on désire, puis concevoir le mécanisme qui permettra de contrôler l’atteinte de cet objectif. C’est ce que j’appelle « conduite du changement ».
Chapitre 8 : les limites du système
Au fond, nous sommes tous prisonniers de nos systèmes, les systémiciens de la systémique, et moi du changement. Voilà pourquoi nous ne sommes pas d’accord.
Ils disent que le système est indépendant de son histoire : aux chiottes Marx. Ce qui compte est la pièce de théâtre, pas comment elle a été conçue. Or, les règles de la pièce de théâtre sont essentiellement inconscientes. Connaître l’histoire qui l’a façonnée permet de les mettre au jour. Surtout, le système est lui-même soumis à l’histoire, il évolue, ses acteurs vieillissent, improvisent, meurent, sont remplacés, la scène s’affaisse…
D’ailleurs, sauf situation pathologique, l’homme n’est pas prisonnier d’un système, comme le croit le systémicien. L’individu joue plusieurs rôles, et ils influent sur les systèmes auxquels il participe. Le dirigeant se comporte comme dirigeant avec sa famille, et comme père de famille avec son entreprise.
Et, justement, la particularité du système humain, par rapport à des systèmes moins complexes, comme le système solaire, est probablement l’innovation. L’innovation est la capacité du hasard à modifier facilement le système.
On en revient à mon obsession : le changement.
Conclusion : la particularité des systèmes humains est le changement
Ses défenses étant faibles, le système complexe humain doit se transformer en permanence pour ne pas disparaître. Il s’engage dans une course en avant de changements, probablement de plus en plus rapides.
Comme celle d’Achille, la vie de l’espèce humaine sera courte mais glorieuse ?

Petit traité de manipulation : l’agression

Les sociétés ont pour principe de ne « pas faire perdre la face » à l’un des leurs, dit la psychologie. Par exemple, nous ne disons pas à une personne qui se croit belle qu’elle ne l’est pas. (Sauf dans son dos, mais ça ne compte pas.) L’agression est l’exact envers. Il s’agit d’attaquer l’autre en l’insultant, et, mieux, en lui jetant à la figure ses propres défauts. (L’accuser d’être un escroc si vous êtes un escroc.) La manœuvre est géniale : elle fait disjoncter le cerveau !

Lors d’une agression, notre cerveau rationnel se déconnecte, et est typiquement hors d’usage une demi-heure. Notre cerveau reptilien prend nos commandes. Sa logique : « fight or flight » fuir ou se battre. Bref, nous perdons tous nos moyens !

L’art de Nicolas Sarkozy est fascinant. Exemples :
  • Il a passé son mandat à se contredire, à annoncer des contre-vérités, et à accuser son opposition d’être une girouette, incapable de gouverner.
  • Dans son débat avec M.Hollande, il rompt avec toutes les règles de la politesse, il accuse son interlocuteur de mensonge, de calomnie… Par ailleurs, il prend à contre la logique « méritocratique » même de la société française : le pas très bon élève Sarkozy a voulu mettre en défaut M.Hollande, en sous-entendant qu’il était ignominieux d’être inspecteur des finances, élite de notre élite et rêve de toutes les mères.
Bien sûr, cette technique n’en est pas une. Il suffit d’être convaincu que la société est injuste avec soi pour l’utiliser naturellement. On est d’ailleurs renforcé dans cette certitude par le spectacle d’hypocrisie qu’elle donne. Et l’agression est efficace, parce que, justement, elle est tellement inconcevable pour la société, qu’elle n’est pas armée pour y répondre.
Compléments :

Choisir un président (9) : le combat des chefs

Georges Duby (Le dimanche de Bouvine) présente la bataille du Moyen-âge comme un jeu d’échecs. Pour gagner, il faut renverser le roi adverse. Pourquoi n’en serait-il pas de même des élections présidentielles ?

Selon Erving Goffman (Interaction ritual), d’ailleurs, la société ne juge pas uniquement l’homme sur les fins qu’il se donne ou sur les moyens qu’il emploie, mais, peut-être surtout, sur sa maîtrise de soi dans la difficulté.
Par conséquent, le rôle de chaque candidat peut être de placer son adversaire dans une situation qui teste cette maîtrise. En cas d’ex aequo, l’électeur les départage aux points ? 

Homme Dieu

Ce qui permet à la société de fonctionner est le respect, par nous, de rites vis-à-vis de symboles sacrés. L’individu est l’un de ces symboles. De ce fait, nous sommes, et nous nous comportons comme, des dieux.

Voici ce que dit Erving Goffman, inspiré par Durkheim.

Compléments :
  • GOFFMAN, Erving, Interaction Ritual: Essays on Face to Face Behavior, Pantheon Books Inc, 2003.

La sélection du donneur d’aide

Pourquoi est-on si souvent repoussé par celui que l’on veut aider ? Parce qu’il ne lui est pas évident que vous vouliez son bien. Il doit chercher à savoir :

  • Si vos intérêts sont conformes aux siens, afin de vous prendre comme confident : intérêt, personnel ou collectif ; pour qui travaillez-vous… ?
  • Si vous pouvez lui être utile : avez-vous déjà résolu les problèmes qui le préoccupent ?
Et voilà le compliqué : il ne lui est pas possible de vous dire qu’il est en difficulté. Car, si vous n’étiez pas une personne de confiance, vous utiliseriez cet aveu pour lui nuire ! Donc, il doit tenir des propos trompeurs et indirects, quitte à vous égarer…

Techniques utiles ?
  • Règle sociale fondamentale : ne jamais faire perdre la face à votre interlocuteur. Traitez-le comme il demande à être traité. (Y compris s’il se proclame plus compétent que vous.)
  • Démontrez votre compétence de donneur d’aide. À chaque fois qu’il vous dit avoir un problème (bien entendu pas de son fait), cherchez à l’aider à le résoudre. Cela peut se faire en simplifiant au maximum la question, de façon à la ramener dans le domaine du réalisable ; en utilisant au mieux les moyens (notamment relations informelles) dont vous disposez.
  • Votre statut de donneur d’aide est accepté lorsque la tension de l’échange tombe et que votre interlocuteur se met à vous parler de ses difficultés. 

Compléments :
  • GOFFMAN, Erving, Interaction Ritual: Essays on Face to Face Behavior, Pantheon Books Inc, 2003.
  • SCHEIN, Edgar H., Process Consultation Revisited: Building the Helping Relationship, Prentice Hall, 1999.

Qu’est-ce que la communication ?

La communication n’est pas qu’un échange d’informations. Paul Watzlawick explique (cf. billet précédent) que l’on essaie d’y faire reconnaître l’identité que l’on se donne. Pour Erving Goffman (The presentation of self in everyday life), chacun tient un rôle, comme dans une pièce de théâtre.

L’expérience et les théories plus récentes semblent dire aussi que chaque interlocuteur essaie d’imposer sa vision implicite du bien et du mal (voir Tversky et Kahneman). Ce qui peut lui servir à y enfermer l’autre (« framing »). Pour cela, il exploite une position sociale qui peut lui donner un avantage moral. Ce faisant, il réalise une injonction paradoxale, technique de lavage de cerveau dont parle Paul Watzlawick.
Notre société a-t-elle remplacé l’affrontement physique par un affrontement moral ? Au lieu de chercher à liquider le corps de l’adversaire, on veut anéantir son cerveau ?