L’industrie détruite par le gestionnaire

Bob Lutz, un ancien dirigeant de GM, raconte une curieuse histoire. Un constructeur conçoit une voiture. Ses gestionnaires examinent ses plans et procèdent à des réductions de coût, apparemment invisibles. La voiture ne se vend plus.
Steve Jobs, par contraste, sait ce qu’il doit donner au marché s’il veut en tirer le maximum. Il ne mégotte pas, mais il vend cher.
Compléments :
  • Anecdote : ce qui a surpris Nokia n’est pas l’arrivée de l’iPhone, mais que l’iPhone puisse fonctionner aussi bien ! (Bizarrement, Nokia est au bord de la faillite…)

Amérique éternelle

« L’histoire financière de l’Amérique a été celle d’une succession de batailles perdues contre la dette et l’inflation » dit une revue de livre.

Et cela s’est fait par une série d’innovations qui ont permis de contourner l’esprit de la morale que l’Amérique s’était donnée. « La ruée vers l’or a créé une alternative à la notion puritaine de travail et d’épargne, qui avait caractérisé les débuts de la nation ». « La loi sur le cours légal, sous Abraham Lincoln, a pavé la voie à l’acceptation du déficit. Les mœurs monétaires se sont encore plus relâchées dans les années 20 avec l’explosion du crédit à la consommation (lié au développement de l’automobile) et de l’investissement spéculatif, alimenté par la dette ».

Un certain nombre de thèmes reviennent. Exubérance irrationnelle des marchés financiers, amenant à intervalle régulier le développement puis l’éclatement de bulles spéculatives de crédit. L’instabilité (et le pouvoir politique) des banques, et l’inconscience fiscale des États. La répugnance à la fois du gouvernement fédéral et de celui des États de collecter suffisamment d’impôts pour financer leurs engagements. La tentation de recourir à l’inflation comme solution des déficits publics et de laisser la dette croître plus vite que l’économie. (…) La faillite était utilisée pour favoriser les affaires des aventuriers de la fin du 19ème siècle, de la même façon qu’elle a été employée au profit d’objectifs politiques, avec General Motors et Chrysler. (…) le Fed a servi la Maison blanche et les grandes banques avant de servir le peuple – par exemple en fournissant régulièrement des liquidités pour stabiliser les marchés financiers sous couvert de sauver l’économie réelle. (…) Dès la fin des années 70, le logement a commencé à remplacer la défense comme moteur de croissance. Bien vite, le mythe que l’on n’a jamais suffisamment de quoi que ce soit s’était enraciné. Progressivement, la politique visant à rendre le logement plus accessible est devenue une entreprise géante englobant 1500 organisations publiques et privées. (L’auteur) n’est pas le seul à se demander comment l’économie américaine va faire sans un marché du logement florissant.

Peut-être a-t-on là une application d’une théorie de Durkheim ? Quand on est innovant on l’est pour le bien et pour le mal. Quand l’Amérique ne trouve pas de moyens honnêtes de se développer elle en cherche d’autres ?

Barack Obama paralysé ?

Obama, the Light Touch? Le gouvernement américain tient à bouts de bras le secteur bancaire et possède 60% de GM. Or, il n’intervient ni dans l’un ni dans l’autre. Pire, il se fait insulter par les banquiers. Mais pourquoi ne fait-il pas son travail d’actionnaire majoritaire ? Pourquoi ne défend-il pas les intérêts du contribuable ? Pour ne pas être accusé de socialisme.

Amérique schizophrène ? Autant la politique vis-à-vis des banques que celle vis-à-vis de GM est le fait de George Bush ; les fanatiques qui s’opposent à Obama le disent communiste, sans qu’il n’ait rien fait, ce qui lui coupe toute liberté d’action ; or, ces fanatiques ont été rendus fous par le coût du plan de sauvetage Bush, alors qu’ils empêchent Obama de le contrôler ; ils semblent haïr Bush, mais votent Républicain.

En résumé, cette situation, responsabilité des Républicains, est pour eux une arme quasi absolue pour paralyser le gouvernement (l’accuser de socialisme dès qu’il fait ce qu’il doit), l’empêcher de servir le peuple, et se faire élire.

Des réflexions :

  1. La crise de 29 avait mis 25% des Américains au chômage, des familles entières s’étaient trouvées sans rien (cf. Les raisins de la colère). L’intérêt de l’intervention de l’état leur était devenu évident. En évitant aux Américains les conséquences dramatiques de la crise, le gouvernement lui a enlevé beaucoup de ses aspects (malheureusement) pédagogiques. La crise est la meilleure alliée du changement.
  2. L’Amérique a-t-elle toujours autant eu horreur de l’état ? Je soupçonne qu’à l’époque de l’Industrial state de Galbraith, elle était fière de sa bureaucratie technocratique et planificatrice (NASA, plan Marshall…), de même qu’elle est toujours fière de son armée ; les sentiments anti-état qui paralysent aujourd’hui le gouvernement Obama ne sont-ils pas le résultat de deux ou trois décennies de propagande libérale ? Ne serait-il pas temps d’attaquer cette idéologie en la mettant en regard des valeurs fondamentales de l’Amérique, et en la sapant par une campagne d’explication à long terme ?
  3. En attendant, il est remarquable que B.Obama reste souriant, fair play, maître de soi, et n’insulte pas ses prédécesseurs ou ceux qui veulent bâtir leur succès politique sur les malheurs de la nation. C’est certainement très intelligent : ses opposants attendent qu’il perde son sang froid.

Bureaucratique Amérique

J’entends M.Obama défendre sa réforme du système de santé américain et expliquer qu’elle ne signifie pas une intervention bureaucratique. Aux USA état = bureaucratie = gaspillage.

Ce qu’il y a de surprenant c’est qu’on m’a appris à l’Insead, à grands coups d’articles savants, que le mal des USA est la bureaucratie de ses entreprises. Les malheurs de GM viennent de nous rappeler cette simple vérité. Elles sont des monstres rigides, par nature tayloriens, qui ne résistent pas au changement. On rêvait de détruire la grande entreprise (Drucker en tête).

Celui qui fait fortune en Amérique c’est le fonctionnaire privé : grâce à ses diplômes, il est entré chez Goldman Sachs, y a fait carrière, est proche du sommet, et se répartit maintenant les bénéfices que la banque tire de l’exploitation de l’humanité.

Ce qu’il a d’extraordinaire dans cette histoire, c’est le retournement qui s’est produit en 15 ans. La grande entreprise a convaincu l’Amérique et ses universitaires qu’elle était le bien, et que le mal absolu c’était l’état, l’expression de la démocratie, qu’il fallait le détruire lui et ses contrôles.

Compléments :

The Economist : anti-démocratique ?

C’est surprenant à quel point The Economist, organe officiel du libéralisme économique, est anti-démocratique. Nouvel exemple : A terrible bill unites the parties.

GM a décidé de fermer des concessions qu’il ne juge pas rentables. Les concessions en appellent à l’aide de leurs représentants, qui les obligent. Une majorité du congrès est maintenant en leur faveur. The Economist est furieux. À son habitude, il peste contre la stupidité des représentants du peuple, qui ne voient que leur intérêt à court terme.

L’attitude paradoxalement anti-démocratique de The Economist révèle peut-être la logique sous-jacente du libéralisme anglo-saxon : le sentiment que la décision humaine est fatalement stupide et attentatoire aux libertés. Il avait trouvé une solution à ce problème, qui plaisait à sa nature de boutiquier : le marché. Le marché, ce n’est personne, par conséquent il n’y a pas de risque que qui que ce soit nous impose ses désirs et ses erreurs. Malheureusement, la dictature du marché ne vaut pas mieux que celle de l’homme. (Plus exactement, tant qu’il y aura des hommes, il n’y aura pas de marché suffisamment parfait pour cette théorie.)

En attendant de trouver mieux, je suggère de considérer la réforme de GM comme un exercice de conduite du changement. Deux remarques :

  • Cet exercice, dans une version simplifiée, a deux contraintes : la rentabilité de GM, et le respect de la démocratie (donc les droits des concessionnaires à faire appel à ses lois).
  • Peut-être qu’en écoutant les concessionnaires, en leur demandant leur point de vue, on pourrait trouver une solution qui leur convienne et qui ne coûte pas grand-chose à l’état américain (surtout si on le compare à ce qui a déjà été dépensé dans cette affaire) ? Peut-être même que l’on pourrait en tirer quelques informations utiles à la définition de la future stratégie de GM : ses malheurs viennent de n’avoir pas écouté son marché, et les concessionnaires, justement, sont au contact du marché ? Bizarrement Sloan, mythique redresseur de GM, les prenait au sérieux.

Compléments :

  • Le marché nécessaire au libéralisme anglo-saxon demande que l’homme optimise son intérêt à court terme, or, il suit des règles sociales (cf. le code de la route, la politesse, ou la devise de la Bourse de Londres). Irrationalité du marché.
  • GM et Alfred Sloan.
  • Comment éviter à l’homme la domination de l’homme (définition initiale de libéralisme) : Le contrat social / Rousseau.

Nouveau modèle européen

Deux idées reviennent toujours quand on parle d’UE : 1) une union de plus en plus étroite ; 2) l’union économique conduira à l’union politique. Judicieusement, The Economist remarque (probablement avec soulagement), que le succès de l’Euro n’a produit ni l’un ni l’autre.

Il semblerait plutôt que

  1. ce dont a besoin l’Euro, c’est de petites institutions légères (comme la BCE, ou un fonds pour sauvetage de banques européennes) ;
  2. tout ce qui se veut « politique » accouche de règles lourdes et contre-productives.

Irait-on vers un modèle d’Europe où chaque nation conserverait sa spécificité, et serait coordonnée par des organisations transversales, à l’image des comités du GM des origines ?

Complément :

Stratégie de Fiat

Le dirigeant du groupe Fiat (qui contient les automobiles Fiat, Iveco, CNH et Ferrari – Maserati) annonce qu’il veut construire un groupe automobile avec Fiat + GM Europe + Chryser, soit 6 ou 7m de voitures, n°2 mondial. A-t-il des chances de réussir ?

Deux choses m’intriguent à son sujet :

  1. un ami qui a l’air de bien le connaître en dit des choses que je trouve remarquables ;
  2. je n’ai pas grande considération pour son discours, qui affirme qu’il faut une taille minimale pour survivre (5m de voitures dans ce cas). Je l’ai entendu trop souvent, à chaque fois justifié par l’ego de celui qui l’exprimait.

Enquête.

  • Sergio Marchionne est un surdiplômé canadien, et pas italien. Ce n’est pas un ingénieur, mais un juriste devenu dirigeant. Son arrivée dans l’automobile s’est faite avec sa prise de pouvoir chez Fiat, en 2004. Auparavant il avait redressé SGS, qui est le plus gros cabinet de contrôle mondial. (Il l’aurait redressé en deux ans, ce qui est peut-être moins exceptionnel qu’il n’y paraît, quand on sait ce qu’est un cabinet de contrôle…).
  • Première caractéristique : il est très malin. Il a redressé Fiat et est en train d’acquérir un groupe énorme, à coût nul. Mais ce qu’il donne est considérable : un talent de conduite du changement.
  • Car il semble surtout un spécialiste de mon métier : il transforme les organisations pour qu’elles produisent plus et mieux, avec moins de ressources. Il a redressé Fiat, semble-t-il, en éliminant une hiérarchie qui paralysait la société, et en injectant de jeunes talents. L’entreprise a maintenant une couche de management très légère. (Je note au passage que les Italiens semblent naturellement doués pour construire ce type d’organisations légères et efficaces.) En cela, il prend le contrepied de la pensée unique de l’automobile (et de l’industrie) de ces dernières décennies : renforcer les structures de cols blancs, leurs outils et leurs salaires, et effectuer des économies en réduisant les personnels et leurs salaires, par délocalisation et automatisation à outrance.
  • La méthode semble idéale pour Chrysler qui souffrirait des mêmes maux : un management hypertrophié et incompétent. Autre avantage : la nationalité canadienne de Sergio Marchionne : il est important de comprendre la culture d’une organisation que l’on réforme.
  • Quant à la fusion avec les unités de GM, c’est plus compliqué : on prévoit de grosses synergies (1md€/an), le genre de promesses rarement tenues. En outre, c’est une question de production : est-ce la force de Sergio Marchionne ? Mais peut-être s’est-il constitué un réseau « d’hommes clés » techniciens, capables de mettre en œuvre sa stratégie ? En termes de culture, mes amis Italiens disent que l’Italie du Nord, ayant été sous domination autrichienne, a une culture proche de la culture germanique. Effectivement, les Italiens du Nord avec qui j’ai travaillé sont une sorte d’idéal des affaires : rigoureux, pragmatiques et créatifs.

Et les 5 millions de voitures ? Cette stratégie est un triomphe de l’opportunisme : Fiat acquiert beaucoup pour rien (sinon, une fois de plus, un remarquable talent). Mais, les monstres sont rarement intelligents (cf. GM) : sur le long terme ce qui fera la force du groupe ne peut qu’être une meilleure maîtrise de son métier que celle de ses concurrents. Le talent de M.Marchionne lui permettra-t-il de donner ce « moteur » à Fiat ? Sa stratégie ne s’apparente-t-elle pas, opportunisme à part, à une course en avant ? Un aveu d’échec ?

Compléments :

GM et Chrysler

GM et Chrysler ne sont plus viables telles que. Dans les deux cas, le gouvernement américain leur a imposé un plan :

  • qui « réinvente » leur fonctionnement.
  • qui restructure leurs dettes : les créditeurs reçoivent une part de l’entreprise. L’état et le fonds de sécurité sociale interne, les plus gros morceaux, les débiteurs financiers le reste. Dans le cas de Chrysler, Fiat aurait 20% de la société en échange de compétences et savoir-faire.

Dans les deux cas, les débiteurs privés risquent de préférer une faillite à ce qui leur est proposé (c’est le cas pour Chrysler). La dépouille de l’entreprise vaut plus pour eux que l’entreprise vivante.

Intéressant problème de conduite du changement :

  • Les banques s’offusquent de voir leurs intérêts moins bien servis que ceux des employés des entreprises. On peut en être choqué : ces intérêts ne sont pas du même ordre ; du côté des banques c’est un profit plus ou moins élevé, du côté des employés c’est leur seule source de revenus (qui devient d’ailleurs à fort risque).
  • Surtout, le comportement bancaire peut avoir un coût social, et économique, colossal : non seulement les deux entreprises peuvent disparaître, mais aussi leur sous-traitance, et un savoir-faire complexe et diffus qui a mis plus d’un siècle à se construire. Combien de temps faudra-t-il pour qu’il soit remplacé par autre chose ? Qu’est-ce qui peut le remplacer ? La perte peut-elle être irréparable ?
  • Mais les investisseurs ne peuvent pas être autres qu’ils sont. Qu’ils maximisent leurs profits à court terme est exactement ce que leur enjoint de faire le professeur d’économie et l’école de management. C’est leur nature. Ce qui rend inefficace la politique du gouvernement américain, ce n’est pas la mauvaise volonté des banques, mais sa propre hypocrisie. Car, que fait-il ? Il veut imposer sa volonté au marché. Ça s’appelle une nationalisation. Quand il aura le courage de se l’avouer, il saura mettre en œuvre efficacement sa stratégie.

Redressement de GM

Décidément, Barak Obama est en train de se faire beaucoup d’ennemis. Espérons pour lui qu’il ne connaîtra pas de moment de faiblesse. Time for a new driver :

Le gouvernement américain se comporte comme un investisseur qui force GM, brutalement, à revoir son business plan jusqu’à ce qu’il lui semble viable. Dans ce jeu, les dirigeants de GM semblent de petits garçons.

Il y a encore quelques mois les grands patrons américains expliquaient à qui voulaient les entendre qu’ils s’interrogeaient sur l’utilité de l’État, que, si seulement ils en avaient le temps, ils le géreraient efficacement et à faible coût. Bizarre retournement de situation.

Il paraît se reproduire cycliquement : de temps à autre, l’état doit réformer un pan de l’économie, incapable de le faire seul.

Compléments :

  • Dans un sens, le gouvernement américain suit mes recommandations : GM : nationalisation ?
  • À noter que les théoriciens du laisser-faire, que l’on n’entend plus beaucoup, diraient que ce que l’on voit aujourd’hui est un épisode de destruction créatrice, il faut laisser disparaître les coupables, ils seront remplacés par de nouvelles entreprises méritantes, pour le bien de tous.