Prestige

Une des découvertes de ce blog aura été le président Giscard d’Estaing et son influence.

A son arrivée, il avait suscité l’espoir, semble-t-il me souvenir. Il était jeune et polytechnicien, ce que l’ascenseur social républicain avait fait de mieux. Puis l’espoir est devenu haine hystérique. On disait, et cela semble confirmé, qu’il se croyait la réincarnation de Louis XV. L’homme était devenu ridicule.

En fait, il semblerait qu’il nous ait beaucoup plus transformés que nous le pensions. Il se serait cru, aussi, l’incarnation du cool John Kennedy. Ce fut un « choc systémique ». Il a mis au placard le modèle gaulliste, pour faire entrer la France dans l’ère américaine, dont elle n’est pas sortie depuis.

En particulier, disait un précédent billet, il semble avoir enterré le projet « de prestige ». A-t-il eu raison ?

Il devait le trouver coûteux. Mais, dans certains cas, ne peut-il se révéler utile ? Que la France ait une bombe atomique paraît actuellement plutôt une bonne idée à beaucoup. Il en est probablement de même d’Airbus.

Mais l’intérêt du projet de prestige est peut-être ailleurs ? Mieux qu’une équipe sportive, il soude la nation ? Sans point de repère, il est possible que l’on en soit réduit à se replier sur sa communauté, pour peu que l’on en ait une ? Forces centrifuges ?

Aérotrain

Dans mon enfance, l’aérotrain était l’avenir. On le retrouvait dans tous les dictionnaires et ouvrages de vulgarisation. Puis il a disparu.

Pourquoi ? Fait du prince ? Pompidou l’aimait. On voulait l’employer comme outil d’aménagement du territoire. Ce serait une navette qui relierait, à 400km/h, une ville, comme Cergy ou Orléans, à Paris en quelques minutes. Seulement, quand il s’est agi de Cergy, chaque élu placé sur la ligne a voulu que l’aérotrain s’arrête chez lui, ce qui vidait le projet de son sens.

Et, lorsque Giscard d’Estaing, a été élu, il s’est empressé de le tuer. Raison inconnue. On murmure qu’il ne voulait plus de projets de « prestige ». Ce qui ne semble pas avoir été le cas de l’aérotrain, qui aurait eu des « marchés à l’export »…

On découvre, petit-à-petit, le rôle curieux de Giscard d’Estaing. Faudra-il un jour s’interroger sur la « vision de la France » qu’il eut, et sur sa conséquence ? (Mais, il est aussi possible que tous les « éligibles » de l’époque n’aient pas été bien différents ?)

L’aventure de l’aérotrain, 1997.

Président Giscard d’Estaing

La redécouverte de l’intérêt de l’industrie, cette année, a amené celle du président Giscard d’Estaing.

Je me souvenais que l’on disait qu’il avait été élu de relativement peu, grâce à l’apport de voix du micro parti de Jean-Jacques Servan-Schreiber. Ses premières années au pouvoir avaient été plutôt heureuses. Puis il s’est mis à susciter une haine sans précédent dans des milieux modérés. On disait qu’il se croyait descendant de Louis XV. Et qu’il rendait mal à l’aise Elisabeth II. (Ce que confirmait récemment une émission de la BBC.) Et il était l’objet d’histoires amusantes dans lesquelles il se qualifiait « d’homme le plus intelligent du monde ».

Il fut « libéral ». De manière surprenante, compte-tenu de son affection pour Louis XV, et de son aspect coincé, j’ai lu qu’il se croyait le Kennedy français. A l’image de son modèle, il comptait décrisper le pays. Mais, dans sa hâte de se débarrasser de l’héritage gaulliste, a-t-il sous-estimé les crises qui arrivaient ? Il aurait mis fin à la politique industrielle du pays, parce qu’il n’en voyait que le coût.

Et que dire de ses réformes scolaires, fatales au pilier du modèle républicain ?

Tout aussi curieusement, lui et ceux qui l’ont suivi, auraient appris de 68, qu’en France, il fallait arroser l’émeute de fonds publics. D’où le paradoxe d’une politique libérale et « redistributive ». Un cocktail que l’euro, qui interdit les dévaluations, a rendu mortel.

Ce qui conduit à pas mal de questions inattendues. Contrairement aux apparences, n’aurait-il pas été l’annonciateur de ce que nous observons aujourd’hui ? Notamment, la question devenue dominante de « l’élite », n’en est-il pas le précurseur ? Et, ne fut-il pas une bien plus grande menace pour les valeurs traditionnelles du pays que François Mitterrand, qui, pourtant, était pire que l’Antéchrist pour les conservateurs ? (Alors, qu’au fond, il voulait être de Gaulle à la place de de Gaulle ?)

Tout cela est mystérieux et mériterait une étude. Mais montre surtout que rien n’est jamais vraiment ce qu’il semble.

La France en crise

1974, crise de l’énergie, le premier ministre parle à la France.

Il y a une crise. Le gouvernement présente un plan qui semble simple et efficace. On parle de centrales nucléaires, d’économie d’énergie, d’isolation des bâtiments, et d’une inflation contenue à 10%, ce qui ne semble choquer personne.

J’apprends que c’est le gouvernement Pompidou qui a lancé le programme nucléaire français, et pas le gouvernement Giscard d’Estaing, comme je l’avais entendu récemment.

Ce qu’il y a de peut-être surprenant est que le plan a quelque chose de mathématique et de militaire. Il ne fait pas de doute, par exemple, que l’industrie va réduire sa consommation d’énergie. En ces temps, il se peut qu’elle était aux ordres de l’Etat, comme le reste de l’économie.

Tout cela semble bel et bon. Mais je n’ai pas le souvenir d’années glorieuses, ensuite. Que s’est-il passé ? Le président Pompidou est décédé. Je me rappelle de quelques années insouciantes, puis, cela correspond à l’arrivée de Raymond Barre, une plongée dans la grisaille. On parlait de chômage, d’inflation, de rigueur.

Question : « crash stratégie » du « libéral » Valéry Giscard d’Estaing, admirateur de JFK ? Aurait-il joué les cigales ? Il voulait tant se débarrasser de l’héritage des vieilles barbes gaullistes qu’il n’a pas compris la justesse de leur politique ?

Cela mériterait d’être étudié.

Eloge des années 70

J’entendais A.Finkielkraut (samedi 19) faire l’éloge des années 70. En ces temps, il n’y avait pas de chômage, et l’on aimait encore l’industrie. Dommage que Pompidou ait été un président malade, et que Giscard d’Estaing ait été un aussi mauvais communicant.

J’en n’ai pas gardé le même souvenir. Ce furent des années sinistres. Des années de crise où la nation manquait singulièrement d’inspiration. A l’image de Raymond Barre, « meilleur économiste de France » ! D’ailleurs, M.Finkielkraut semblait oublier que si M.Giscard d’Estaing avait perdu de peu, il avait aussi gagné de peu.

Et aujourd’hui, on découvre que le changement qui ne nous a laissé que les yeux pour pleurer a commencé en ces années bénies. Après un de Gaulle « souverain », nos gouvernements ont été à la fois libéraux, le laisser-faire, c’est tellement agréable !, mais aussi, leçon de 68, de généreux distributeurs des ressources communes. Quand ils n’ont plus pu dévaluer, ils ont emprunté.

Enseignement ? Le ver est dans le fruit, et le paradis a ses pommes ? Ce n’était pas mieux avant, avant portait déjà aujourd’hui ? Apprenons à aimer le mouvement ?

Cercle vicieux français

« nos entreprises subventionnent leurs concurrentes étrangères. Les conséquences industrielles sont catastrophiques : sous-investissement, repli vers le milieu et le bas de gamme. Ou tout simplement, pour les entreprises assez puissantes, délocalisation de la production » (Article.)

Cette politique aurait été lancée par le couple Giscard / Chirac, en 74, et poursuivie ensuite. Son idée étant d’acheter l’électeur en essorant l’entreprise. Aurait-elle tué la poule aux oeufs d’or ?

(Mais le mal français viendrait de loin : « faiblesse déjà ancienne des entreprises françaises en matière de fonds propres, leurs médiocres performance en termes d’excédent brut d’exploitation, les choix industriels « faciles » de productions taylorisées sans grande valeur ajoutée, le déficit commercial récurrent et la pratique non moins régulière des dévaluations« .)

Qu'est ce que le libéralisme ?

Que signifie libéralisme ? D’ordinaire, je dis que son principe est qu’il n’y a que des individus, et pas de liens sociaux entre eux. Donc pas de « société » au sens des sciences humaines. (cf. « la société n’existe pas », de Madame Thatcher.) Mais cette définition semble trop abstraite pour mes interlocuteurs. 

Aujourd’hui, on en découvre une autre. Le président Giscard d’Estaing a été le pionnier du « néo libéralisme » à la française. Cela signifie « laisser faire ». Et cela a eu une conséquence amusante. Auparavant la France cultivait des « champions nationaux ». Eh bien, le laisser faire a laissé passer ces champions sous contrôle étranger (Alcatel, Arcelor, Pechiney, Sanofi, Lafarge…). Ils sont partis avec un savoir qui était quasi centenaire. Ils n’ont pas exercé leur rôle d’entraînement de l’économie nationale, dos disparition de PME et d’ETI. Et l’investissement du contribuable a été perdu. 

Le libéralisme semble avoir une seconde conséquence moins évidente. C’est un changement des principes de la politique. Au lieu qu’elle assure la régulation du « bien commun », par exemple en faisant que les trains arrivent à l’heure, elle ne suit que ses propres intérêts. La gauche soutient ses affidés, par exemple en encourageant les grèves syndicales, la droite riposte en mettant en pièces les bastions de la gauche. Malheureusement, ces bastions sont, justement, le « bien commun » (ou « république »). 

Toutes les phases libérales qu’a connues la France ont eu les mêmes résultats. A chaque fois elle a constaté que seuls les forts peuvent être libéraux, et qu’elle est faible. Le libéralisme, la némésis, de l’hybris français, notre mal endémique ? 

Le siècle de Valéry Giscard d'Estaing

L’erreur de l’histoire c’est de sortir les faits de leur contexte. Bach, Mozart, Beethoven, par exemple, sont indissociables de leur temps. Je me suis demandé ce qu’il en était de M. Giscard d’Estaing. J’ai repris mes souvenirs lointains. 

Il me semble qu’il a d’abord représenté, avec Jacques Chirac, le renouveau. Ils étaient jeunes. Ils s’opposaient aux vieilles barbes du gaullisme, que la mort du général avaient révélées. En cela, il ne faisait peut-être que prolonger le parricide entamé par le président Pompidou. 

Ce qui marquait ce temps, et que l’on a totalement oublié, c’était une bataille idéologique. La gauche était à la fois un communisme puissant, avec la connotation URSS et Goulag que cela impliquait, et un parti socialiste révolutionnaire. De l’autre côté, il y avait les valeurs de la classe moyenne. Progrès et bon sens. « Le changement dans la continuité », comme le disait M.Giscard d’Estaing. 

Au début, il fut l’homme des réformes. Réformes que personne ne demandait, dont personne ne prévoyait les conséquences, et qui paraissaient abstraites. Mais, tout est permis en période de prospérité. Puis, il y a eu la crise, que l’on a aussi oubliée aujourd’hui. La France était aux prises avec l’inflation. Pendant des décennies, cela a été le grand mal mondial. Le chômage, qui était inconnu !, n’a pu être maitrisé. M. Barre, nouveau premier ministre, présenté comme le « meilleur économiste de France », a décrété « la rigueur ». On nous a dit que « nous n’avions pas de pétrole mais des idées », notamment celle d’imposer une heure d’été et une heure d’hiver. Dans cette grisaille, M.Giscard d’Estaing a changé d’aspect. Il n’était plus du tout libéral. Les enfants racontaient des histoires dans lesquelles « l’homme le plus intelligent du monde » prenait un sac à dos pour un parachute. Le canard enchainé le décrivait comme un « viandard » (il adorait chasser en Afrique et y abattait beaucoup d’animaux), et parlait des « diamants de Bocasa ». Des électeurs viscéralement anti-gauche ont changé de camp. Le mouvement a été emmené par M.Chirac, qui, a toujours eu beaucoup de flair. Mais aussi par M.Marchais, qui n’a pas répondu, comme certains l’auraient espéré, aux provocations qu’on lui lançait.

M.Giscard d’Estaing était-il incompétent, ou a-t-il été victime de la crise ? Comme il l’avait dit, l’avenir était aux jeunes et aux femmes. Il a aussi été le précurseur du libéralisme. Seulement, il ne suffit pas de vouloir être Kennedy pour le devenir. Il n’a pas compris, peut-être, quel était son électorat. C’était une classe modeste, de « self made men », aux valeurs fortes. Comme M.Pompidou, qui aimait le bling bling, comme « l’élite » moderne, il a dû la trouver ennuyeuse. Comme M.Trump l’a fait avec Mme Clinton, la gauche, moins idéologique qu’on ne le disait, a mieux saisi les aspirations de cet électorat que lui. Le gouvernement qu’elle a installé était en grande partie à l’image de ce dernier : composé d’autodidactes.

Ensuite, elle a tenté de faire ce qu’elle disait. Une relance keynésienne a enfoncé le pays dans les dettes. Il ne s’en est pas relevé. A la fin des années 80, on a cru au miracle. Des entreprises que l’on pensait condamnées, comme Renault, se sont redressées, grâce à une innovation organisationnelle à la façon de Michel Crozier. Paradoxalement, la France n’a jamais été aussi forte qu’en période de cohabitation. Coeur à gauche, portefeuille à droite ? Et surtout anti dirigisme ?

Mais, la chute de l’URSS a réveillé les USA, que l’on raillait. Car on les croyait finis, ridiculisés par les Japonais et la nouvelle Europe. L’Amérique a décidé de convertir l’humanité à la vraie foi. Ce qu’elle nommait « la nouvelle économie ». D’où la vague libérale que nous connaissons depuis. Elle vise à faire du monde une « société d’individus ». Et elle produit des bulles spéculatives et des crises de plus en plus violentes. 

Aujourd’hui, la croisade est finie. Les Anglo-saxons se replient sur leurs îles. Une nouvelle ère commence ?

Valéry Giscard d'Estaing

Le président Giscard d’Estaing aurait sûrement dû être un sujet pour ce blog. 

En fin de mandat, il suscitait une haine sans précédent. Mais il n’a pas perdu de beaucoup. De même qu’il n’avait pas gagné de beaucoup. Comme quoi, c’est peut être le mouvement d’une toute petite minorité qui fait les élections. 

C’était un paradoxe vivant. Il se présentait comme un président de la modernité, tout en se comportant en monarque fier de son ancêtre présumé, Louis XV. Il semble qu’on lui doive une vague de réformes « libérales » qui a changé radicalement le pays. Mais, si j’en crois ce que j’ai compris de certaines d’entre elles, elles ont fait beaucoup de dégâts faute d’avoir été correctement préparées. Gouverner ce n’est pas avoir seulement de brillantes idées, c’est prévoir. En cela, M Giscard d’Estaing était très français.