Prix du pétrole et spéculation

On s’en doutait, mais il semble bien que la spéculation ait un effet énorme sur le prix des matières premières :

Un trader vient d’être pris la main dans le sac. À lui tout seul, il a fait monter le prix du baril de 2,5$ (de l’ordre de 3% à 4%), en une heure. Plus intéressant : il a déclenché un mini mouvement de spéculation dont l’effet total plus que double le sien (10%?).

Il y a peut-être ici un mécanisme déjà décrit par Galbraith au sujet de la crise de 29, et qui pourrait expliquer la rationalité des mouvements spéculatifs : lorsque les traders sont à l’affut d’une évolution du marché, celui qui arrive à la déclencher profite magnifiquement, s’il vend au sommet de la mini-bulle, du mouvement qu’il a lancé.

Compléments :

Crise : destruction destructrice

Simon Johnson propose une explication de la crise américaine (mère de la crise mondiale) : la destruction des règles qui assuraient l’équilibre des pouvoirs entre organismes économiques. Le phénomène se reproduit périodiquement ; si l’on en croit l’histoire, il faudra 10 ans pour reconstruire cette infrastructure de règles. C’est intrigant :

  • L’idée d’une législation qui cherche à maintenir l’équilibre des forces rappelle la théorie de Rousseau selon laquelle il ne peut y avoir de liberté sans égalité, égalité étant justement entendue au sens de Simon Johnson : égalité de forces (et non au sens de l’égalitarisme moderne).
  • Pour moi la crise vient du manque de solidarité du tissu social (la société occidentale est individualiste), qui est périodiquement pris de passions et de peurs (« greed and fear »), incontrôlables de ce fait. M.Johnson aurait une vision un peu plus organisée de la société que la mienne. Pourquoi pas.
  • La théorie de Simon Johnson est corroborée par Galbraith, notamment, qui observe que les classes économiques cherchent en permanence à court-circuiter les règles qui les contrôlent de manière à déconnecter l’économie de la réalité. Les crises, dans ces conditions, correspondraient au succès périodique d’attaques de parasitisme.
  • L’idée de la reconstruction du tissu social prenant une décennie rejoint les observations de John Kotter concernant la rénovation de la culture d’une organisation qui demanderait une quinzaine d’années. Mais cette rénovation a-t-elle commencé ? Une erreur concernant M.Obama est qu’il n’est pas un « leader » du changement désiré par M.Johnson. Certes il a parlé de changement pendant sa campagne, mais ça n’en fait pas Roosevelt. En effet, il a commencé à batailler en 2006, époque de béatitude capitaliste. Son projet était probablement celui de Tony Blair : pousser le marché au maximum de son efficacité (il est entouré de prix Nobel) mais en répartir les profits d’une manière plus socialiste que par le passé (= changement). C’est pour cela qu’il replâtre. Il est donc possible que la réparation n’ait pas commencé, et que les palliatifs utilisés ne fassent que la rendre plus difficile.

KOTTER, John P., Leading change, Harvard Business School Press, 1996.

Contrôle culturel

La crise a posé la question du contrôle des organismes financiers. Mais pourquoi s’arrêter à leur cas particulier. Peut-on laisser quoi que ce soit sans contrôle ? Mais qu’est-ce qu’un contrôle efficace ?

Les travaux de Galbraith sur la crash de 29, qui ressemble comme un frère au nôtre, me fait dire que contrairement à ce qu’on nous affirme, le contrôle a été déficient aux USA, non parce que les contrôleurs étaient incompétents car mal payés, mais parce que son élite partageait, et partage toujours, les mêmes idées.

D’ailleurs qu’arriverait-il à un monde globalisé et uniformisé, si sa classe dirigeante était prise du d’une crise de folie ? Comme le pensait Lévi-Strauss (Race et histoire), il faut peut-être s’inquiéter de l’appauvrissement de notre diversité culturelle.

Par conséquent, le contrôle demande une surveillance par des gens qui ne partagent pas les mêmes valeurs que ceux qu’ils contrôlent.

À ce sujet, si l’idée anglo-saxonne de faire payer le contrôleur par le contrôlé (cf. les auditeurs et les cabinets de notation) est dangereuse ce n’est pas tant parce qu’elle corrompt le contrôleur, que parce qu’elle amène le contrôlé à choisir un gendarme qui lui ressemble, comme il le fait quand elle recrute un collaborateur.

Une seconde idée, que suscite chez moi les blogs d’économistes américains (ou « Attrape moi si tu peux »), est qu’il est tout de même bien pratique que des criminels repentis nous expliquent ce que font leurs anciens collègues. Comment autrement contrôler des activités hyper spécialisées ?

Je conçois donc, provisoirement ?, un homme comme étant fait de deux couches :

  • l’une, qui est plus ou moins commune à l’humanité, lui permet de jouer son rôle de citoyen : c’est grâce à elle qu’il peut juger de ce qui se passe autour de lui, sans se laisser abuser.
  • L’autre lui est propre, ou propre à sa communauté : elle lui montre ce qu’il y a de bizarre, voire de dangereux, dans le comportement de ses pairs.

Le coup de génie de la gratuité

La question du contenu gratuit (dernier billet) me rappelle l’histoire de Jeffrey Skilling, gourou d’ENRON (EICHENWALD, Kurt, Conspiracy of Fools: A True Story, Broadway Books, 2005.) :

Parce qu’il trouvait que, en dépit de son talent, il n’arrivait pas à faire grimper rapidement les revenus d’ENRON, il a eu une idée de génie : le « mark to market », comptabiliser un contrat d’approvisionnement en énergie non chaque année, en fonction de ce qu’il rapporte, mais d’un coup, en inscrivant son chiffre d’affaires total (estimé et actualisé).

C’est comme si Peugeot, à la sortie de sa première 308, avait ajouté aux revenus de l’année le prix des 3 millions de 308 qui seraient vendus, probablement.

L’idée de Skilling a été jugée recevable par les autorités compétentes. Cependant, elle avait un effet pervers : si elle gonflait ses résultats (un contrat dure une vingtaine d’années), elle forçait ENRON, l’année suivante, à repartir de zéro. Ce qui n’est jamais une bonne idée quand la bourse est habituée à une croissance continue. C’était un stimulant efficace à l’adoption d’une comptabilité créative.

Je me demande si, lors de la Bulle Internet, une personne n’a pas eu un trait de génie qui ressemble à celui de Skilling : et si le contenu était gratuit ? Et s’il fallait faire du volume d’abord, et si le chiffre d’affaires arrivait ensuite ? Pour la première fois une entreprise s’était affranchie du marché. Son argent allait venir des financiers, plus faciles à convaincre que le client (qui était enchanté de ne pas avoir à payer). L’idée a dû sembler élégante aux faiseurs d’opinion, et l’épidémie sociale démarrait.

Une partie de la population semble posséder la capacité de manipuler les règles sociales. Elle sait amener le reste de l’humanité à lui donner son argent. C’est d’ailleurs le mécanisme que Galbraith voit derrière le crash de 29, et que l’on retrouve aujourd’hui.

Qui sont ces gens ? Des shootés de l’enrichissement accéléré en mal de cause honnête ? L’équivalent de militaires, qui feraient un coup d’état faute de guerre où pratiquer leur métier ? Que faut-il faire pour prévenir le danger qu’ils nous font courir ? Revoir les ambitions que notre société donne à ses membres ? Faire que les contrôles de leurs actes soient le fait de la société et non d’une caste d’amis ?

De l’utilité de l’Etat

L’héritage de Mme Thatcher et quelques autres billets m’amènent à me demander si John Galbraith n’a pas tiré contre son camp. En narguant les économistes classiques, en leur révélant que le monde était sous l’emprise d’une forme de socialisme, non seulement il leur a fait voir rouge, mais encore il leur a montré les faiblesses du dispositif.

Et ces faiblesses sont les ressources de l’Etat. D’où les tire-t-il ? Des impôts et des taxes (TVA). Il suffit de convaincre le peuple que l’Etat est inefficace, que le prélèvement c’est le vol, et l’affaire est dans le sac.
En fait, comme souvent, l’argumentation anglo-saxonne à l’endroit de l’Etat ressortit au sophisme. Elle prend l’exemple de l’Union soviétique et en déduit que l’Etat, dirigé par la volonté d’un homme, ne peut qu’être inefficace puisque l’homme ne peut prévoir l’avenir (cf. travaux de Hayek). Alors, il ne reste que le marché. Car il n’y a que le choix entre le marché et la dictature.
Oui, mais l’Etat n’est pas là pour nous imposer la volonté de tel ou tel, mais pour mettre en œuvre la volonté générale. Actuellement celle-ci consiste à relancer l’économie et à contrôler les excès du marché et des organismes financiers. Pour mettre en œuvre de tels plans d’ensemble, il faut coordonner la nation. Rôle de l’Etat.
Quant au marché, sa fonction est de déplacer et d’échanger des biens. Il ne sait pas mieux prévoir que l’homme, il n’est pas innovant, pas plus qu’il n’investit dans l’amélioration du meilleur actif que nous possédions : l’homme et la société. Et il a besoin d’être fermement contrôlé.
D’ailleurs, la stimulation financière a-t-elle la moindre efficacité ? Si je reprends l’histoire de ces dernières décennies, que vois-je ? On parle de gloire du marché, de récompense pécuniaire de l’effort (« travailler plus pour gagner plus »). Mais si ça avait été vrai, tout le monde anglo-saxon, stimulé par l’argent, aurait dû travailler plus et mieux, et s’enrichir. Or, seule l’élite s’est enrichie (d’ailleurs a-t-elle plus travaillé ?). Tout le reste a été délocalisé. Même dans l’entreprise, la soif du lucre est peu efficace.
Complément :
  • CALDWELL, Bruce, Hayek’s Challenge: An Intellectual Biography of F.A. Hayek, University of Chicago Press, 2005.

De la répartition des impôts

Les Américains commencent à se demander où trouver de l’argent. Voici ce que dit America’s widening fiscal gap, ça ne concerne pas que les USA :

the US income tax collects 45 per cent of its revenues from the highest-income decile. Compare that with Britain at 39 per cent, Canada at 36 per cent, France at 28 per cent, Sweden at 27 per cent and an OECD average of 32 per cent.

This difference is only partly explained by the less-equal US income distribution. The fact that the US has no broadly based national sales tax – value added taxes make Europe’s overall tax codes less progressive still – only underlines the point. The US tax system raises comparatively little revenue; what little it raises already comes disproportionately, by international standards, from the rich.

Bizarrement, aux USA, la contribution des riches aux impôts est beaucoup plus élevée qu’en France. Explication, partielle : le pourcent le plus riche représente 17% de la richesse des USA, et seulement 8,5 de celle de la France (Inégalités françaises ?).

Mais ce n’est pas ce qui intéresse l’article. Ce qu’il dit est que les impôts ne seront pas suffisants pour régler les problèmes américains, le pays doit adopter notre TVA. Galbraith avait demandé cette taxe, pour une raison inattendue : elle suscite moins l’ire des puissants que l’impôt, qui leur est insupportable (Société d’abondance), et qu’ils combattent toujours avec succès.

J’en déduis que nous devons faire attention à ne pas réformer nos impôts à la légère, les conséquences de ces réformes peuvent être inattendues.

Sommet du G20 (suite)

Ce que veut faire le G20 est un changement : remettre l’économie en fonctionnement. Que dirait mon expérience si elle voulait s’y appliquer ?
  • Point essentiel : il faut contrôler le changement. Condition nécessaire : écoute de l’organisation, en empathie, sans a priori. Pour le moment, c’est le cas. C’est à la fois remarquable et exceptionnel.
  • Ainsi, on aperçoit l’émergence de difficultés, au coup par coup. Il faut alors les traiter efficacement. Ici, il y a divergence entre Anglo-saxons et Allemands. Les premiers, s’appuyant sur l’expérience de précédentes crises, estiment qu’il faut une relance brutale (dont seuls ils n’ont plus les moyens). L’Allemagne est prudente. Les deux camps ont des arguments solides.
Je penche du côté allemand :
  • Il peut être dangereux de gaspiller toutes ses cartouches d’un coup. J’ai observé qu’il fallait généralement s’y reprendre à plusieurs fois pour réussir. En outre, à frapper trop fort on risque un contrecoup (hyperinflation). Et il est difficile de faire la moindre prévision en économie, trop de paramètres changent d’une crise à l’autre.
  • Surtout, mon expérience me fait croire que les mesures « macroéconomiques » sont peu efficaces, inutilement coûteuses, et, surtout, que leurs conséquences sont difficilement prévisibles. Ce qui est efficace est une intervention directe sur la partie des règles de la société qui causent son dysfonctionnement. Et c’est bon marché. En fait, je ne suis pas le seul de ce point de vue. L’économiste John Galbraith semble dire quelque chose de semblable dans L’économie en perspective : il faut faire sauter la barrière (que l’on doit à Keynes) entre micro et macro économie, car les mesures macro économiques sont impuissantes pour réparer les grands problèmes de la société (exemple le chômage) dont les causes sont micro économiques, et se trouvent dans le comportement de l’homme ou du groupe humain, qui n’est pas celui que lui prête l’économiste classique.
Compléments :

Gestion des banques

Une étude de 21 grandes banques montre qu’elles ont vécu dangereusement :

  • Elles ont levé une masse de dettes (1640 milliards$ sur 8 ans) et ont acheté leurs actions.
  • Elles ont aussi distribué énormément de dividendes : 400md$ (un tiers de leur valeur en 2007), y compris récemment. « Il est peut-être difficile de le croire, mais les banques ont à peine diminué leurs dividendes dans les 15 premiers mois de la pire crise depuis la Grande dépression ». « Pour les banques qui anticipaient des pertes, les dividendes étaient payés aux actionnaires au détriment des créditeurs (y compris les contribuables qui finançaient le sauvetage). C’est un pur transfert, en violation de la priorité de la dette sur le capital. » Cela aurait été permis par l’inertie des règles comptables qui s’appliquent aux banques, et qui n’ont pas immédiatement montré la détérioration de leur situation.
  • Finalement, elles auraient tardé à se recapitaliser (jusqu’à ce qu’il soit trop tard) pour éviter de diluer l’actionnariat existant, en premier lieu les dirigeants de la société.

Ce comportement est bizarre parce qu’il ne correspond pas du tout à celui de quelqu’un qui veut sauver son entreprise (ou même au comportement du particulier, qui économise en période difficile). Mais on y trouve deux grandes idées que l’on enseigne en classe d’économie comme une vérité révélée :

  • Tout l’argent qui ne « sert à rien » à l’entreprise doit être donné au marché. Il sait mieux l’exploiter qu’elle.
  • Pour éviter que les dirigeants ne volent les actionnaires, il faut qu’ils partagent les mêmes intérêts, d’où distribution d’actions aux dirigeants. Plus ils en auront, plus honnêtes ils seront.

Ce qui est étonnant est que tout s’est passé comme s’il y avait eu manipulation des règles que nous suivons tous aveuglément (en particulier de celles de la « science » économique), de façon à ce qu’une petite partie de la population puisse dépecer les entreprises, avec notre approbation.

Peut-être que l’appât du gain est tel que l’intérêt tord la raison dans le sens qui lui convient ? Cela ressemble à ce que dit Galbraith du crash de 29 (Crash de 29 : mécanisme) : une sorte de folie collective.

Compléments :

Paradis sur terre

Les billets suscités par les idées de John Galbraith (Société d’abondance, Commentaires sur affluent society) m’amènent à me demander si l’on peut créer un monde « abondant et sûr », à la place de la poudrière actuelle. Peut-on éviter les maux dénoncés par Galbraith, et ceux qui sont venus s’ajouter au tableau depuis la sortie de son livre ?

Avant de me lancer dans l’exercice, je lui ajoute une contrainte. Mon expérience du changement me fait croire que l’on ne peut pas tout casser. Il faut utiliser ce qui existe pour servir ce que l’on veut faire. Par conséquent, il faut faire avec économie über alles. Mieux il faut l’utiliser de façon à la rendre tellement efficace qu’aucune autre variante ne soit susceptible de la concurrencer, de peur que cette variante ne soit porteuse de quelque nouvelle maladie.

Dans la suite, je reprends les thèmes de Galbraith qui me sont apparus importants :

L’économie ne doit pas être dominée par le marché

Il semble que l’on soit en face d’un choix entre deux modèles de développement économique : meilleures conditions possibles pour le marché (= modèle de la rareté) ou sécurité de l’individu ? Est-ce le marché ou l’homme qui est premier ?

En fait, tout le monde est d’accord sur ce dernier point : le modèle de la rareté se justifie par le fait que le riche crée de la richesse, c’est pourquoi il est juste qu’il soit riche. A terme, ce qu’il crée fait le bonheur de l’humanité. L’argument ne semble pas tenir :

  • Le modèle du marché, qui veut que l’homme soit asservi à et conditionné par l’économie, a dominé le fonctionnement du monde ces derniers temps. Il y eut création corrélative de classes de proscrits sociaux, et crises économiques régionales à un rythme accéléré (Consensus de Washington). D’ailleurs, je doute que l’argument du bien-être collectif soit autre chose que cosmétique : les promoteurs de la Nouvelle économie ont repris l’argumentation du Darwinisme social : le marché se nourrit de cadavres (voir l’opinion d’un ex directeur de McKinsey : McKinsey réforme l’entreprise). Autrement dit, riche et proscrit social méritent leur sort du fait de leurs vertus propres.
  • Les économistes, les grands prêtres de sa religion, ont paré le marché de toutes les qualités : sans lui, pas d’innovation, pas d’allocation optimale des ressources, pas de bonheur… En fait, tout cela est faux : le marché n’est pas plus qu’un marché, c’est-à-dire un moyen d’échanger des biens. L’innovation, l’allocation optimale des ressources… résultent en fait du mouvement unanime d’une nation, d’un groupe d’hommes… pour atteindre un objectif capital pour eux. L’effort de guerre a été une formidable stimulation à l’innovation. L’industrie spatiale fournit un intéressant exemple : après deux ères fastes, guerre de 40 et guerre froide, l’innovation technologique patauge depuis qu’elle est aux mains du marché, la performance des fusées a même baissé d’après ce que me disent des gens qui travaillent au CNES et chez Arianespace. Et la technologie qu’elles emploient est vieillotte et tristounette.

A moyen terme, la lutte contre l’effet de serre peut orienter l’économie bien mieux que le marché.

De cette manière peut-on résoudre les autres problèmes que soulève Galbraith ?

Service public

Galbraith montre que le service public joue un rôle capital dans l’édification de l’être humain. L’expérimentation anglaise (Lois de la concurrence et service public) semble prouver qu’il n’est pas possible de le confier au secteur privé, sans une baisse de qualité dramatique (et probablement une augmentation de coût à service constant).

Problème : la haine de l’impôt, le riche n’aime pas payer. Comment lui faire financer le service public ?

En fait, si le riche pense que sa survie est en jeu, et, bien plus, s’il pense que l’effort de l’état nourrit son entreprise (comme c’était le cas durant la guerre froide), il verra d’un bon œil un état fort. L’effet de serre pourrait arriver à point nommé. De ce fait, l’état pouvant collecter beaucoup a une certaine latitude pour répartir sa collecte où bon lui semble.

Il demeure un problème, que ce blog a déjà signalé : un service public puissant attire tout ce qui est affamé de gloire et de pouvoir. N’étant pas embarrassé par la conscience de la cause commune ou du travail bien fait, ce type d’individus a un avantage concurrentiel décisif quand il s’agit de concourir pour les plus hautes fonctions (Les appareils créent l’idéologie). Ce faisant il finit par nuire à l’image et à la performance du service public, et à fournir un argument pour le dissoudre à ceux qui le trouvent trop coûteux. Je reviens à cette question plus loin.

Construire une société qui investisse dans l’homme plus que dans la machine

Galbraith veut une économie qui développe l’homme, qui arrête d’investir dans les machines pour l’éliminer.

Lorsqu’elle alloue son argent entre diverses ressources, l’entreprise fait face à une gamme de choix allant du tout homme au tout machine (la solution qu’elle a privilégiée ces dernières décennies). Selon moi l’optimum économique est au milieu : pas mal d’hommes (Sauver l’industrie). Il me semble aussi que l’homme doit être employé pour son intellect : c’est lui qui est le mieux placé pour indiquer comment améliorer l’entreprise. De ce fait, il renouvelle sans arrêt l’intérêt de son métier (voir ce qui est dit du Toyota Production System dans Le changement peut tuer). Ce que je décris là est le modèle japonais. Il me semble qu’il combine développement humain et efficacité économique. Si aujourd’hui il va mal, c’est probablement pour d’autres raisons.

Une fois de plus survient un problème à mon meilleur des mondes. Ce n’est pas parce qu’une stratégie est économiquement optimale qu’elle sera adoptée. Les entreprises ont tendance à s’entendre. Par exemple, toute l’industrie automobile a suivi une stratégie identique. Elle a permis à ses membres de dégrader l’efficacité de leur modèle, sans que personne ne paie pour ses crimes (Irrationalité et industrie automobile), du moins immédiatement.

Eliminer les déséquilibres chroniques de l’économie

Galbraith explique que le marché est en déséquilibre permanent. La Loi de Say observe que l’offre produit sa demande (Insondables mystères de l’économie). Malheureusement, non seulement ce qui est produit est de l’ordre du futile, d’où besoin de lavage de cerveau, mais il y a déséquilibre temporel entre offre et demande. Parce que l’économie cherche à créer artificiellement le besoin pour des biens sans intérêt, elle suscite naturellement dette et inflation, et éventuellement récession si le remède à ces maux est trop brutal.

Mais je n’approuve pas entièrement Galbraith : contrairement à ce qu’il pense il se pourrait qu’il y ait possibilité de création permanente d’un besoin sain : notre propre évolution (croissance démographique…) nous donne de nouvelles idées, crée de nouveaux manques (épuisement des ressources en énergie, en eau, en air propre…) ; notre environnement évolue plus ou moins indépendamment de nous (grippe aviaire, etc.)…

Par ailleurs, je constate de par mon expérience (est-elle généralisable à l’économie, sans effet pervers ?) que lorsque l’on écoute le monde, on découvre de « vrais » besoins, qui n’exploitent pas les vices humains. On peut y répondre immédiatement en utilisant les ressources existantes de la société, dans une logique d’échange. Il n’y aurait donc pas de déséquilibre temporel dans ce cas. A creuser.

Exemple : la croissance de la population mondiale crée un besoin de nourriture que l’on peut satisfaire en éliminant le gaspillage actuel plutôt qu’en ayant recours de manière précipitée aux OGM, bidouillage avec le vivant dont on ne connaît pas les conséquences (Nourrir l’humanité).

Deux modèles

Ce que montre cette discussion est, surtout, qu’il semble qu’il y ait deux chemins pour le développement humain.

  1. Le premier est à la fois bon pour l’homme et pour l’humanité, c’est le modèle d’abondance. En théorie, il produit même un optimum local et global à la fois : l’individu qui suit ses principes réussit mieux que celui qui ne le fait pas. Mais ce modèle est susceptible au « free rider », au parasite. Pour que l’optimum local précédent soit trouvé, il faut un minimum de bonne volonté et de talent, s’il y a dégradation de la qualité de ceux qui contrôlent un pan de la société, si ceux-ci, implicitement, se mettent d’accord pour économiser leur intellect tout en exploitant leurs semblables, alors va apparaître un second modèle, celui de l’exclusion. Il est possible que la culpabilité soit collective : si la société peut-être dominée par ces paresseux, c’est probablement qu’elle est, elle-même, dans un état d’apathie.
  2. Ce modèle 2 est soumis à de violentes crises, qui font de nouvelles générations d’heureux qui, par reconnaissance, le maintiennent en vie. Il est possible cependant que parfois ces crises soient insupportables (années 30 et guerre) et qu’il y ait une telle nécessité de rééquilibrage qu’il y a retour au premier modèle.

Pour que le premier modèle puisse se soutenir, il faut sans doute un certain stress partagé (anti-apathie), ce que les spécialistes du changement appellent « feeling of urgency ». Alors la population est probablement à la fois entraînée à la réflexion, donc capable de trouver des solutions réellement optimales – non parasitaires / paresseuses, et vigilante par rapport à l’apparition de « free riders ». Pour cela, il faut peut-être qu’une menace permanente, ou qu’une série de menaces, pèse sur la tête de l’humanité. Si elle estime que le monde est hostile, elle sera juste et abondante pour ses membres.

Compléments :

  • Par ailleurs, l’isolement de l’individu, typique des sociétés anglo-saxonnes, et dans une moindre mesure de la nôtre, favorise le « second modèle », pour des raisons inhérentes à sa nature (The logic of collective action), mais aussi parce qu’un homme seul a une faible capacité de traitement d’informations. Il a donc tendance à ne trouver que des « solutions paresseuses », qui maximisent son intérêt à court terme (Braquage à l’anglaise). Un intérêt qui est surtout de ne pas réfléchir (voir CIALDINI, Robert B., Influence: Science and Practice, Allyn and Bacon, 4ème édition, 2000). Une intensification du lien social (Toyota ou l’anti-risque) pourrait favoriser le modèle 1.
  • Mes livres donnent quelques arguments quant à l’efficacité naturelle du service public (dont le principal est que ses coûts sont faibles parce qu’il n’est pas motivé par l’enrichissement), et explique comment faire travailler le marché pour le compte de l’entreprise (« ordinateur social »).

Besoin d’Oséo ?

Pourquoi Oséo ne s’intéresse-t-il plus aux start up ? J’ai relayé cette interrogation dans deux billets (Oséo se désintéresse des start up ? et Oséo se désintéresse des start up : début d’explication ?). D’après des « sources bien informées », la réponse semble être celle qui m’a été apportée par un commentaire : le gouvernement estime que le marché est mieux armé que l’administration pour aider la jeune entreprise et l’innovation. Est-ce le cas ?

Faits récents

En fait cette question me revient du fait de trois coïncidences.

  • Hier soir un ami me dit que la start up dans laquelle il travaille a trouvé l’argent qu’elle cherchait (9m€) en Allemagne.
  • La semaine d’avant, un autre ami, dont le métier est de lever des fonds, m’expliquait qu’il a en main un très beau dossier, une innovation qui a déjà un marché, qu’il séduit beaucoup de monde, mais qu’il n’entre dans aucune stratégie de fonds d’investissement français (la mode semble au développement durable). Par contre, les Américains qu’il rencontre n’ont pas d’états d’âmes, ils ne voient que la rentabilité de l’affaire. Pour le moment le dirigeant de l’entreprise hésite : il voulait de l’argent français.
  • Semaine d’avant encore, je déjeune avec Amélie Faure, qui a vendu sa société à Dassault Systèmes. C’est le capital risque qui lui a fourni ses premiers fonds. C’est Oséo qui lui a permis une traversée du désert post bulle Internet, désert dont un concurrent américain l’a sortie, avant l’achat par Dassault Systèmes.

Le marché est irrationnel et doit être éduqué

Mon échantillon n’est pas significatif. Mais j’en déduis que pour qu’un marché financier soit efficace, il faut qu’il ait un minimum de culture de l’investissement, et que le nôtre ne l’a pas encore. J’en déduis, par ailleurs, qu’Oséo (qui a aussi financé mon second cas) semble beaucoup moins soumis aux modes et aux aléas que l’investisseur privé.

D’ailleurs, qu’il soit français ou non, l’investisseur privé est irrationnel, comme l’a montré la bulle Internet, que j’ai vécue aux premières loges : les modes y succédaient aux modes, The Economist raillait les entrepreneurs d’alors, dont tout l’art consistait à refondre sans arrêt leurs business plans pour répondre aux derniers fantasmes des investisseurs.

Le marché n’est pas le meilleur moyen de stimuler l’innovation

The Economist publie un dossier spécial sur l’entrepreneuriat. 3 exemples montrent comment il peut réussir dans des cultures différentes (Lands of opportunity). Dans chacun le rôle de l’état est surprenant :

  • Certes Israël profite énormément de ses liens étroits avec les USA, mais ce qui tire son innovation c’est une industrie de l’armement exceptionnellement dynamique, que le pays voit comme son assurance sur la vie dans une situation extrêmement précaire.
  • Etrangement le Danemark et Singapour ne sont peut-être pas dans un état d’esprit très différent de celui d’Israël. L’entrepreneuriat y paraît un moyen de garder sa place (ou de défendre son modèle social – pour le Danemark) dans un contexte de globalisation. L’Etat tente de transformer la culture locale. Il a créé de gros fonds de capital risque publics, des incubateurs énormes, investi massivement dans l’éducation de ses citoyens, acheté à prix d’or à l’étranger les compétences qui lui manquaient, et, plus généralement, favorisé l’établissement de conditions propices à l’entreprise. Mais surtout, il existe une vision nationale des industries dans lesquelles il faut amener les entreprises du pays. Et une mise en œuvre qui me semble quasi militaire.

J’en retire trois idées :

  1. Une possible justification des théories de Galbraith (Société d’abondance) : le marché n’est pas un bon stimulant pour l’innovation.
  2. Dans ces trois exemples l’entrepreneuriat me semble plus poussé par la peur, par le sentiment d’une menace (risque de disparition du pays dans un cas, crainte du pouvoir destructeur du marché global dans l’autre), que par un désir positif d’enrichissement, de bien être, ou, simplement, la curiosité intellectuelle.
  3. Loin d’aller dans le sens des thèses libre-échangistes, les politiques de ces pays illustrent de manière surprenante celles des penseurs initiaux, allemands, du protectionnisme (voir LIST Friedrich, Système national d’économie politique, Gallimard, 1998). Contrairement à ce que l’on croit parfois, le protectionnisme, ce n’est pas le repli sur soi. Le protectionnisme c’est voir l’économie de marché comme une guerre entre nations. Pour la gagner il faut construire des champions nationaux qui, une fois sortis de l’adolescence, pendant laquelle ils sont protégés (d’où le nom), imposeront leurs produits aux autres nations, « à la loyale ».