Le temps des juges

Un jeune homme m’a dit, un jour : « vous êtes en position haute ». J’expliquais mon expérience. Je ne connaissais pas l’expression. Mais j’ai cru comprendre qu’il estimait que j’avais une position dogmatique. J’ai pensé qu’il n’était pas poli de lui faire remarquer qu’il avait adopté l’attitude qu’il me reprochait. Et nous sommes restés bons amis.

« La position haute » est devenue notre position par défaut. Nous sommes des juges, nous détenons la vérité. Cela se voit dans notre façon de poser des questions. Elles induisent les réponses de notre interlocuteur. Par exemple, un journaliste dit : « vous croyez à la théorie du complot ? ». Ce qui est désobligeant. Cela signifie d’une part que l’on « croit », donc que l’on n’a pas un esprit critique, et, d’autre part, qu’il y a quelque chose qui s’appelle « théorie du complot » et qui est sans fondements. Ce sont ses préjugés que projette le journaliste. Ce faisant, il affirme qu’il « croit dans la théorie du complot ».

Les psychologues appellent cela « framing ». C’est une formulation de la question qui induit la réponse qu’on lui donne. Que faire, face à un « framing » ? Analyser la question. 1) Cher Monsieur, j’essaie de ne pas « croire », mais d’avoir un esprit critique, comme tout le monde, probablement. 2) Qu’entendez-vous exactement par « théorie du complot » ?

Résistance au changement

Le jugement que l’on porte sur une question change en fonction de la façon dont on la présente.

Que faut-il faire pour parvenir au pouvoir ? Auriez-vous une chance de réussir ? D’ailleurs, cela vous semble-t-il digne de votre vie de s’engager sur ce chemin ? Si le candidat au pouvoir n’est pas un homme comme vous, à quoi peut-il ressembler ? Ses aspirations et le parcours qu’il doit suivre sont-ils compatibles avec compétence et souci de l’intérêt général ?…

Ainsi formulée la question du pouvoir, il est possible que l’on trouve quelque vertu à la résistance au changement.

Petit traité de manipulation : le framing

Le « framing » est un procédé qui consiste à formuler (frame) une question en sous-entendant sa réponse. Par exemple ? 80% de nos produits n’intéressent pas le marché, ce qui sous-entend que l’opinion du marché est importante. Ou, quel taux de croissance peut faire baisser le chômage ? Ce qui sous-entend que chômage et croissance sont liés.

L’interlocuteur est obligé d’entrer dans la logique implicite de la question, sous peine de paraître idiot.
The Economist, ma lecture favorite, est un champion du framing. Dès qu’il y a un problème mondial, il sous entend que sa solution est économique.Ce qui n’a pourtant rien d’évident. Tout d’abord, les périodes de plein emploi et de prospérité n’ont pas été des périodes où l’économie régnait en maître, mais au contraire des temps de réglementation. À l’envers, dans les périodes de grande déréglementation l’humanité à eu recours à la charité (RSA, ONG…) pour nourrir son prochain. Ensuite, cette hypothèse conduit à asservir l’homme à l’économie, une chose. Il n’y a pas besoin de s’appeler Karl Marx pour penser que c’est inacceptable.
La technique du framing s’est déployée récemment à échelle industrielle. Nos partis politiques ont ainsi rebaptisé ce qui servait leurs intérêts de noms qui sous-entendaient l’approbation de la morale collective. La gauche est « de progrès », par exemple. Pour la droite, les riches sont les « créateurs de richesse », ou « travaillent dur », le loisir (du pauvre) est de « la paresse ». Aux USA elle est « pro life », favorable à la vie (i.e. anti IVG et contraceptif).
Compléments :

Et si l’on dépoussiérait le modèle des 30 glorieuses ?

Je lis à longueur de colonne des journaux anglo-saxons que seule l’initiative privée est efficace. Démonstration : l’Etat, manifestation de la volonté d’un individu, ne peut que prendre des décisions erronées. Tout cela est un exemple de ce que les psychologues appellent « framing », une forme de manipulation, qui sous entend ce qui est bien et mal. Hypothèses implicites ? L’individu c’est le mal, le marché fait le bien. Mais aussi, la seule alternative au modèle de l’économie de marché est l’État soviétique. Ce raisonnement me semble avoir des failles :

  • Les grandes banques commettent erreur sur erreur (malversation sur malversation ?), et menacent la planète.
  • Aux USA (au moins), les entreprises, du fait de leur complexification, demandent des employés diplômés, qu’elles ne trouvent pas. D’où chômage pour les autres.
Bref, l’initiative individuelle semble conduire une partie de l’humanité à l’exclusion, et, paradoxalement, ne pas produire l’optimum économique. 
Mais il y a pire. Pour cette pensée, l’économie génère le bonheur. Il faut donc optimiser sa performance. C’est pour cela que les journaux de management expliquent au dirigeant comment tirer le meilleur de leur personnel. Aliénation économique aurait dit Marx : l’homme est l’esclave de l’économie.
Que cette vision du monde ait pu s’imposer est étrange : elle ne nous est pas du tout consubstantielle. Dans la France de mon enfance, on ne se définissait pas par son travail, mais par sa vie privée. (Le fameux « temps libre » honni de M.Sarkozy.) Cette France répartissait l’emploi de façon à ce que tout le monde en ait un. Et son État n’était pas nécessairement incompétent, pour la bonne raison qu’il n’était pas poussé par les intentions que lui prêtent les néolibéraux. D’ailleurs, il existait aussi une économie privée, variable d’ajustement selon Michel Crozier. Obtenait-on ainsi un optimum économique ? Mais, en quoi a-t-on besoin d’une innovation maximale ? Nous vivrions aussi bien avec moins de cochonneries.
Bien sûr, si ce modèle n’a pas survécu, c’est qu’il avait des défauts. Peut-être faudrait-il essayer de les comprendre, et de les corriger ? (Et si son plus gros défaut avait été une rigidité qui le préparait mal au changement ?)

Qu’est-ce que la communication ?

La communication n’est pas qu’un échange d’informations. Paul Watzlawick explique (cf. billet précédent) que l’on essaie d’y faire reconnaître l’identité que l’on se donne. Pour Erving Goffman (The presentation of self in everyday life), chacun tient un rôle, comme dans une pièce de théâtre.

L’expérience et les théories plus récentes semblent dire aussi que chaque interlocuteur essaie d’imposer sa vision implicite du bien et du mal (voir Tversky et Kahneman). Ce qui peut lui servir à y enfermer l’autre (« framing »). Pour cela, il exploite une position sociale qui peut lui donner un avantage moral. Ce faisant, il réalise une injonction paradoxale, technique de lavage de cerveau dont parle Paul Watzlawick.
Notre société a-t-elle remplacé l’affrontement physique par un affrontement moral ? Au lieu de chercher à liquider le corps de l’adversaire, on veut anéantir son cerveau ?

Avenir du monde

Mon étude des rapports Europe / USA, et plus généralement, la remise en ordre des idées de ce blog, me fait entrevoir une progression (possible) du monde en trois étapes : la guerre, la manipulation, et la raison.

  1. J’ai été surpris par le discours de B.Obama à Strasbourg. Il semblait considérer Strasbourg comme une sorte de ville du monde, pas française pour deux sous, symbole de la stupidité des nationalismes et de l’inutilité de l’histoire européenne. Ça m’a semblé désobligeant pour ceux qui ont péri dans ses guerres. Ils croyaient en une cause qui les dépassait. Ce que ne comprend pas l’Amérique, c’est que derrière les guerres européennes, il y a un affrontement entre cultures respectables, pour la direction d’une éventuelle société globale.
  2. Les Américains croient savoir comment réformer le monde : en le modelant à leur image. Oui, mais nous ne voulons pas d’un matérialisme désespérant. Alors, allons-nous en venir aux mains ? Ils ont trouvé mieux : nous démontrer l’intérêt de les suivre. Cependant, la démonstration n’est pas honnête. Ils ont inventé une science trompeuse : l’économie. Plus généralement, ils ont réécrit la signification des valeurs qui symbolisent le « bien » pour nous de façon à ce qu’elles reflètent ce qu’ils croient bien. Finalement, ils semblent avoir une compétence innée à réussir ce que les psychologues appellent « framing ». C’est-à-dire à manipuler les critères de bien et de mal implicites dans une discussion pour amener leur interlocuteur à leur donner raison (exemple du procédé : « 80% de nos produits n’intéressent pas le marché », sous-entend qu’il est bien d’intéresser le marché).
  3. La prochaine étape du développement humain est donc peut-être de régler nos questions de fusions culturelles, sans conflit, mais aussi sans manipulation. Pour cela il faut probablement dépoussiérer les idées sur la raison des philosophes des Lumières et se demander ce que son usage signifie. Il faut aussi s’interroger sur la science. Nous savons qu’elle ne peut pas nous montrer l’idéal, par contre il me semble qu’elle peut nous indiquer ce que peut être un débat raisonnablement rationnel, qui évite les manipulations. Enfin, les techniques de conduite du changement ont peut-être leur mot à dire : le problème à régler est une question classique de changement, qui se rencontre dans les fusions d’entreprises : il s’agit de faire de plusieurs cultures une seule.

Compléments :

De l’égalité des sexes

On m’a demandé de remplir un questionnaire sur les moyens d’établir l’égalité des sexes, et, accessoirement, des majorités et minorités. (Au travail.) Le dit questionnaire m’a laissé songeur. Quelles sont les conséquences de l’injustice dénoncée par le questionnaire ? Que serait un monde juste ?

  • La vie de couple doit être une guerre. Presque partout, il doit y avoir des femmes dont la carrière n’est pas ce qu’elle devrait être. Comment un assemblage exploiteur / exploité (maître, esclave ?) peut-il tenir ? Conflit permanent ?
  • Mais la notion de « carrière » ne concerne qu’un bien petit nombre de personnes. Les pauvres, eux, n’ont pas de carrière. Finalement, ils sont égaux. D’ailleurs, j’ai l’impression qu’ils ont besoin d’être deux là où un suffisait par le passé. Si j’ai raison, qui a récupéré le gain ainsi réalisé ?
  • Plus curieux : à quoi ressemblerait un monde égalitaire ? Vus les horaires invraisemblables des cadres supérieurs, on se demande comment un couple ayant ces horaires pourrait avoir des enfants, et les élever. Peut-être faire appel à de la sous-traitance, comme le font nos ministres-femmes ? Mais pas à du petit personnel (pourquoi pas une nourrisse ?), un demi-monde où il n’est pas possible de faire carrière. Il faut plutôt envisager des entreprises d’entretien.
  • Il demeure la grossesse. Perte de temps dans une carrière. Comment compenser la femme pour ces années perdues ? J’ai peut-être une idée : comme elle vit plus longtemps que l’homme sa carrière pourrait se terminer plus tard. Elle démarrerait plus lentement, mais se terminerait plus fort. Reste l’inégalité entre femmes avec et sans enfants.

Conclusion ? On a là une combinaison d’éthique des valeurs et de problème de conduite du changement mal mené. On plaque sur la société une idée pour laquelle elle n’est pas prête. La société était organisée pour avoir un homme au travail et une femme à la maison, ou ayant un emploi mais pas une carrière. Si l’on veut changer une règle de la société, il faut aussi modifier les autres, de manière à ce qu’elles ne la rejettent pas. En particulier, on pourrait réduire le temps de travail, pour qu’à deux les époux travaillent comme un, et forcer les cadres à respecter ces horaires.

Du coup, toutes les femmes seraient obligées de travailler, de faire carrière. Mais le veulent-elles ? Celles qui le veulent sont elles une majorité ou une minorité ? Si elles sont une minorité ne risquent-elles pas de forcer leurs sœurs à adopter en masse un modèle qui n’est pas le leur ? D’ailleurs y a-t-il une réelle discrimination ou est-ce qu’en proportion les femmes ambitieuses réussissent aussi bien que les hommes ambitieux ? La minorité ambitieuse veut-elle un monde à son image ? (Mais alors, elle va réduire ses chances de succès ?)

L’égalité homme femme me semble un problème mal posé. Comment peut-on réussir un changement dans ces conditions ?

Complément :

  • La technique du questionnaire est appelée par les psychologues « framing » : elle sous-entend ce qui est le bien et le mal. SUSSMAN, Lyle, How to Frame a Message: the Art of Persuasion and Negotiation, Business Horizons, Juillet-Août 1999.
  • Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley apporte une élégante solution au problème ci-dessus.