La croisade donne un sens à la vie

Le Front National et l’Etat Islamique, même combat, dit Gilles Kepel. Des deux côté on aspire à la croisade, histoire de retrouver un sens à sa vie. Ce sont des alliés de fait. 
Les mille et une nuits expliquent que la croisade ne fut pas une époque de haine, mais d’estime réciproque. Le combattant respecte son ennemi. La gloire de l’un dépend de la bravoure de l’autre. 
Curieusement, Mme Le Pen aurait mal pris la comparaison. N’aurait-elle pas dû en être heureuse ? Elle fait rêver le peuple. MM. Hollande et Sarkozy, non. (Est-ce pour cela qu’ils essaient de lui piquer un peu de son attirail de Jeanne d’Arc ?)

Le FN progresse

Le Front National me semble encore avoir progressé. Et pourtant, il a quasiment tout ce qui a un pouvoir d’influence contre lui. Qu’est-ce que cela signifie ? Ses électeurs sont-ils porteurs du mal, comme l’affirment nos élites dirigeantes, ou des êtres humains ? Jusqu’à quand une partie de la population peut-elle être privée de voix ? Jusqu’à ce qu’elle soit la majorité ? Je me demande si nous ne ferions pas bien de sortir de l’idéologie et du prêt à penser, pour, simplement, écouter ce qui se passe. 
Je m’interroge. Est-ce que cette forme d’incommunicabilité ne vient pas d’une « fracture sociale » qui se serait encore accrue depuis J.Chirac ?
Dans cette histoire, il y a quelque chose d’extrêmement préoccupant. Les procédés de nos gouvernants sont de moins en moins démocratiques. Peut-être devraient-ils réfléchir à deux fois, avant de scier la branche sur laquelle ils sont assis ? Si nos politiques ne croient pas à la démocratie, qui y croira ? Peut-être devraient-ils se dire qu’elle doit avoir, si l’on cherche bien, les moyens de résoudre tous les problèmes ?

(PS. J’ai lu après avoir écrit ce billet que le FN avait eu 6,6m de votants.)

FN révélateur d'un besoin de changement ?

France Culture s’interroge sur les raisons des succès électoraux du FN. Voici comment je modélise ce que j’entends :
Thème
Le problème
La solution FN
Autre solution
Intégration
Société en jachère, désœuvrée, no future, guerre de tous contre tous, d’où constitution de communautés en conflit.
Rejet Islam / immigration
Une société « normale », où chacun a une place, un rôle, un emploi… (La mission de l’Education Nationale était traditionnellement d’assurer cette intégration.)
Europe
Impose le modèle social ci-dessus, qui cause le désordre. Impose l’intérêt de lobbys.
Rejet de l’Europe
Utiliser l’Europe pour promouvoir les intérêts de ses constituants.
C’est un rejet du « libéralisme » entendu au sens de « laisser-faire ». Définition de gauche : la société opprime l’individu, elle ne doit plus rien lui imposer. Définition de droite : chacun pour soi, logique du marché qui veut la concurrence.
C’est aussi une inversion du mouvement du changement. Après avoir été imposé du haut vers le bas, le bas veut se faire entendre.
La transition est périlleuse. En effet le haut, « les intérêts spéciaux », risque de prendre peur. Or, il a un formidable pouvoir de nuisance.

  • Les forces de la pensée (intellectuels, presse) diabolisent tout ce qui ne dit pas comme elles, faisant ainsi le jeu des extrêmes en empêchant la recherche de politiques durables. 
  • La finance est internationale, et elle abat les contrevenants.  
Mais tout ce monde n’est pas idiot. Il peut comprendre, comme il l’a déjà fait par le passé, qu’il vaut mieux lâcher un peu, voire ce qui n’a aucune valeur pour lui, que tout perdre, en jouant à l’apprenti sorcier. 

Les jeunes votent FN

Les jeunes voteraient FN (à 35%), d’après France Culture, hier. Les jeunes de 68 voulaient sortir du corset gaulliste, les jeunes modernes aspirent à l’ordre, ai-je entendu. Cela m’a rappelé un souvenir. 
L’an dernier, j’ai eu une surprise. J’ai entendu une classe de Master 2 de Dauphine, université du 16ème, parler à la fois : 1) classement international, implantations à l’étranger, cours systématiquement en anglais et 2) on nous donne des notes, mais on ne corrige plus nos devoirs, or, sans « flicage« , sans « armée« , sans autorité donc, la vie n’a pas de sens. 
J’ai interprété cela comme un désir d’URSS. Or, je voudrais que mes élèves soient des hommes libres ! J’aimerais qu’ils jouent dignement leur rôle de membre de l’entreprise. Mon enseignement cherche à leur faire découvrir les erreurs fatales à une entreprise ou à une carrière. Il veut encourager une forme d’esprit critique, « l’in quiétude », qui pour moi est la seule assurance sur la vie. Je veux aussi leur montrer que « s’ils veulent, ils peuvent ». Pour que toutes ces idées soient comprises, il faut pratiquer, expérimenter. En outre, il n’y a pas une seule façon de faire, chacun doit trouver la voie qui lui va. Mon rôle est donc de fournir des conditions d’une prise de conscience. Ce qui sous-entend une forme de fermeté : reculer devant un obstacle est interdit. 
Ce que je comprends maintenant. Je ne dois pas ressembler aux autres enseignants. J’entendais un professeur d’histoire dire que l’Education nationale croit que l’élève en sait plus que ses professeurs, qu’il ne faut rien lui imposer. C’était peut-être de cela que me parlaient mes étudiants. 
Mais, paradoxalement, n’y aurait-il pas une forme de réaction du corps professoral ? On n’a jamais mis autant l’élève en notes et en équations. Exemple. Le Master2 dont il est question ici était auparavant un DESS. Ses créateurs l’avaient conçu pour que ce soit une année de réflexion sur l’entreprise et d’épanouissement de l’élève. Une sorte de récompense, une détente après des années de travail et de sélection. On y rencontrait tous types d’enseignements, des techniques de management aux sciences humaines. Alors que le contrôle de gestion, la spécialité du Master, consistait à « encadrer l’autonomie » de l’employé, aujourd’hui, on ne parle plus que de comptabilité et de tests. Du qualitatif on est passé au quantitatif. L’autorité y a changé de définition. De la « force tranquille » de la compétence, elle est devenue ligne un rien totalitaire ?
(Je me demande si ce que je dis du DESS ne correspondait pas à un principe de l’enseignement français. A une phase de sélection sauvage succédait une sorte de sas de ré acclimatation à la vie réelle, visant à corriger les biais induits par la phase précédente. Cela expliquerait pourquoi les grandes écoles semblaient ne rien enseigner. Peut-être aussi y a-t-il eu une forme de dérive ? Les enseignants initiaux étaient peut-être des modèles, ils sont devenus des tâcherons ?)

Rejet d'Europe

Pourquoi en veut-on tant à l’Europe, partout en Europe ? Stéphane Rozès disait hier qu’on lui reprochait « l’illusion » d’avoir cru que l’on pouvait fusionner, en force, les peuples européens soit par « l’économie« , soit par la « gouvernance« , la technocratie. Sans compter que ces politiques seraient perçues comme servant les intérêts de « minorités agissantes« . D’où réaction : refus de la « contrainte extérieure« , désir d’un destin national, surtout ?, d’une « volonté politique« . 
Nicolas Sarkozy et François Hollande auraient parfaitement compris la nature du malaise du pays. Mais ils auraient été incapables de se faire entendre par l’Europe. Marine Le Pen aurait donc un sacré vent en poupe : loin de représenter une clique de moutons fachos, elle serait porteuse d’un projet largement partagé. Jeanne d’Arc ?
(Cela signifierait aussi que l’argumentation actuelle du gouvernement ne viserait pas tant à montrer que le programme du FN est dangereux qu’à justifier sa propre impuissance. Cela rendrait même contre-productif l’argumentation du Medef et de certains titres régionaux selon laquelle un vote FN rendrait la France infréquentable par les investisseurs étrangers : c’est donner raison à l’argument de l’impuissance politique et des « minorités agissantes« .)

FN et élections régionales

Pour une fois les sondages ont marché. Ce qui dit peut-être que le FN repose maintenant sur du solide. Là où il n’y a pas eu de changement : il semble que ce soit, encore une fois, plus l’opposition qui ait été sanctionnée que le gouvernement. 
Où cela nous mène-t-il ? La situation a tout d’un blocage systémique. 
J’ai jeté un bref coup d’œil aux réseaux sociaux. J’ai vu une caricature de moutons envisageant de voter pour le loup, afin de faire réfléchir le berger et un tweet de Jean Quatremer disant qu’il y avait « 30% de fachos en France ». Voilà la façon dont le Français considère le Français : soit comme un facho, soit comme un mouton, de préférence les deux ? Quant au berger, va-t-il vouloir entendre un mouton facho, ou lui donner ce qu’il paraît demander : un loup ? En outre, n’est-il pas une illusion de croire que la sanction fait réfléchir le politique ? Un homme politique est un survivant, du fait même de la sélection naturelle qui l’a porté au pouvoir. Plus il est en difficulté, plus il s’accroche ?
Un tel cercle vicieux peut-il avoir un terme ? Si un des partis de gouvernement, ému par ses revers électoraux, remplace son leader par quelqu’un qui ne considère pas les Français comme des moutons fachos ? 

Islam et FN

On voyait bien que l’Islam était dangereux, on n’a pas voulu nous écouter, diraient les partisans du FN. (Article du Guardian.) J’entendais Alain Finkielkraut apporter une sorte de caution intellectuelle à cette idée : la gauche défend les minorités, l’Islam est une minorité, la gauche a laissé faire. 
Ce qu’il y a de curieux, c’est que l’Islamiste radical a beaucoup en commun avec le FN. Il porte un uniforme, et il aime l’ordre. L’ordre serait-il le problème du moment ? Notre gouvernement l’aurait-il compris, qui parle maintenant de guerre, d’état d’urgence, de couleurs nationales, de déchéance de nationalité, de dérogation aux droits de l’homme ? Il se veut l’ordre ? De Charlie à Jean-Marie ?
Mais est-ce de cet ordre qu’il s’agit ? Ce qui est reproché à la société, c’est de ne plus jouer son rôle. Elle ne prépare plus l’individu à occuper une place dans la société. Seuls les riches tirent leur épingle du jeu. D’un côté, on a une sorte de jachère, de vide existentiel. De l’autre des gens qui mènent une vie insouciante et facile. N’étaient-ce pas eux qui étaient visés le 13 novembre ? 
68 disait que la société opprimait l’individu, et que l’école était son agent de basses œuvres. N’est-ce pas l’application de cette idéologie qui semble le mieux définir la société actuelle ? Pour libérer l’homme elle a supprimé les structures sociales ? C’est la sœur jumelle du libéralisme économique ? 
Il semble donc que ce dont a besoin la société, c’est d’un mouvement qui la reconstruise sur des bases saines, et pas d’une agitation plus ou moins vaine de symboles nationalistes. Nos politiques devraient se souvenir que, sur ce terrain, ils ne sont pas les plus crédibles.

FN, Syriza français ?

Hier matin, France Culture se demandait pourquoi la France n’avait pas de Syriza ou de Podemos. Je retiens deux idées :
  • Il n’y a pas eu de rigueur en France. La protection sociale a amorti le choc de la crise. Il n’y a pas de chômage massif, comme en Espagne ou en Grèce, par exemple. 
  • Syriza et Podemos sont anti-système. Or, les partis d’extrême gauche, qui auraient pu jouer leur rôle en France, ont tous participé au gouvernement (par exemple M.Mélenchon a été ministre). Le seul parti qui réponde à cette définition est le FN. C’est lui qui récolte les bénéfices du mécontentement de la société. 

FNUMPS victimes du marché ?

Si je résume deux billets précédents, nos politiques nous donnent deux choix :
  • UMPS : le problème du pays est la flexibilité de l’emploi. L’emploi ne peut pas s’adapter à la demande du marché. D’où chômage. 
  • FN : sortons de l’euro, dévaluons et cela rendra notre économie compétitive. 
Ces deux choix viennent de la même idée :

  • Le marché est créateur de valeur. Il est parfait, ou quasiment. Laisser-faire. 
  • L’homme est un coût. Pour que le marché fonctionne correctement, il faut que l’homme ait le bon prix. C’est la question de la compétitivité. 

Cela produit un cercle vicieux : « Etre plus compétitif » se fait au détriment des autres. Cela les force à s’ajuster. Puis nous à réagir… Spirale déflationniste. Il y a une autre façon de voir les choses :

  • Le marché est une place d’échange. Or on n’échange que ce qui est différent. 
  • L’homme est le créateur de valeur, et pas le marché. En effet, l’homme transforme l’expérience en connaissances. 
Conséquences :

  • Interprétation de la crise. On a tué le créateur. Du coup, le marché n’a plus rien à se mettre sous la dent. Notre société s’auto-détruit. 
  • Changement à mener pour redresser la situation : action pour l’innovation. S’intéresser à ce que l’homme a envie de faire, et l’encourager à créer, et le « mettre en valeur », en utilisant le marché pour cela. Action. 

Insaisissable FN

Un article de la Tribune, comparaison PC / FN. Il montre que l’on connaît mal le FN. Exemple :

C’est surtout sur l’euro que le Front National fait entendre sa différence en préconisant : « la France doit préparer, avec ses partenaires européens, l’arrêt de l’expérience malheureuse de l’euro, et le retour bénéfique aux monnaies nationales qui permettra une dévaluation compétitive pour oxygéner notre économie et retrouver la voie de la prospérité. Le couple franco-allemand doit jouer ce rôle moteur dans cette concertation et cet arrêt programmé de l’expérience de l’euro »

Surprise. Je pensais que le FN voulait se retirer unilatéralement de l’euro. Or le discours ci-dessus est celui de la plupart des économistes, notamment anglo-saxons. Ils ont toujours cru que l’euro était une utopie.
Pour le reste, M.Hollande à comparé le FN au PC des années 70. Or, alors, le PC et le PS étaient alliés ! L’article parle de « haine de l’autre » au sujet du FN. Mais, dit-il aussi, le PC, dans ces années là, combattait l’immigré. En revanche, le PC a été un ascenseur social pour le pauvre, ce que n’est pas le FN. 
En bref, il peut-être dangereux pour M.Hollande, de débattre avec Mme Le Pen. Elle est probablement plus difficile à prendre en défaut que lui. L’atout premier d’un parti de gouvernement est, évidemment ?, l’expérience du gouvernement.

(L’article m’apprend aussi qu’il y a un « courant chevénementiste » au sein du FN. L’image d’un FN replié sur lui-même et sur des idées d’un autre temps est-elle juste ?)