Comment peut-on être poète ?

Alain Finkielkraut s’interrogeait : quelle était la cause de la disparition de la poésie ? Il semblait penser, comme d’habitude, que cela tenait à la disparition de l’école traditionnelle. L’enfant n’apprend plus par coeur.

Je ne le crois pas. Comme mes camarades, à l’école, je fuyais la poésie comme la peste. Elle était à la mode avant guerre et dans l’immédiat après-guerre, mais les vents de 68 me semblent lui avoir été fatals.

En fait, la poésie est partout. C’est celle de Bob Dylan. Comme lui, le petit jeune a découvert qu’avec quelques accords de guitare et quelques mots arrangés bizarrement, on faisait de l’art à bon compte. La poésie est devenue « pop ». Et comme elle se vendait bien, le business s’en est emparé et a mis a son service son marketing laveur de cerveaux.

Pour parler comme un anthropologue, la poésie me semble un composant de la culture d’une société, un de ses moyens d’expression. Elle est à l’image de la société.

L’école de la République ?

Je me demande si Alain Finkielkraut ne rêve pas de ramener notre école à ce qu’elle était à l’époque radicale. Autrement dit sélection et culte des « grands auteurs ».

Cela ne me semble pas une bonne idée.

J’ai fini par penser que la Révolution a voulu remplacer une aristocratie de la naissance, par une autre aristocratie de la naissance. La première devait sa situation à ses ancêtres, la seconde à ses capacités intellectuelles, supposées innées, détectées par l’Education nationale.

Or, selon moi, cela repose sur deux hypothèses fausses. On ne nait pas, on devient. Et ce n’est certainement pas l’Education nationale qui peut détecter quoi que ce soit. Surtout, on aboutit à une société pyramidale, avec un haut qui pense, et une base qui exécute. Or, théorie des réseaux ou non, il semble évident que réserver la pensée à quelques-uns produit un « engorgement informationnel ». L’expérience de notre république en donne le triste spectacle.

Quant aux « grands auteurs », ils ont servi à justifier la « grandeur de la France » à l’époque des nationalismes, de même que, du temps de l’enfance de mon père, on portait aux nues les cultures et les produits de nos régions.

Il faut les remettre à leur place. Ce n’était pas des génies, ils ont su exprimer, mieux que d’autres, une situation et un temps. Et, comprendre leur technique et le sentiment qu’ils ont éprouvé peut nous être utile. De même que la philosophe est utile à la pensée, parce que chaque philosophe a traité une question particulière, que nous sommes susceptibles de rencontrer. (Et qu’il a cru avoir trouvé le Graal, alors qu’il avait tort.)

Qu'est-ce qu'un dictionnaire ?

Un dictionnaire doit-il contenir « woke » et « ielle » (qui veut dire, si je comprends bien, il ou elle) ? Débat entre Alain Finkielkraut et des rédacteurs du Larousse et du Robert. 

Le premier pense non, les seconds oui, si cela est employé. La question sous-jacente était : n’y aurait-il pas un brin de militantisme dans le choix des mots ? Une tentative de manipulation des esprits ? 

Dans mon enfance, certains masculins avaient un sens neutre. Homme, par exemple, voulait dire mâle et femelle, d’où « droits de l’homme ». Des féminins pouvaient aussi s’appliquer à des mâles : « sa majesté » (exemple d’A.Finkielkraut, qui cite un texte d’époque, qui parle de Louis XIV au féminin). 

Du coup, on peut se demander si la théorie du genre ne cherche pas à introduire un rapport de domination, là où il n’existait pas. 

Faut-il changer la langue, ou l’enseigner ? Je me demande si ce n’était pas le fond du débat. 

Les causes du malheur français

Pourquoi le Français est-il malheureux ? se demandaient MM. Bourlange, Gauchet et Finkielkraut, chez France Culture, samedi dernier. 

Francois, éternels râleurs ? Ces trois personnes ne le pensaient pas. Pour elles, il y a quelque-chose d’existentiel dans ce malaise. Quant à M.Macron il a cru régler la question à coups d’économie. Il s’est sans doute trompé. 

M.Zemmour est un révélateur, disaient-ils. La France a subi une tentative de changement de culture (au sens anthropologique). Cela s’est fait sans discussion, non démocratiquement. Le Français est mis devant le fait accompli. Et il n’aime pas ce qu’est devenu la société. 

En particulier, l’immigration, sujet qu’exploite M.Zemmour. Elle n’est pas vue (par la gauche, selon eux) comme devant s’assimiler dans une culture commune, comme par le passé ; son rôle, au contraire, est de s’affirmer. France Arc en ciel, patchwork de cultures ?

Régis Debray

L’autre jour, j’entendais un entretien entre Régis Debray et Alain Finkielkraut. Je l’écoutais parce que Régis Debray est une énigme. Comment a-t-il pu être révolutionnaire, puis devenir, diraient certains, « réactionnaire » ? A la droite du père Charles le grand ? 

Réponse : génération 40. Elle a réagi, en prenant les armes, contre la honte que fut la défaite de 40. Paradoxalement, Régis Debray et l’OAS même combat ? Seulement, deux interprétations différentes du « colonialisme » ? Enfermé dans une geôle, Régis Debray a compris qu’il n’avait pas de leçons à donner aux Indiens d’Amérique du Sud, et qu’il était attaché à sa nation. Heureux, qui, comme Ulysse…

L’entretien se terminait sur un accord entre les deux interlocuteurs : ils veulent réconcilier les Français. 

Pensée de gauche

« Le peuple ancien se rétracte : qu’il crève ! Une nouvelle coalition émerge, composée, espère-t-on, des Français issus de l’immigration et des habitants hyperconnectés des grandes métropoles. » Voilà ce qu’Alain Finkielkraut dit de la pensée de gauche, dans une interview du « malaise français ». 
Cela ressemble à l’électeur de Barack Obama. Cela pourrait expliquer la sorte de guerre civile que l’on voit un peu partout : une partie du pays pense que l’autre est dépassée ? Et aussi pourquoi la droite ressemble autant à la gauche : les deux bords revendiquent le même électorat. Peut-être aussi y a-t-il là la révolte 68 ? L’ex soixante-huitard se définit toujours comme étant ce qui est nouveau, jeune et beau, contre les valeurs traditionnelles du pays et ceux qui les représentent, c’est-à-dire le gros de la population. Pour vivre, il a besoin de rejeter ?

Hannah Arendt ou la haine de l’humanité ?

C’est Alain Finkielkraut qui m’a fait lire Hannah Arendt (billet précédent). J’avais été frappé par une discussion qu’il a eue avec Michel Serres. Et, comme il ne peut pas faire une phrase sans citer Hannah Arendt, j’ai voulu connaître celle qui l’inspirait. Voici  des questions que je me suis posées en lisant Hannah Arendt. (PS. Une analyse complémentaire montre que je suis hors sujet, à 180°. La raison d’une erreur aussi complète est une question extrêmement intéressante…)

La philosophie comme rationalisation ?
Depuis que je m’intéresse à la philosophie, elle me paraît une rationalisation des conditions de vie de ceux qui la conçoivent. N’est-ce pas le cas pour Hannah Arendt ? Ne crée-t-elle pas une théorie à l’image de la communauté d’intellectuels dans laquelle elle a vécu en Allemagne ?

Héritage de la pensée allemande ?
L’Allemagne d’alors refuse le progrès et les Lumières. Et Heidegger, le maître d’Hannah Arendt, recherche l’âge d’or dans une Grèce fantasmée, dont l’Allemagne serait l’héritière.

Apologie d’une élite irresponsable ?
Si je lis correctement, seul un petit nombre peut porter le titre d’homme. Le reste n’est que bêtes de somme. Et cette élite me paraît avoir tendance à l’irresponsabilité. Les conséquences de son action ne sont-elles pas imprévisibles ? Face à cette imprévisibilité Hannah Arendt parle de « pardon » et de « promesse ». Le pardon (comme celui qu’elle a donné à Heidegger ?) casse apparemment la chaîne des conséquences que pourraient avoir, pour son auteur, un acte malencontreux. Quant à la promesse, il ne semble pas que ce soit un engagement de limiter les externalités négatives de ses actes, une forme de responsabilité, mais un pacte entre élus, qui les rendent solidaires. Ainsi, peut-être, ne peuvent-ils pas se plaindre de ce qu’engendrent leurs actes ? Quant au reste de l’humanité, bestiale, elle n’a rien à dire ?

Justification du néoconservatisme américain ?
J’ai lu que les élèves d’Heidegger, notamment Léo Strauss, ont été les maîtres à penser des neocon américains. L’œuvre d’Hannah Arendt dit effectivement, comme le neocon, qu’il faut croire en la vérité qui est en nous, qu’il faut nier le relativisme.
Je ne suis pas certain qu’elle ait prévu les conséquences de ses idées. Car ce que nous avons au fond de nous est différent d’une personne à l’autre (il est conditionné par notre environnement social). C’est donc la recette de l’intolérance et de l’affrontement. D’ailleurs, le Dieu du neocon n’était-il pas le marché, l’ennemi d’Hannah Arendt ?

Et si la condition de l’être humain était le progrès ?
Avant de lire Hannah Arendt, je n’étais pas loin d’être d’accord avec elle. L’espèce menaçait d’asservir l’homme. J’en suis moins sûr maintenant.
La Grèce à laquelle fait référence Hannah Arendt ne me semble pas avoir existé. Au mieux elle correspond à un bref épisode au temps de Périclès. Ce fut la victoire de l’individualisme et de la raison, le chaos, et l’amorce du déclin pour Athènes. D’où la réaction socialiste de Socrate et Platon. Je me demande, d’ailleurs, si notre histoire n’est pas là. Des moments de révolte individualiste, qui menace d’extinction le groupe. Puis la réaction de celui-ci, qui remet l’individu au pas.
Je me demande aussi si la pensée allemande d’avant guerre et celle d’Hannah Arendt n’expriment pas une forme de haine de l’humanité. En effet, il me semble, avec les Chinois, que ce que nous appelons « progrès » n’est autre qu’une évolution naturelle et inéluctable. Pour autant ce mouvement ne contredit pas ce qui fait l’originalité de l’homme selon Hannah Arendt. En effet, comme un nageur dans un courant, l’homme doit utiliser ses capacités « supérieures » pour se diriger, et tirer parti de la force qui l’entraîne. 

L’Education nationale aux mains des neocons ?

Un professeur d’université me dit que « les élèves ne savent rien ». Il a réinstallé l’examen.
Il ne fait que parler de soi. Avec beaucoup de complaisance. Entre deux coups de fil. Car il a beaucoup de mal avec la garde des ses enfants. Curieux une telle désorganisation chez quelqu’un qui est supposé enseigner les sciences de l’entreprise. D’ailleurs, il ne s’intéresse pas du tout à moi. Pourtant, je passe d’entreprise en entreprise. Ce qui arrive à peu de gens. Peut-être ai-je une expérience intéressante ? Au fait, et son expérience de l’entreprise, à lui ? Il a travaillé pour la réforme de la Police. Il en est très fier.

Il n’est pas le seul dans son cas. Le hasard fait que j’ai rencontré plusieurs grandes écoles ces derniers temps. Le scénario est identique partout. Que des gens qui parlent d’entreprise sans jamais l’avoir vue. Et qui sont obsédés de classement.

Au fond, ils ont un point commun. Comme Alain Finkielkraut, ils veulent imposer au présent un modèle, fantasmé, issu du passé. Comme lui ils méprisent l’élève, supposé ne rien savoir. 

Finkielkraut contre Serres, le match

Quelle surprise ! Moi qui prenais Michel Serres pour un gentil grand père pour qui tout était bien dans le meilleur des mondes ! J’ai découvert un fauve, redoutable.

J’ai ouvert ma radio au milieu d’une interview qu’Alain Finkielkraut faisait de lui. Michel Serres en ours bonhomme, donnait de petites tapes à Alain Finkielkraut, qui l’envoyaient s’aplatir sur le mur du studio. Un seul exemple et toute une argumentation était démontée. Et à chaque fois avec ses armes. Et avec le plus grand des calmes amicaux.

Quelle leçon ! Art extraordinaire de la rhétorique. Michel Serresretourne les preuves d’Alain Finkielkraut contre sa démonstration : notre culture ne nous dit pas qu’il faut revenir au passé dont elle est sortie, elle montre l’intérêt du présent ! De l’art, absolu, du débat, honnête et scientifique. Voici la démonstration (attention, souvenir confus) :
Donc, deux conceptions s’affrontent. L’une regrette le passé et méprise le présent. L’autre dit sa confiance dans l’espèce humaine et dans sa capacité à trouver ce qu’il y a de beau dans le progrès technologique.
Premier choc. J’apprends qu’Alain Finkielkraut parle de ce qu’il ne connaît pas. Il n’utilise pas Internet. Il a lu la confirmation de son opinion chez des gens qui la partagent.
Il donne un spectacle abject de l’enfant et d’Internet. Aime-t-il les enfants ? Sait-il que le SMS permet d’échanger des sentiments et que, jadis, on le faisait par lettre, et que le sentiment a besoin d’immédiat ? L’enfant copie sur wikipedia ? Mais, depuis la nuit des temps, la thèse de philosophie n’est qu’une repompée des auteurs du passé ! Quoi de neuf ? L’enfant surfe sur Internet ? Mais seul ce que voit l’œil compte-t-il ? En surfant ne perçoit-on pas une vérité qui échappe au bon sens paysan ? Comme don Quichotte qui transforme une bergère en princesse ? (Éternel débat entre physique et métaphysique ?)
Le maître, qui sait, doit inculquer le passé, la culture, à l’enfant, qui ne sait pas. Mais l’Allemagne d’avant guerre fut le triomphe de la culture ! La culture est-elle une fin en soi ? Et éduquer signifie-t-il inculquer, ou ex ducere, conduire à l’extérieur, décontenancer, apprendre à découvrir ? Le monde d’hier était bâti sur la « présomption d’incompétence » de l’élève. Avec Internet cela n’est plus possible. Il exige du maître qu’il écoute, pour orienter son discours en fonction de ce que sait son élève. Peut-on décontenancer l’autre si l’on ne sait pas comment il pense ? Et cela tombe bien, car l’enseignement est devenu multiculturel, et les cultures n’entendent pas les mêmes choses de la même façon. (Et si Internet nous faisait comprendre que l’autre est différent, et le respecter pour cela ? D’ailleurs, la « présomption d’incompétence » n’est-elle pas une forme de haine de l’autre ? Pour être un bon maître ne faut-il pas aimer son prochain ? Une piste pour la réforme de l’Education nationale ? me suis-je demandé.)
Michel Serres trouve un gentil nom pour Alain Finkielkraut. « Grand papa ronchon ». Réincarnation éternelle du conservateur qui pleure un passé si clair, puisque passé. Aujourd’hui, il n’y a plus que brouhaha, bruit et fureur incompréhensibles ! Socrate se lamentait de l’invention de l’écrit, les docteurs de la Sorbonne de celle de l’imprimerie. Pourtant, chaque étape a fait progresser la pensée, la tête se vidant pour mieux se faire.

J’ai cru sentir qu’Alain Finkielkraut était ébranlé. Peut-être a-t-il compris, « And here’s to you, Mrs. Robinson, Jesus loves you more than you will know. » (Copier / coller de wikipedia !) ? Car, sur quoi porte leur opposition ? Sur la nature humaine. Jusqu’à cette rencontre, Alain Finkielkraut croyait qu’elle était mauvaise. Michel Serres lui a montré, non qu’elle était bonne, mais la richesse de sa complexité. En aimant, et en respectant cette richesse, on peut faire des choses formidables.

Enfin une bonne nouvelle au milieu de nos crises ? Même pour les grands papas ronchons ? 

Filiation du néoconservatisme

Il y a quelques temps j’ai découvert que la France avait généré son propre courant néoconservateur, avec ses propres philosophes, dont MM. Finkielkraut et Manent. Des gens dont je trouve, par ailleurs, la pensée accessible bien que profonde.

Ce que j’ai compris du néoconservatisme se ramène a peu de choses : le droit naturel, et, plus exactement, le fait que les valeurs auxquelles tient le néoconservateur (d’où son nom) sont le bien absolu.

Aux USA, les philosophes de ce mouvement ont été Léo Strauss et Alan Bloom, un de ses élèves. Or, curieusement Léo Strauss et Hannah Arendt, un nom qui revient dans chaque phrase d’Alain Finkielkraut, ont eu pour professeur Martin Heidegger. Or, Heidegger enseignait effectivement le droit naturel, à savoir que la culture allemande était la culture d’origine, pure, de l’espèce humaine. Heidegger, et ses relents sulfureux, serait-il à l’origine du néoconservatisme ? 
Probablement pas, Ayn Rand, qui est une autre source du néoconservatisme, semble avoir atteint la même conclusion par ses propres moyens. D’ailleurs pas besoin d’être diplômé de Normale sup pour penser que l’on a raison et que les autres ont tort…

Compléments :