Le Mal américain

L’Insead du début des années 90 admirait le Japon. L’Amérique était « has been ». En 1983, Michel Crozier écrivait Le mal américain.Depuis, le pays s’est redressé. Quinze ans de bulles spéculatives ! Eamonn Fingleton (voir les notes précédentes) a probablement tort de craindre la sinisation de l’Amérique, mais n’a-t-il pas raison de s’inquiéter de son état ?

  • On ne peut pas survivre dans une économie de marché si l’on n’a rien à vendre. Or, les USA semblent avoir détruit tout ce qui leur permettait de produire. Infrastructures de transport mal entretenues. Études scientifiques mal aimées. Plus d’industrie. Ils parient sur le service. Mais le service s’exporte mal : vous embauchez sur place, et vous ne récupérez qu’une faible marge. Et votre avantage concurrentiel est difficile à défendre (cf. l’offensive des SSII indiennes). Le secteur financier sait se nourrir de l’effort des autres, mais il semble avoir mal supporté l’épisode des subprimes.
  • Jacques Mistral observe que la croissance récente a été tirée par la consommation. Les USA achetaient à l’extérieur, mais n’y laissaient qu’une faible marge, le gros du prix du produit allant aux intermédiaires (grande surface, transporteur…). Ce qui faisait vivre beaucoup de petits boulots peu qualifiés. Rien de très durable là dedans.
  • Bien sûr, la force des USA c’est l’innovation. Mais elle produit surtout des bulles ces derniers temps. Les USA ont aussi la plus puissante armée du monde. Mais ne s’en servent-ils pas de manière ruineuse ?

Alors, il est tentant de penser que, comme leur population, les USA vivent à crédit. Et que la Chine, notamment, leur prête pour les contrôler. Finalement Eamonn Fingleton n’a-t-il pas tort d’être pessimiste ? Les USA n’ont-ils pas un gagne-pain en béton ? Leur dangereuse inconscience ?

Compléments :

Démocratie ou dirigisme ?

J’ai l’impression qu’il y a un débat, dans le monde anglo-saxon notamment, quant à l’avenir de la démocratie. Le succès chinois montre qu’un pouvoir autoritaire peut être plus efficace, économiquement parlant, qu’une démocratie. Et plus juste socialement (La démocratie est en péril). On craint que ce modèle ne gagne le monde. Fin des libertés.

  • Le débat me semble déplacé. La Chine vit une transformation en marche forcée (un changement). Or, le modèle d’organisation le plus efficace, quand on sait où l’on va, est dirigiste.
  • Regardez la France d’après guerre, ou le fonctionnement de toute entreprise. Ou l’armée des démocraties. D’ailleurs la description que donne Eamonn Fingleton du comportement de la perverse Chine (référence dans les notes précédentes) correspond exactement aux phases initiales du développement des grandes nations capitalistes : protectionnisme, blocage de la consommation pour favoriser l’épargne, dirigé par l’état vers les industries stratégiques…
  • A-t-il raison de dire que la Chine veut imposer un modèle « confucéen » aux USA ? C’est prêter aux Chinois des idées américaines. L’histoire de la Chine est marquée par la cohabitation avec des peuples barbares. Pendant des siècles, elle les a stabilisés en les submergeant de cadeaux, et en invitant leurs princes en Chine (otages qui revenaient chez eux émerveillés de leur séjour).
  • N’est-il pas vraisemblable que la Chine ne fait que réagir à l’agression de l’économie de marché ? Qu’elle veut la maîtriser, pour pouvoir ensuite se rendormir tranquillement ? N’est-elle pas en train de « corrompre » l’incorruptible Amérique non pour la dévoyer, mais pour en contrôler les réflexes les plus destructeurs ?
Compléments :

  • Sur l’histoire de la Chine : GERNET, Jacques, Le monde chinois, Armand Colin, 4ème édition, 1999.
  • La théorie du protectionnisme : LIST, Friedrich, Système national d’économie politique, Gallimard, 1998.
  • Le Japon s’est replié sur lui-même, avant d’avoir réussi à contrôler les USA (Voyage à Tokyo). La Chine pourra-t-elle y parvenir ? En tout cas, elle n’a pas longtemps pour cela : comme le Japon sa population va vieillir vite, et perdre son dynamisme : on prévoit qu’en 2040 25% de cette population aura plus de 65 ans (source Wikipedia).

Dangereux Adam Smith

La note précédente me fait penser à Jonathan Story. Jonathan Story est un professeur de l’Insead, spécialiste de prospective internationale. Il y a quelques années il est intervenu au club économie pour nous présenter son dernier livre. Un livre de prospective sur la Chine.

  • L’exposé. Une demi-heure d’un bilan apocalyptique de la situation. Course en avant incontrôlée. Conclusion inattendue : il affirme sa confiance en l’avenir.
  • Pourquoi ? Lisez son livre. Il y utilise la théorie d’Adam Smith selon laquelle c’est en suivant son intérêt égoïste que l’homme fait le bien, sans le vouloir (c’est la « main invisible » du marché qui canalise son énergie dans le bon sens). Conclusion : plus le Chinois est corrompu, plus vite il sera transformé par les lois du marché.
C’est l’exemple même de l’illusion dont parle Eamonn Fingleton et une leçon de changement. L’idéologie fait perdre toute prudence. C’est elle qui explique la faillite de la plupart des changements de l’entreprise, en France notamment. On est tellement sûr d’avoir raison que l’on ne se préoccupe même pas de contrôler le changement. « On n’a pas besoin de lumière, quand on est conduit par le Ciel ».

Péril jaune

Il aurait mieux valu que les canonnières occidentales ne réveillent pas la Chine.

Je parle beaucoup d’Eamonn Fingleton, mais je ne l’ai pas présenté. Je le perçois comme une sorte de Cassandre. Brillant journaliste, ancien éditeur de grands journaux, il est depuis quelques années isolé au Japon. De là il annonce à l’Amérique sa fin prochaine. Jusqu’à il y a peu de temps l’agent de la vengeance divine était le Japon, c’est maintenant la Chine. De toute manière c’est la même chose : c’est le monde confucéen. Et il est machiavélique :
  • L’Amérique est victime de son idéologie. Elle croit que la richesse s’accompagne de la démocratie, que ses valeurs sont universelles. L’avenir de la Chine ? La culture américaine. Les dictateurs qui la dirigent ? Condamnés par l’histoire.
  • La Chine ne l’entend pas de cette oreille. Son arme ? Ce qui ne devrait pas résister au capitalisme : la corruption. Elle prend les américains par leurs intérêts et leur montre que ces intérêts sont de faire ce qu’elle leur dit. Elle a fait des lobbyistes, des grandes entreprises (notamment les grands d’Internet qui lui livrent même les gens qui la critiquent), de la presse… des collaborateurs zélés. Par leur biais, elle manipule le reste du pays. Il sera bientôt confucéen : un pouvoir fort, plus d’opinion indépendante, tous à la botte de l’arbitraire central.

Grande leçon de conduite du changement. (Considérations tirées du premier chapitre de In the Jaws of the Dragon.)

Selective enforcement

Eamonn Fingleton a trouvé en Chine une technique de gestion épatante. Le selective enforcement (l’application sélective des lois). Recette :

  • Vous décrétez des lois difficiles à appliquer, accompagnées de punitions terribles. Mais vous ne les faites pas respecter.
  • Petit à petit la population se laisse aller à enfreindre vos lois. Échec et mat : si elle vous refuse ce que vous lui demandez, vous avez de quoi l’envoyer au cachot, ou au peloton d’exécution. Dorénavant, elle va aller au devant de vos désirs.

N’y a-t-il pas quelque chose de cet esprit, dans les lois de l’Ancien régime français ? Tocqueville :

La législation est toujours aussi inégale, aussi arbitraire et aussi dure que par le passé, mais tous ses vices se tempèrent dans l’exécution.
Un tel système de lois n’est-il pas plus subtil et moins arbitraire que ne le disent les Anglo-saxons ?
Compléments :
  • Considérations tirées du premier chapitre de In the Jaws of the Dragon, livre d’Eamonn Fingleton. (Il trouve la pratique déloyale : les très admirables américains se font prendre au piège dès qu’ils mettent le pied en Chine. Et ils sont transformés en obéissants serviteurs des intérêts du pays. ) Voir aussi : L’Amérique victime de la globalisation ?

L’Amérique victime de la globalisation ?

Eamonn Fingleton commente un livre de Pat Choate (Dangerous Business), ancien candidat vice président (avec Ross Perot). Qu’y dit-on ?

  • L’Amérique est victime de la globalisation, des principes en lesquels elle croit le plus. Elle les a imprudemment étendus au monde.
  • Son personnel politique utilise les contacts acquis lorsqu’il était en fonction (« corruption légale ») pour faire du lobbying en faveur de groupes étrangers. Il manipule une « élite économiquement illettrée ».
  • Au sein de l’OMC les USA n’ont pas plus de poids que n’importe quel autre pays. Pire, le système légal anglo-saxon qu’ils ont imposé est retourné contre leurs intérêts.
  • La nourriture que mangent les américains fait le tour du monde, au gré des opportunités économiques. Impossible d’en contrôler l’hygiène.
  • L’armée ne sait plus dans quel pays sont fabriqués ses matériels les plus critiques (et si on lui faisait ce qu’elle a fait à l’Irak : y mettre des virus ?)
  • La presse, victime d’une course à la concentration, n’est soucieuse que de maximiser ses profits. Or les groupes de presse ont des intérêts communs avec la Chine…

Site Web d’Eamonn Fingleton : http://www.unsustainable.org/index.asp?navID=1

Voyage à Tokyo

Japonais éternellement souriants mais qui en ont gros sur la patate. Et le saké n’est que de peu de secours. Ils ont travaillé dur, perdu des enfants à la guerre. Toujours, ils ont fait bonne figure. Mais là, vraiment, ça devient difficile. Ils croyaient que leur âge avancé leur vaudrait un peu de respect et d’attention, ils découvrent qu’ils gênent leurs enfants, qui ne pensent qu’à eux-mêmes. Des petits, des médiocres. Et les petits enfants ? Infects. Chronique de la dislocation de la société japonaise ? Contamination par l’individualisme occidental ? Ozu avait-il vu juste ?

Quand le Japon s’est éveillé…

Je connais mal l’histoire japonaise. Ce que j’en ai retenu :

En 1854 le commodore Perry et ses canonnières ouvrent à l’influence pacificatrice du commerce les portes d’un Japon replié sur lui-même. Il s’ensuit une modernisation du pays. Spectaculaire. Point d’étape : 1905, guerre avec la Russie. Elle est ridiculisée. La modernisation continue, ainsi que l’expansion coloniale. Guerre de 40. Défaite, reconstruction et développement explosif.

Aujourd’hui, le pays est riche, il fait peu de bruit, il est l’ami des puissants sans faire de tort aux autres, le meilleur élève de la classe. Je crois que le Japon s’est constitué en forteresse.

Ce qui m’intéresse dans cette histoire est comment le Japon a évité la dislocation qui aurait dû résulter de l’application de règles extérieures (les lois du marché occidentales) à son équilibre intérieur (« Tragedy of the commons » de Governing the commons). Il a fait un double mouvement.

  • Attaque, refus de la domination étrangère.
  • Absorption de son savoir en le transformant à la japonaise. Exemple : techniques de production américaines, dont le pays a fait un « reengineering », la raison de son succès industriel (Lean manufacturing).

En 2002, quand j’en suis arrivé aux dernière pages de mon premier livre, une synthèse de mon expérience de terrain, j’ai abouti à une conclusion totalement inattendue. J’avais réinventé les techniques japonaises. (Plutôt, adapté à notre culture.)

Le Changement en France : apprendre le Judo ?

Citation de mon dernier livre (transformer les organisations) :

Le comportement de l’homme peut être de deux types : « rationnel » (typique du Puritanisme), il tend à transformer le monde ; « ritualiste » (typique du Confucianisme), il accepte le monde tel qu’il est et cherche à s’y conformer au mieux. Tout deux sont présents simultanément, mais sont plus ou moins dominants. D’ailleurs, il semble y avoir un parallèle entre eux et l’organisation de notre cerveau : l’aspect ritualiste correspond au fonctionnement du cerveau « animal » ; l’aspect rationnel à celui du cerveau « supérieur ». Ainsi le Ritualisme est une sorte de reflexe du groupe, un mécanisme très efficace dont on ne comprend les résultats qu’avec difficulté. Par exemple : dans certaines traditions, les participants aux sacrifices d’animaux mangent les bêtes sacrifiées : une fonction latente du rite peut-être de réguler la consommation d’animaux ; de même les invitations entre amis, les échanges de cadeaux… renforcent la solidarité du groupe concerné. À l’opposé, la rationalité permet une décision rapide dès que le groupe « comprend » la situation à laquelle il est confronté. Ces deux comportements sont complémentaires : quand l’avenir est flou, l’inconscient collectif est aux commandes, mais dès que le monde devient compréhensible, être rationnel donne un avantage déterminant.

J’en tire deux idées :

  1. La force de l’Occident a été d’avoir poussé très loin le rationalisme, la ligne droite. Mais il se heurte maintenant à la complexité du monde. « Passer en force » n’est plus possible. En quelque sorte, il doit apprendre le judo.
  2. La science qu’il a développée ne lui montre pas la seule bonne route, comme il le croyait, mais elle l’aide à prendre des décisions judicieuses lorsqu’il se trouve à une bifurcation. Ce que j’appelle « méthodologie ambulatoire » correspond à cela : transformer la science en une aide à la décision de l’homme. C’est ainsi que les Japonais ont transformé le management scientifique de Taylor, et les sciences du management.

En complément :

  • Ozu avait raison. Alors que la famille japonaise formait une cellule unie, les générations sont maintenant séparées. Les personnes âgées ont découvert les maisons de retraite.
  • Ma vision du Japon comme une forteresse m’a était inspirée par un article d’Eamonn Fingleton (Why the Sun is still rising, 2005, que l’on trouve à l’adresse : http://www.unsustainable.org/), un journaliste américain basé au Japon. Il a remarqué que le Japon contrôlait des « goulots d’étranglement » industriels, des technologies indispensables, des monopoles. Le fait que l’on ne s’en rende pas compte me fait croire qu’il a plus un comportement défensif qu’offensif.
  • Les deux types de comportements viennent de WEBER, Max, Sociologie des religions, Gallimard, 2006.
  • L’action des principes de l’économie de marché sur les sociétés : POLANYI, Karl, The Great Transformation: The Political and Economic Origins of Our Time, Beacon Press 2001. (Me semble dire la même chose que Governing the commons sous un autre angle de vue.)
  • Sur le Lean Manufacturing : GM et Lean manufacturing. Un aperçu des techniques japonaises : BERANGER, Pierre, Les nouvelles règles de la production, Dunod, 1987.
  • Un judoka d’entreprise français : Ronald Berger-Lefébure, Animateur du changement.

Récession

Nos craintes de récession illustrent un principe important. Une société est guidée par des règles. De temps en temps, elles suscitent un cercle vicieux. Conduire le changement, c’est soit prendre ce cercle à l’envers, soit compléter nos règles directrices.

Il est fréquent, en Allemagne, que lorsque les résultats d’une entreprise sont mauvais, son personnel, cadres supérieurs en tête, acceptent une diminution de salaire. Pas de licenciement. Il semblerait aussi que la Russie (Changement en Russie) ait survécu à la crise des années 90 (PIB divisé par 2) par le troc et la solidarité, les entreprises ayant conservé leur rôle social soviétique. Les communautés dites « primitives » sont bâties sur le principe de la solidarité : elles absorbent les chocs en bloc.

En termes de conduite du changement voici quelque chose de fondamental :

Le comportement des membres de toute communauté humaine est guidé par des règles. Elles sont principalement implicites, inconscientes. Généralement, elles sont efficaces. Mais les événements peuvent les prendre en défaut. D’où cercle vicieux parfois fatal.

Première technique de conduite du changement : transformer un cercle vicieux en cercle vertueux

Tocqueville : « Chaque gouvernement porte en lui-même un vice naturel qui semble attaché au principe naturel de sa vie ; le génie du législateur consiste à bien le discerner ». Le génie du législateur c’est de prendre le cercle vicieux à contre. Keynes : relancer la croissance par la dépense de l’État. Le Brain trust de Roosevelt : organiser des ententes entre oligopoles dominant l’économie ; leur demander d’augmenter leurs prix en échange de l’embauche de personnels.

Mais, dans certains cas, ce n’est pas possible : les règles existantes ne permettent pas la survie. Il faut les compléter. Coup d’œil aux nôtres :

Seconde technique : faire évoluer la culture du groupe

La parole est à Adam Smith. Pour lui Richesse des nations égale biens matériels qu’elles produisent. Progrès ? Produire de plus en plus. En 1776, il avait déjà formulé notre conception du monde (PIB et croissance). Or, elle ne va pas de soi.

  • D’ordinaire, nous pensons que notre richesse est notre possession pas notre production. C’est pour cela que l’économie se comporte étrangement. La destruction lui fait du bien : reconstruire, c’est produire. Elle est peu attachée au « capital », même s’il est productif.
  • Ce qui n’a pas été touché par l’homme n’a pas de « valeur ». Une étendue de terre ne vaut rien, jusqu’à ce qu’elle soit transformée en dépôt d’ordures.
  • Le « capital social », l’ensemble du savoir-faire accumulé par une communauté, ne vaut rien. Toutes les cultures qui ne sont pas assez résistantes sont mises à sac, pour en extirper quelques biens (l’or du Pérou ou les esclaves d’Afrique). Celles qui survivent ne sont plus que l’ombre d’elles-mêmes (la Chine).

Personne n’est épargné. Eamonn Fingleton a montré que l’industrie ne fait que développer son avantage concurrentiel (lié à ce capital social). Bien gérée, elle est quasiment indestructible. L’économie américaine ne l’a pas compris et l’a sacrifiée aux services, qui ne présentent pas de telle barrière à l’entrée. On est au cœur du débat sur la durabilité. La terre n’est pas gérée comme un « bien commun », dont la capacité est limitée ; dont on ne tire pas plus qu’il ne peut donner ; et que l’on entretient. Nous pensons la ressource illimitée. Ou, comme le disaient les philosophes anglais du 18ème siècle (Droit naturel et histoire), que l’homme est à l’image de Dieu : il crée du néant.

Si l’on voulait faire évoluer les règles qui nous guident, comment s’y prendre ?

  • Impossible de les éliminer purement et simplement, elles sont dépendantes les unes des autres, et imbriquées dans notre comportement collectif. Les détruire, c’est nous tuer.
  • Rester dans leur logique. C’est ainsi que l’on a commencé à donner une « valeur » à ce qui n’en avait pas auparavant (cf. les échanges de « droits à polluer »). Il n’est pas inimaginable de faire cohabiter une croissance échevelée et l’entretien d’un capital partagé.
  • Nécessaire consensus global. Ce consensus est possible parce que l’humanité, comme l’entreprise, présente des mécanismes qui permettent à la fois la modification des codes de lois globaux, et la diffusion des nouvelles lois (c’est ce que j’appelle « ordinateur social »).

Sur ces sujets :

  • GROSSACK, Irvin M., Adam Smith : His Times and Work, Business Horizons, Août 1976.
  • FINGLETON, Eamonn, Unsustainable: How Economic Dogma Is Destroying U.S. Prosperity, Nation Books, 2003.
  • Capital social et bien commun : Governing the commons.
  • Brain trust et crise des années 30 : GALBRAITH, John Kenneth, L’économie en perspective, Seuil, 1989.
  • Une double remarque : 1) une théorie de Richard Dawkins : les règles d’Adam Smith avaient un avantage compétitif sur les règles qui leur préexistaient, elles les ont balayées (DAWKINS, Richard, The Selfish Gene, Oxford University Press, 2006) ? 2) illustration de la théorie selon laquelle la marche du monde ne va pas systématiquement vers une complexité croissante (la richesse culturelle a été remplacée par quelques biens matériels à faible QI) ? (Les changements du vivant.)

Service rendu à IBM

Lors de la présentation de son dernier livre, Jean-Claude Larréché (Pas de Momentum pour Microsoft) parle de Lou Gerstner et du redressement d’IBM. Selon lui, Lou Gerstner a eu le courage de conserver la société en un seul morceau, et d’y imposer une nouvelle stratégie, le service. Ce qui lui a permis de garder son Momentum, sa force d’inertie. Quelques observations :

  • IBM a été l’entreprise la plus admirée au monde. Ce qui l’a fait est une suite de paris exceptionnellement risqués, sur une soixantaine d’années. Notamment celui des « mainframes », qui lui a assuré plus de vingt ans de monopole. Ce qui l’a défait a été une génération de managers professionnels qui l’ont géré comme un monopole de livre d’économie : maximisation de ses marges, innovation distillée pour en tirer le maximum… Le PC est un succès majeur. Mais la nomenklatura d’IBM le récupère et le gère comme le mainframe : pas question de présenter de versions nouvelles à un rythme trop rapide. Microsoft, Intel et autres Compaq en profitent. IBM ne saura pas les rattraper. Bref, ce qui a ébranlé IBM est la « destruction créatrice » de Schumpeter : l’innovation force le monopole à la remise en cause. C’est ce que Microsoft a retenu de la chute d’IBM.
  • La stratégie de Lou Gerstner est-elle admirable ? Elle n’est pas originale : penser que le service doit remplacer l’industrie est une idée partagée par les cercles dirigeants anglo-saxons depuis des décennies. Est-ce comme cela que l’on construit des sociétés durables ? Il est difficile de conserver un avantage concurrentiel à une société de service. Exemple typique : le cabinet de conseil. Qu’un associé parte avec son portefeuille de clients et il saura, du jour au lendemain, construire une entreprise qui n’aura rien à envier, en termes de compétences, à son ancien employeur. La plupart des cabinets internationaux se sont constitués comme cela. Au contraire, l’entreprise industrielle, IBM avant le génial Gerstner, sait répartir son savoir sur chacun des ses personnels. Elle ne peut être copiée : personne ne possède seul la recette de son succès. Mieux, en spécialisant ses personnels, elle tire le meilleur de leurs spécificités. Encore mieux : c’est cette « organisation » qui emmagasine ce que Hamel et Prahalad appellent sa « compétence clé », c’est-à-dire le savoir-faire unique qu’elle a acquis au cours des ans. C’est un cercle vertueux : l’entreprise est de plus en plus forte et unique. Curieux que Jean-Claude Larréché n’ait pas été sensible à cette source de « Momentum ».

Pour en savoir plus :

  • Sur la fondation et les malheurs d’IBM : CARROLL, Paul : Big Blues, The Unmaking of IBM, Crown, 1993.
  • Sur l’idéologie du service aux USA, ses conséquences et l’avantage concurrentiel de l’industrie : FINGLETON, Eamonn, Unsustainable: How Economic Dogma Is Destroying U.S. Prosperity, Nation Books, 2003.
  • HAMEL Gary, PRAHALAD C. K., Competing for the Future. Harvard Business School Press, Édition,1996.
  • La division des tâches est le moteur de la richesse des nations selon Adam Smith, étonnant que les anglo-saxons l’oublient si souvent : SMITH, Adam, KRUEGER, Alan B, CANNAN, Edwin, The Wealth of Nations: Adam Smith ; Introduction by Alan B. Krueger ; Edited, With Notes and Marginal Summary, by Edwin Cannan, Bantam Classics, 2003.