Économie manquante

Discussion avec Jean-Pierre Schmitt : pourquoi autant de chômage ?
  1. Et si la réponse était que les forces créatrices de la nation ont été emmenées loin des contingences de l’économie réelle et se sont égarées dans un rêve non durable, à la fois financier, mais aussi immobilier et industriel (surcapacité). Bref des secteurs économiques se sont trop développés et ont empêché d’autres plus utiles de naître et de créer des emplois ?
  2. Mais ce raisonnement américain est-il juste pour la France ? Une étude dont je parle ailleurs explique notre chômage endémique bien plus simplement. L’État d’après guerre a construit des conglomérats dont une partie subventionnait l’autre. Dans les années 80 les hauts fonctionnaires qui les administraient, incapables de développer les activités en perte – car pas formés pour cela, s’en sont débarrassés.
  3. Pas totalement satisfaisant. Les Allemands, qui semblent avoir eu de meilleurs managers que les nôtres, ont défendu leurs conglomérats. Mais ils ont néanmoins un niveau de chômage comparable au nôtre. Une autre solution est chez Eamon Fingleton : la disparition de l’industrie. Le tertiaire crée le chômage, parce qu’il demande un haut niveau de qualification accessible à peu. En outre, il ne construit pas de solides avantages concurrentiels. L’industrie, elle, permet de conserver des emplois peu qualifiés. Or, l’industrie a fondu en Occident, y compris, semble-t-il, en Allemagne, qui aurait délocalisé à l’est.
  4. Autre analyse : notre économie, comme l’Amérique mais de façon moins marquée, est excessivement tirée par la demande de notre propre marché. Peut-être faudrait-il l’orienter plus vers les besoins de nos entreprises (gains de productivité) et des pays émergents, marchés excédentaires ?

À creuser.

Crise de l’emploi

Aux USA (et en Europe) la classe moyenne aurait été laminée par la technologie : il n’y aurait d’emploi que pour les plus diplômés.
Comment éviter un chômage permanent à une partie croissante de la population ? (Avec l’impact que cela peut avoir sur le reste de l’économie.) Augmenter sa qualification ? (As jobs fade away.)
Je doute que ce soit possible. Mon intuition est plutôt que nous devons développer des secteurs économiques qui fassent de la place à tout homme, comme l’industrie.
Compléments :
  • Des bénéfices de l’industrie : FINGLETON, Eamonn, Unsustainable: How Economic Dogma Is Destroying U.S. Prosperity, Nation Books, 2003.

Bricolage industriel

« Je lis parfois des interrogations sur ma politique économique : est-elle libérale ? Est-elle interventionniste ? Protectionniste ? A ceux qui s’interrogent, je livre aujourd’hui un principe fondateur de toute la politique que j’ai voulu mener, dès avant 2007, et plus encore depuis : la priorité absolue donnée au redressement de l’industrie française »

Le Président de la République annonce que l’industrie française produira 25% de plus dans 5 ans. Ce qui, semble-t-il, correspond à la remettre au niveau d’avant crise (il y a deux ans).
Dans ces conditions, il n’est peut-être pas étonnant que les mesures prises laissent dubitatifs les observateurs. L’industrie devrait se remettre d’elle-même.
D’ailleurs, comment un gouvernement peut-il relancer tout un secteur ? À moins, peut-être, d’une politique industrielle à l’Allemande. Et cela demande plus qu’une réflexion de cinq minutes.
Compléments :
  • Quelqu’un qui défendait l’industrie à l’époque où cela n’était pas bien vu : FINGLETON, Eamonn, Unsustainable: How Economic Dogma Is Destroying U.S. Prosperity, Nation Books, 2003.

Désert industriel américain

Vision d’horreur :

  • L’industrie américaine n’emploie plus que 12m de personnes.
  • Sa production vise surtout la consommation intérieure du pays (voitures, BTP), bien qu’il importe 37% de celle-ci (notamment électronique).
  • Des 15 principales économies industrielles elle est la moins tournée vers l’exportation.

Tout ceci à un moment où les USA doivent passer d’une économie de la consommation à une économie de l’exportation. Ils ont commencé à rapatrier les emplois délocalisés. Et maintenant c’est au tour du protectionnisme :

“To keep manufacturing, and manufacturing jobs, in the country, it is essential that the US government vigorously enforce our trade laws, especially during hard economic times like we are experiencing now,” said Nucor’s lawyer.

Compléments :

  • Informations et citation de Wanted: new customers ?
  • Comment on en est arrivé là : Grande illusion.
  • La chronique du démantèlement de l’industrie américaine, pour cause idéologique : FINGLETON, Eamonn,Unsustainable: How Economic Dogma Is Destroying U.S. Prosperity, Nation Books, 2003.

Bonus et Goldman Sachs

Discussion hier. Mon interlocuteur me dit qu’un de ses amis, 24 ans, trader chez Goldman Sachs, a reçu un bonus de 150.000€. Il se demande 1) s’il n’est pas en train de s’habituer à ce qu’il ne pourra pas trouver ailleurs ; 2) pourquoi a-t-il un bonus alors que ce n’est pas le cas de l’ingénieur qui a écrit le programme qu’il utilise, ou de celui qui fait la maintenance du réseau télécom : sans eux aucune transaction ne serait possible… ?

Je lui ai répondu que ça illustrait probablement le fonctionnement du capitalisme. Les flux de « valeur » sont comme les rivières, ils passent par des goulots d’étranglement, ceux qui maîtrisent ces goulots peuvent détourner une partie du flux, et ensuite se le répartir. Cette répartition, à l’intérieur de l’entreprise, est une question de rapport de force, de manipulation des rites de l’organisation, pas de talent, de compétence ou d’intelligence.

Compléments :

  • On retrouve ici la question de l’oligarchie. L’oligarque est une personne que la société place dans une position qui lui permet de détourner les ressources de la société à son profit. Trou noir.
  • Eamonn Fingleton a remarqué que le Japon semble avoir une stratégie systématique de recherche de technologies – goulots d’étranglement. Cependant il les administre de manière sociale (plutôt au profit du Japon que de tel ou tel Japonais).
  • Dr Strangelove and Mr Goldman Sachs.
  • Notre société a connu une curieuse évolution : lorsque Michel Bon a pris la tête de France Télécom, je crois que son salaire était de 150.000€…

Évolution des échanges

La crise révèle comment les modes de production et d’échange ont évolué ces derniers temps :

Pour tirer parti des bas salaires des pays émergents, la fabrication de beaucoup de produits a été décomposée en de multiples étapes et morceaux, ces derniers voyageant dans le monde à la recherche du moins disant.

Ceci explique que les exportations de certains pays puissent couler (Japon), sans qu’ils soient ruinés : ils importent aussi énormément ; leur valeur ajoutée est, relativement, faible. Pour le Japon les exportations auraient baissé de 50% sur un an et les importations de 43%.

Une autre façon de voir les choses est de penser que l’économie mondiale est fragile parce que son développement n’a été qu’opportuniste. Il ne repose pas sur une solide innovation (mais sur l’exploitation du différentiel du coût de main d’œuvre) et est sensible aux aléas (crise énergétique, effet de serre, épidémie…).

Complément :

The problems are compounded by the rise of a new delicacy which Choate labels « Trans-Pacific Chicken, » his term for chicken produced in places like Mexico which, in frozen form, is shipped across the Pacific for processing in China only to be shipped back across the Pacific to the American market. As Choate points out, this modus operandi greatly increases America’s vulnerability to the potentially devastating avian flu that has broken out in China in recent years.

Pékin défie le monde

Titre de la Tribune d’aujourd’hui. La Chine veut relancer ses exportations en dévaluant sa monnaie.

Bizarre stratégie. Le reste du monde est en récession et n’a plus de capacité d’absorption. La Chine veut-elle accentuer le désastre ? On avait jusqu’ici échappé au nationalisme à courte vue, la Chine s’est-elle décidée à susciter une vague de protectionnisme ? Ça y est, on est parti pour une crise vraiment méchante ? La Chine est-elle agressive ou stupide ?
Pourquoi ne relance-t-elle pas sa consommation interne, avec ses immenses réserves ? Parce qu’elle ne veut pas les dépenser ? A-t-elle une stratégie délibérée d’accumulation de cash ? Guerre financière ? À l’appui de cette dernière thèse :

  • Eamon Fingleton. Il observe que la Chine a choisi de forcer sa population à économiser. Exemple. Imaginons que nous n’ayons pas de sécurité sociale, comme en Chine. Chacun serait obligé d’économiser pour se protéger des coups du sort. Nous dépenserions peu. La plupart d’entre nous mourrions riches. La sécurité sociale, parce qu’elle est une assurance, qu’elle répartit les risques sur des millions de personnes, nous protège beaucoup plus efficacement que nos efforts solitaires, mais en nous demandant beaucoup moins d’argent.
  • Vision chinoise très militaire de l’économie. Un ami me disait que le concurrent chinois d’Alcatel avait des comptes totalement opaques, et des prix très faibles. Probables subventions gouvernementales. Par cette pratique, l’Etat chinois peut chercher à détruire les compétences étrangères, pour favoriser les siennes. Mercantilisme qu’abhorrait Adam Smith ?

Et si la Chine croyait que l’Occident n’était qu’hypocrisie ? Que sa règle du jeu est la guerre économique ? Elle est confortée par les critiques que nous nous adressons en permanence, sans voir ce que nos démocraties ont de bien (puisque nous n’en parlons pas) ?

Comment ramener la Chine dans le rang ? Dent pour dent. Rétorsion sélective. La Chine est un pays fragile, très dépendant de la croissance économique et peu entraîné aux crises. Mais cela peut être mal interprété et renforcer les préjugés chinois ! Alors, lui faire des suggestions ? Lui montrer les bienfaits d’une relance nationale ? De systèmes de solidarité sociale ? Lui expliquer qu’il y a beaucoup à apprendre des démocraties ?

Chine : JO : le Chinois ne fait pas de vagues, L’Amérique victime de la globalisation ? et Péril jaune
Dent pour dent comme meilleure stratégie pour se faire des amis : Théorie de la complexité.

La filière animale face à son destin

Histoire d’un pan de l’économie française. Les stratégies qu’elle a adoptées.

Préparation d’un séminaire avec Patricia Le Cadre directrice adjointe du Cereopa (un cabinet de conseil, membre d’AgroParisTech) et vice-présidente de l’Association Française des Techniciens de l’Alimentation et des Productions Animales. Elle anime le travail d’un groupe de dirigeants d’entreprises de la filière Productions animales. Préoccupation ? Changement. Résistances, leviers.

La filière productions animales découvre le capitalisme

Exercice de prospective, pour commencer. Ce qui pourrait marquer l’avenir de la filière ? Ça peut claquer de partout ! Consommation qui explose ailleurs que dans l’UE, incapacité à suivre. Volatilité et spéculation financière rendent aléatoires approvisionnement ou marché. Risques écologiques et sanitaires. Énergie. Distorsion de la concurrence internationale : protectionnismes, manipulation des règles du commerce mondial, des droits à polluer, des politiques de prévention des risques… Changements brutaux de rapports de force. Incapacité à avoir accès aux financements nécessaires. Innovation, notamment génétique (OGM), qui peut ruiner la profession soit par incapacité d’adaptation, soit parce qu’elle s’est révélée dangereuse et l’a discréditée (à l’image de l’innovation financière de ces derniers temps)… Tout est probable !

J’ai l’impression de lire les travaux de Schumpeter sur le capitalisme. Ainsi que ses conséquences pour l’entreprise :

Les filières animales comme l’entreprise française n’ont plus la protection de l’État. Seule certitude : avenir totalement incertain, et dangereux. L’entreprise doit s’y préparer. Elle doit augmenter massivement ses marges, aujourd’hui inconcevablement basses. Nécessaire surplus pondéral pour résister à la disette. Ensuite, elle doit apprendre les sciences du management et notamment « penser à se vendre » (marketing). L’industrie agricole exporte « souvent les surplus ou ce que ne veut pas le marché français » ! Le degré 0 du commerce. Et elle ignore totalement ses forces. Elles n’ont pas ou peu d’équivalents. C’est, notamment, un remarquable savoir-faire de production, la qualité de ses produits, un système de traçabilité unique.

La dimension du défi est colossale. Exemple. Du jour au lendemain les acheteurs des usines d’aliments du bétail sont devenus des cambistes. Les fluctuations de cours ont atteint des niveaux inconnus jusque là. « Et une erreur peut mettre rapidement en péril leur entreprise (…) En attendant de maîtriser parfaitement les marchés à terme et les options financières, ils coordonnent leurs achats pour éviter une trop forte distorsion de concurrence. »

Le Cereopa sensibilise, forme, aide, accompagne… avec la détermination et l’énergie du missionnaire.

Un cours de stratégie

Mon analyse des stratégies des acteurs de la filière :

  • The logic of collective action. Le petit groupe prospère, le grand est exsangue. Face au diktat de la grande distribution, la filière volaille réussit, parce qu’elle est intégrée (3 grands acteurs majeurs). Par contre pour porcs, bovins et leurs producteurs atomisés, c’est la Bérézina. Il y a même le Dilemme de prisonnier : les céréaliers ont profité des hausses de cours, sans vraiment en redistribuer quelque bénéfice aux éleveurs. « Occasion manquée de redorer l’image de marque de notre agriculture nationale, si importante à soutenir face à la rareté des denrées alimentaires. »
  • Governing the commons. Grande distribution et producteurs de la Réunion ont compris que leurs intérêts étaient liés. « La Grande distribution, partie prenante de l’interprofession, se préoccupe des intérêts de ses fournisseurs locaux. La hausse des matières premières a été répercutée jusqu’au consommateur final et les éleveurs n’ont pas vu fondre leurs marges à l’inverse de ce qui s’est passé en métropole. » Des coopératives françaises définissent un « territoire », en développent la marque et construisent des partenariats entre les parties prenantes du dit « territoire ».
  • Péril jaune, les stratégies qu’Eamonn Fingleton prête aux Chinois. Une multinationale fait face à la menace écologiste. Pas d’affrontement (ou de réforme), elle se sert des lois de la communauté à son profit. Exemple. Elle utilise les codes de l’écologie pour rendre amicales ses unités de production.

L’espace de deux heures, j’ai vécu la transformation d’une économie. Exercice sans précédent.

Compléments :

Lutte à mort

Je reprends le fil du billet précédent. L’évolution de l’Amérique ces dernières années semble avoir été la suivante :

  1. Une société bureaucratique, car dominée par la grande entreprise, qui est bureaucratique. On n’y progresse que par les études. Le système éducatif étant payant, seule une minorité de pauvres y a accès.
  2. L’élite qui en sort a adopté, pour son économie, une stratégie de « service ». L’élite se place en intermédiaire entre un marché et une offre atomisés. Pour atomiser l’offre, elle a éliminé ses unités de production et a fait jouer la concurrence entre producteurs mondiaux. Résultat : l’élite s’est enrichie, le reste de la population s’est trouvée en « concurrence parfaite », de moins en moins protégée.
  3. Aujourd’hui ce modèle, ou au moins sa partie financière, s’effondre. Incompétente élite.

Imaginons que ce modèle soit juste et que le peuple américain tente d’expliquer à son élite, en bloquant le plan de sauvetage du système bancaire mondial, que ça ne peut plus continuer ainsi. Jusqu’où peut-il aller ?

On se trouve ici dans le scénario de toutes les guerres : pour gagner il faut être prêt à mourir… Ce type de lutte à mort est l’étape constitutive de tout groupe solide.

Compléments :

  • Sur la stratégie de l’élite américaine : Grande illusion.
  • Sur la stratégie de services des USA, et ses conséquences : FINGLETON, Eamonn, Unsustainable: How Economic Dogma Is Destroying U.S. Prosperity, Nation Books, 2003.
  • Sur la séparation de l’élite et du peuple, constatée il y a déjà plus d’une décennie : LASCH, Christopher, The Revolt of the Elites and the Betrayal of Democracy, Norton, 1995.
  • Peut-on y voir le destinn de toute société d’individus, non un complot délibéré ? The logic of collective action.
  • Sur la constitution des groupes : Lutte de classes.

Dell, vie et mort

J’entends à la radio que Dell veut vendre ses usines et se tourner vers le service. Les informations ajoutent que ses usines américaines sont peu performantes, et que, déjà, beaucoup sont délocalisées. Je n’ai pas étudié les évolutions récentes de Dell, mais il semble qu’elles pourraient illustrer ce que je crois être le mécanisme de transformation de l’entreprise américaine.

  • Après une phase dynamique de création, l’entreprise américaine devient taylorienne (production de masse). Elle se divise en deux, comme dans le modèle de Taylor.
  • D’un côté les cols blancs, des financiers ne connaissant pas le métier de l’entreprise, d’un autre côté des cols bleus peu qualifiés. Le principal acte managérial est de réduire le coût de cette main d’œuvre (machines ou délocalisation).

Or, pour qu’une entreprise ait une amélioration continue satisfaisante de sa productivité, il faut deux choses :

  1. Des capteurs intelligents sur le terrain, c’est-à-dire des opérationnels le plus qualifié possible.
  2. Un management capable de « mélanger » les différents signaux qu’il reçoit en une stratégie efficace.

L’entreprise américaine mure n’ayant ni l’un ni l’autre, elle perd son avantage concurrentiel. Par contraste, le Japon a la main d’œuvre la plus coûteuse au monde, un haut niveau d’emploi, et une industrie puissante (qui profite de la demande des pays émergents).

Une hypothèse, culturelle, pour expliquer cette différence. Christopher Lasch observe que l’élite américaine a le sentiment d’appartenir à une élite internationale, pas à la nation américaine. Elle optimise ses intérêts, non ceux de ses concitoyens (d’où logique « lutte des classes »). Au contraire, au Japon, il y a sentiment d’appartenance à une communauté. Lorsqu’elle est attaquée, il y a réaction collective.

Compléments :

  • Sur le remplacement de l’industrie américaine par le service : FINGLETON, Eamonn, Unsustainable: How Economic Dogma Is Destroying U.S. Prosperity, Nation Books, 2003.
  • Sur le cycle de vie de l’entreprise américaine : UTTERBACK, James M., Mastering the Dynamics of Innovation, Harvard Business School Press, 1994.
  • Voir aussi : Bill Gates : nettoyage à sec, GM et Lean manufacturing et Service rendu à IBM
  • Sur la phase initiale, start up, de la vie de l’entreprise américaine : Aprimo et People Express
  • LASCH, Christopher, The Revolt of the Elites and the Betrayal of Democracy, Norton, 1995.