Politique : victoire du silence

Depuis quelques mois mon estime pour Martine Aubry est en hausse. Bizarrement, je ne sais pas ce qu’elle fait. Elle est calme, posée… ? Une stature de chef d’état ? Surprise : je ne suis pas le seul dans mon cas.

Plus curieux : moins un homme politique parle, plus il est haut dans les sondages : Dominique Strauss-Kahn, Jacques Chirac, Martine Aubry, François Fillon.

Effet Sarkolène ? Et si le Français était usé par l’activisme brownien de notre Président et de son ex principale opposante ? S’il voulait un retour à l’ancien régime ?

Compléments :

Taxe professionnelle

M.Fillon parle de la menace qui pèse sur l’économie française : crise, délocalisation. La taxe professionnelle handicape nos sociétés. Si les collectivités locales refusent sa suppression c’est qu’elles sont irresponsables. Cette argumentation me semble un manque de respect pour notre intelligence :

  1. Si c’est une question de crise et de trésorerie, pourquoi supprimer une ressource à long terme ? Pourquoi ne pas apporter une contribution exceptionnelle ?
  2. Nos voisins vont certainement réduire leurs prélèvements fiscaux, réduisons donc les nôtres. L’argument, on le fait parce que les autres le font, a été l’argument favori du libéralisme économique. La logique poussée à son terme, signifie que l’on supprime tous les impôts, qu’il n’y a plus d’état et que tout devient payant. D’où une classe riche et éduquée et une autre de crève la faim.
  3. L’avantage concurrentiel n’est pas lié au coût de main d’œuvre mais à un « métier », qui se construit sur des décennies, et à l’efficacité d’un tissu industriel local. Si l’industrie française n’est pas concurrentielle, c’est qu’elle a besoin de mieux faire son métier. Il ne faut pas apporter des subventions, mais la capacité d’investir sur de bons projets, ce qui n’est pas la même chose. D’ailleurs, ce que les pays émergents ont de remarquable, ce n’est pas tant leurs coûts que leur esprit entrepreneurial. (Téléphonie mobile et pays émergents.)
  4. Mon expérience me montre que les entreprises fonctionnent comme des thermostats. Elles ont une certaine ambition de rentabilité. Quand ça va bien, elles dépensent, quand ça va mal, elles font des économies. Autrement dit, s’il n’y a pas modification de leurs aspirations, les gains de taxe professionnelle seront consommés sans contrepartie en termes d’efficacité (cf. la TVA de la restauration). C’est le phénomène « jeune entreprise innovante » : les allégements fiscaux sont utilisés pour baisser les prix de vente, et lorsqu’ils disparaissent l’entreprise se trouve fort mal.

Pourquoi utiliser des arguments discrédités partout ailleurs ? Pourquoi ne pas partir du problème, que je suppose être la compétitivité des entreprises, et considérer les solutions possibles ? Cette mesure isolée, ne devrait-elle pas s’inscrire dans un programme général ? Pourquoi une tentative de législation au fait divers : profiter de l’émotion du moment pour introduire des mesures à long terme ? Pourquoi, d’ailleurs, jouer sur l’émotion et pas sur la raison ? Par mépris ?

Il y a une panne de l’intelligence sociale dans ce pays.

Compléments :

  • Toutes les réformes du gouvernement se ressemblent : ce sont des solutions à des problèmes qui ne sont pas posés, avec la manipulation comme moyen d’application. Triste. (Voir Changement et université, par exemple.)
  • La réflexion est partie de : M.Sarkozy et l’état.

Xavier Bertrand

France Culture ce matin. Interview de Xavier Bertrand. N.Sarkozy ayant désavoué F.Fillon au sujet de la « taxe carbone », M.Bertrand semble craindre une question sur le sujet et être désireux de l’éluder, agressivement. C’est tout ce que j’ai retenu de l’interview, cette attitude désagréable.

Cette histoire illustre un phénomène que je rencontre souvent : rien de ce que l’on dit n’atteint le spectateur ; il ne voit de nous que notre comportement.

Compléments :

  • Le politique, de toute tendance, dit « les Français veulent », « les Français pensent que ». Je dois être un Martien : je n’arrive à identifier la volonté d’aucun Français à ses propos. D’ailleurs pourquoi serait-il des nôtres ? Il passe sa vie avec des politiques, il ne connaît rien d’autre que les intrigues d’appareil, à tel point qu’il lui faut des traducteurs pour comprendre ce qui nous paraît évident (les instituts d’études).
  • J’ai découvert l’expression « jeune populaire » ou « jeune pop » qui m’a semblé le comble du ridicule. Je me suis dit : en quoi ces jeunes sont-ils « populaires » ? Imagine-t-on les jeunes de sa famille perdant leur temps dans un rassemblement politique ? En fait, je n’avais pas fait le rapprochement avec « UMP ». Suis-je le seul dans mon erreur ? Je suis allé lire l’article Jeune populaire de Wikipédia, où je trouve la phrase suivante : « Président depuis 2005, Fabien de Sans Nicolas ne peut se présenter à sa propre succession, atteint par la limite d’âge. De nombreuses candidatures se font jour : Benjamin Lancar, Matthieu Guillemin, Aurore Bergé et Louis-Alexandre Osinski. » Tous ces gens ne portent pas de prénoms très populaires…

Changement et université

Marcel Gauchet juge la réforme de l’université

Je suis d’accord avec sa vision du changement que doit traverser la France et, accessoirement l’Université (son « stretch goal ») :

Le problème universitaire est un bon exemple du problème général posé à la société française, celui d’assurer l’adéquation à la marche du monde de notre modèle hérité de l’histoire et organisé autour de l’idée de République. Toute la difficulté est de faire évoluer ce modèle sans brader notre héritage dit républicain. Nous ne verserons pas d’un seul coup dans un modèle compétitif et privé qui n’a jamais été dans notre histoire. Comment intégrer davantage de décentralisation et d’initiative, tout en maintenant un Etat garant de l’intérêt général et de l’égalité des services ? C’est ce point d’équilibre entre les mutations nécessaires et la persistance de son identité historique que le pays recherche. Il n’est pas conservateur : il est réactif. Mais pour conduire ce genre d’évolutions, il faut procéder à découvert, oser le débat public.

Ensuite, je vois dans ces propos le scénario usuel du passage en force : méconnaissance du terrain, idéologie directrice rudimentaire :

Toute la philosophie de la loi se ramène à la seule idée de la droite en matière d’éducation, qui est de créer des patrons de PME à tous les niveaux, de la maternelle à l’université. Il paraît que c’est le secret de l’efficacité.

Le gouvernement a fait le choix d’une offensive éclair, sur la base d’une grande méconnaissance du terrain universitaire. Probablement, ce sentiment d’urgence a-t-il été multiplié par le choc du classement mondial des universités fait par l’université de Shanghaï, qui a secoué nos élites dirigeantes, sans leur inspirer, hélas, le souci de se mettre au courant. Si vous ajoutez à cela une image d’Epinal de ce qu’est le système universitaire américain, aussi typique du sarkozysme que largement fausse, plus l’idée que n’importe quelle stratégie de communication bien menée vient à bout de tous les problèmes, vous avez les principaux ingrédients de la crise actuelle.

D’ailleurs (Logique des universités) l’Université est remarquablement efficace :

On pourrait même soutenir, de manière provocatrice, qu’il est l’un des plus compétitifs du monde, dans la mesure où il est l’un de ceux qui font le mieux avec le moins d’argent. C’est bien la définition de la compétitivité, non ? Dans beaucoup de disciplines, nous sommes loin d’être ridicules par rapport à nos collègues américains, avec des moyens dix fois moindres.

Et le résultat que l’on va obtenir est celui que produit le passage en force qui réussit : ce que François Fillon pensait la grande réforme du quinquennat n’aura fait que démolir un peu mieux ce qu’il voulait améliorer.

Quelle que soit l’issue du mouvement, le problème de l’université ne sera pas réglé. Le pourrissement est (…) fatal, mais la question restera béante et resurgira. Si le gouvernement croit que parce qu’il a gagné une bataille, il a gagné la guerre, il se trompe. La conséquence la plus grave sera sans doute une détérioration supplémentaire de l’image de l’université, ce qui entraînera la fuite des étudiants qui ont le choix vers d’autres formes d’enseignement supérieur et ne laissera plus à l’université que les étudiants non sélectionnés ailleurs. De quoi rendre le problème encore un peu plus difficile.

Réforme de la recherche (suite)

Le Monde apporte des témoignages qui donnent une image inattendue de la réforme de l’enseignement :

  1. Ce serait la plus importante réforme de la législature (François Fillon). Mais pourquoi ne pas le dire ? Quels vont en être les bénéfices ? Fin des crises, le plein emploi… ? Pourquoi Barak Obama n’y a-t-il pas pensé ?…
  2. Paradoxalement la réforme répondait aux attentes des universitaires. Laissés pour compte depuis des décennies, mal payés, pas de moyens, des conditions de travail qui se dégradaient, des élèves en surnombre… ils avaient besoin de secours. Oui, il faut « une modulation des services et des carrières », oui « des choses pourraient se régler à l’échelon local » (de l’université). Le gouvernement est parti de là pour accuser l’université des maux qu’elle subissait, et réduire ses effectifs (cause des déficits de la nation ?).
  3. Méconnaissance totale, incompréhensible, du dossier. Le gouvernement parle d’évaluation, alors qu’on apprend que la carrière de l’universitaire français est un parcours du combattant de concours, d’épreuves, d’évaluations ! On lui oppose le modèle anglo-saxon, que l’on ne connaît pas. Et a-t-on la moindre idée de la mission de la recherche ? La pensée gouvernementale est d’une indigence inconcevable : l’objectif du chercheur est de publier ! Pour rendre l’université performante il faut l’évaluer. Performance et évaluation, tout le programme tient en deux mots ! Rien d’étonnant que la recherche et l’université semblent inutiles à notre gouvernement. À quoi sert de chercher quand on connaît la vérité, et qu’elle est aussi simple ? à quoi sert l’éducation nationale, depuis la maternelle ?

Je trouve ici, non la preuve que notre démocratie porte l’idéologie la plus primitive au sommet de l’État, mais l’illustration fascinante d’une problématique importante de conduite du changement.

Les organisations ont une sorte de « système immunitaire », qui fonctionne comme celui du corps. Il rejette tout ce qui lui est étranger. À commencer par celui qui veut les transformer. Quels sont ceux qui le traversent ? Le « donneur d’aide », qui lui est nécessaire pour résoudre ses problèmes, ou le parasite.

Tous les deux sont empathiques. Ils ont compris les maux de l’organisation, et ils lui disent ce qu’elle ne savait même pas formuler. Mais le donneur d’aide a l’intérêt de l’organisation en tête ; le parasite, le sien propre. L’un apporte sa compétence d’aide à la résolution de difficultés, l’autre une solution préconçue.

Complément :