Siegmund Warburg, don Quichotte anglais?

FERGUSON, Niall, High Financier, Penguin, 2011.

Siegmund Warburg est un mythe en Angleterre. Ses idées ont fait de la City la première place financière au monde, au moment où elle sombrait dans la médiocrité.

Au siècle dernier il existait une forme de banque familiale, juive ou protestante. Les membres de la famille la gèrent ensemble et utilisent pour leurs affaires internationales des parents installés à l’étranger. Les Warburg de Hamburg sont une sorte de dynastie financière, des vassaux des Rothschild.
Siegmund Warburg est un parent pauvre. L’entreprise familiale lui fournit un emploi. Mais la montée du nazisme va changer sa destinée. Après avoir pensé qu’Hitler apporterait un peu de dynamisme et de jeunesse à une Allemagne ankylosée, il doit partir. Il choisit l’Angleterre par défaut. Il y fonde une banque et s’associe avec d’autres Juifs qui ont connu son sort. Les débuts sont difficiles. Le terrain étant fort occupé.

Il semble avoir pensé qu’un Juif devait le meilleur de lui-même à la nation qui l’accueillait. Ainsi, il a voulu changer l’Angleterre. (La trouvait-il paresseuse et décadente ?) Selon lui, son avenir était européen. Il aurait aimé, au moins, régénérer ses entreprises en les fusionnant avec des multinationales allemandes. A défaut, il a été à l’origine d’une finance européenne : les Eurobonds, obligations en devises étrangères. Ce sont elles, qui, en peu d’années, vont faire de la City la première place financière mondiale. Il déclenche aussi un vague de fusions acquisitions. Elle concentre l’industrie anglaise, et la met en partie sous la coupe de l’étranger. Il désirait lui donner du sang neuf. Ce sera un échec. Il faudra attendre Mme Thatcher pour sortir le pays de sa torpeur.

Tous ces exploits lui ont peu rapporté. Il n’était d’ailleurs pas intéressé par l’argent. Il voyait la finance comme un art. Il aurait aimé créer une petite banque d’un très haut savoir-faire, et d’une grande éthique, qui durerait. Mais elle ne lui a pas survécu. Elle a été victime de la transformation de la finance mondiale. Finance globalisée dont il a été le pionnier, et dans laquelle son héritage et ses valeurs ont sombré. 

Le destin de l’Allemagne : maître de l’Europe ?

Niall Ferguson, historien très influent chez les Anglo-saxons, pense que l’Angleterre n’aurait pas dû entrer dans la guerre de 14. Elle aurait ainsi conservé son empire et la domination économique du monde, et l’Allemagne aurait construit une Union Européenne civilisée. Tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Curieusement, cette vision de l’Allemagne comme le propriétaire naturel et bienveillant d’une Europe de paresseux est récurrentedans la pensée d’une partie de l’élite anglo-saxonne. Peut-être parce qu’elle se sent des liens génétiques avec l’Allemagne ? Ou parce qu’elle admire son ordre et sa rigueur ? Il est facile de traiter avec elle ; ce n’est pas comme avec ces Latins visqueux…

Pourtant, rien dans l’histoire allemande ne semble donner raison à Niall Ferguson. Car si, depuis la nuit des temps, l’empire romain germanique se croit le possesseur de l’Europe, jamais il n’est parvenu à maintenir son emprise, y compris sur le coeur de ce qui semblait son propre territoire. 

Inside job

Film de Charles H. Ferguson, 2010.
Un documentaire dans lequel on retrouve de mêmes sources et thèmes que dans ce blog.
On y voit la capture par les financiers de l’État américain et de tout ce qui aurait dû les contrôler (y compris les économistes). Conclusion : ils sont coupables de la crise. Pourquoi sont-ils toujours en liberté ?
Je ne suis pas sûr d’être d’accord. Il est extrêmement difficile pour un individu pris dans un mouvement aussi général de s’en dégager, ou même de pouvoir avoir la liberté de pensée nécessaire pour envisager une rébellion. Les cadres supérieurs d’une entreprise passent beaucoup de temps ensemble, et leur vie privée se déroule loin du monde, dans un luxe difficilement imaginable, ou chez les prostituées (frais professionnel si l’on en croit le film). Ils habitent un univers à part.
La capture de l’État par les financiers me semble s’expliquer par un effondrement des contre-pouvoirs qui s’opposaient à leur poussée. Inside Job participe à la reconstitution de ces contre-pouvoirs.