Rétroaction

Auditors failed to raise alarm before 75% of UK corporate collapses
Three in four audit reports did not provide alerts that companies risked going bankrupt, think-tank finds

Financial Times du 20 mai

Est-ce que nos experts comptables font mieux que leurs collègues anglais ?

Ce que notre société a de curieux, c’est qu’elle n’est pas conçue pour apprendre. On prend une décision, par exemple on crée les experts comptables, sans se demander quels en sont les conséquences.

Et si, comme pour certains médicaments, toute mesure faisait l’objet d’un suivi ?

Science criminelle

Au moins aux USA, on peut être expédié à la chaise électrique sur le témoignage d’un expert.

Or, les affirmations de la science évoluent sans cesse. Ce que l’on croyait savoir, catégoriquement, des incendies et des cheveux, par exemple, est faux.

De manière plus surprenante, il en est de même de l’ADN. Nos techniques d’analyse sont tellement sensibles qu’elles peuvent se saisir d’un ADN flottant. Ainsi des ambulanciers ont transporté sur les ongles d’une victime l’ADN d’un alcoolique qu’ils avaient amené à un hôpital quelques-heures avant… L’alcoolique ne se souvenant plus de rien, il en était arrivé à se demander s’il n’était pas coupable.

Méfions-nous des experts ? Un jugement ne peut pas reposer sur leurs seules affirmations ?

Surtout : la science est changement, non certitude. Elle ne permet pas d’affirmer ?

(Experts on trial, BBC 4)

Souverainisme ou du bon usage des mots ?

Souverainisme ? Hier, cela sentait le soufre et le FN. Maintenant, on en arrive à se demander si tous ces gens qui semblaient être passés de l’extrême gauche à l’extrême droite (Chevènement et autres Debray) n’étaient pas en avance sur leur temps. Et si l’altermondialisme, si proche de la « relocalisation » et des circuits courts post coronavirus, n’est pas un souverainisme. 

Souverainisme = humanisme ? La mesure de toutes choses n’est pas le PIB, mais l’homme ? Les experts et leur parole d’autorité, aux vestiaires ? L’homme est souverain de son destin ?

Pensons-nous correctement ? Un nouveau concept (souverainisme dans ce cas) apparaît, on l’approuve ou le désapprouve, par un raisonnement superficiel. Nous jugeons à l’apparence ? Mais aussi, du danger des mots ? Ce ne sont pas des solutions, mais des problèmes ? Croire qu’avec un mot l’on tient une solution, c’est le début des problèmes ? Tout le combat d’une forme de souverainisme ?

Il ne faut pas croire ce que l'on dit ?

On entend répéter que les « experts » disent « n’importe quoi ». 

Mais n’est-ce pas une erreur de s’attendre à ce qu’ils disent quelque-chose d’intelligent ? Le rôle de l’expert est d’affirmer. Il y a même un terme pour cela, selon mes amis experts : « parole d’expert ». Idem du général. Son rôle est de décider. Une fois qu’il a décidé, c’est fini. 

En fait, on accorde probablement trop d’importance à la parole. De la politesse au phénomène de rationalisation, elle ne peut que mentir. Ce qui compte, c’est le « méta langage ». C’est l’empathie qui permet de comprendre ce que l’autre veut exprimer, souvent sans en être conscient. C’est ce que n’a pas l’autiste, et ce que notre société encourage le moins chez nous. 

Danger : expert

highly regarded experts are routinely shown to be no better than novices at making judgements. (Lettre d’information de l’Université de Cambridge.)
Ne croyez pas les experts. Ils sont victimes de biais cognitifs. Il faut leur faire subir ce que l’on fait subir à toute autre source de données. C’est ce que dit une étude. 
(Pour ma part, il me semble que l’on ne croit pas l’expert pour la justesse de sa parole, mais parce que cela arrange la société que nous le croyions. Il appartient à un rite social. Le fait que l’on n’ait plus foi en la « parole d’expert » résulterait-il d’une transformation sociétale ? Refus de l’autorité ?) 

Femme de Jésus

Controverse scientifique. Un papyrus sur lequel est écrit, « Jésus dit : ma femme… », est jugé faux par certains, sur des analyses lexicales et syntaxiques, et juste par d’autres, sur des analyses de l’âge de l’encre et du papyrus. 

Le papyrus ne compte que quelques mots disjoints les uns des autres. Ce qui a de l’intérêt est la controverse. Elle dit que la science ne sait pas grand chose. Et elle soulève la question de l’expertise Les experts affirment, apparemment sans aucun doute, que le texte est un faux. Or, il suffit de regarder les textes qui sont produits aujourd’hui, pour constater qu’il y a des tas de façons d’écrire, avec ou sans faute. Imaginons que l’on retrouve, dans cent ans, 1% de cette production, plus un document isolé. Comment juger que ce document est contemporain du 1% par son seul style ? Je me souviens d’ailleurs de sonnets attribués à Shakespeare qui divisaient les « experts ». 
Et si les experts avaient été choqués que Jésus puisse avoir une femme ? (Même si c’est un texte du 8ème siècle qui n’exprime que l’opinion de son auteur, et qui, de tout manière, est incompréhensible.) Et si l’expertise n’était qu’un rite social, qui ne fonctionne que lorsque la société est prête à l’accepter ? (Par exemple lorsqu’il y a une fuite d’eau.)

Quelle est l'utilité d'un expert ?

Voici ce que m’a raconté un expert.

Une personne voit les racines d’un arbre de son voisin entrer sur son terrain et faire quelques dégâts à sa propriété. L’expert est appelé. Mais comment travailler ? Les voisins ne se parlent plus depuis 30 ans ! Après palabres, ils acceptent de discuter au travers d’un grillage. Mais de quel côté du grillage va se placer l’expert ? Puis la conversation commence, par expert interposé. Sans y prendre garde, l’un des voisins s’adresse à l’autre, qui lui répond, sans animosité particulière. Petit à petit une solution au différend apparaît. Comment écrire un procès verbal sur un grillage ? Il faut une table. On se retrouve au café. Après que l’on a signé le procès verbal, on boit un verre. 30 ans de querelles sont oubliés.

Pourquoi l’expert m’a-t-il raconté cette histoire plutôt que celle d’expertises à plusieurs millions d’euros ? Parce que toute l’expertise s’y trouve. Le succès d’une expertise est dans la mise en relation d’êtres humains. Tout le reste (analyse économique, droit, qui a raison qui a tort ?, contrat d’assurance…), qui est pourtant très compliqué et demande des années d’apprentissage, doit être immédiat. Il m’en a aussi parlé parce que les compagnies d’assurance cherchent à ramener l’expertise à une question exclusivement technique, soluble par un ordinateur. Et que les experts sont incapables d’expliquer à quoi ils servent.

Sont-ils les seuls dans ce cas ?

La transformation, permanente, de l’expert

Depuis quelques temps, je travaille avec les sociétés d’expertise françaises. Voici ce que j’ai compris :

Un métier complexe
Contrairement à ce que l’on pense, faire une expertise ce n’est pas mettre des croix dans une grille. C’est interpréter la loi et une nuée de contrats d’assurance, qui changent d’un assuré à l’autre, d’un assureur à l’autre, et d’un produit à un autre et d’une version de ce produit à une autre, chez un même assureur. C’est aussi pouvoir chiffrer vite et bien. Enfin, la partie technique de l’expertise s’est complexifiée. Un expert moderne doit combiner plusieurs spécialités anciennes. C’est compliqué, mais c’est une seconde nature. Car, il a droit à beaucoup de formations, et beaucoup d’experts font plus d’un millier d’expertises par an.
La relation humaine comme compétence clé
C’est pour cela que l’on ne me parle jamais de la complexité du métier. Ce qui préoccupe l’expert est la dimension humaine de l’expertise. Une expertise doit aller vite pour être rentable. Or, le premier besoin d’un assuré victime d’un sinistre est une sorte de soutien émotionnel. L’expert a le rôle d’un médecin pour un malade. En outre, l’expert ne peut rien faire s’il n’a pas obtenu la confiance de l’assuré et des parties prenantes d’un sinistre. Sans compter que l’assuré n’a aucune idée du contenu de sa police d’assurance… L’expert est un as de la relation humaine. Ce n’est pas l’ours que je croyais.
Une logistique de plus en plus sophistiquée
En fait, les difficultés ne font que commencer. Les assureurs ont découvert que la fidélité de leurs clients tenait à la rapidité d’intervention des experts. Ils leurs fixent donc des délais très courts, et des pénalités de non respect de ces délais. Pour tenir ces engagements le cabinet d’expertise, à partir d’un dossier généralement incomplet, doit parvenir à contacter l’assuré, à obtenir les informations manquantes, à lui fixer un rendez-vous avec un expert. Et tout ceci en optimisant la tournée de cet expert (qui passe son existence dans sa voiture) ! Car la rentabilité du cabinet tient au nombre de rendez-vous faits en une journée. Conséquence : développement de plates-formes et de dispositifs de planification de plus en plus sophistiqués.
Gain de productivité et amélioration continue
Bien entendu, les assureurs, qui traversent une mauvaise passe, utilisent des acheteurs pour réduire massivement les prix de l’expertise. Le gain de productivité est à l’ordre du jour.
Intéressant problème. Comment combiner une logistique hyper sophistiquée avec la dimension majeure du métier, un facteur humain extraordinairement aléatoire : prise de contact téléphonique pas simple, absence inopinée lors de l’expertise, besoin d’assistance émotionnelle… ? 

Expertise et économie sociale

Pourquoi les cabinets d’expertise ne forment-ils pas des coopératives ? Me suis-je demandé.

Comment fédérer des Gaulois ?
Les experts furent des indépendants. Puis, pressés par les événements, ils se sont groupés en grosses unités. Mais leurs employés conservent une farouche volonté d’indépendance. D’ailleurs tous s’accordent à dire que le nerf de la guerre est la motivation des experts. Car, le métier est ingrat, il doit être une passion.  
Beaucoup de problèmes en résultent. La participation au capital paraît à l’expert une reconnaissance nécessaire de son action. Au moins pour les plus expérimentés. De même, lorsque le cabinet absorbe de grosses unités, celles-ci veulent du pouvoir. En vérité, plus ou moins marquée, la logique du réseau demeure. Et il y a pire. La passion de l’expertise rend la gestion des affaires collectives secondaire. Comment cet ensemble mal soudé peut-il résister aux forces du marché ? Société anonyme, GIE… ? C’est là qu’intervient l’économie sociale :

L’économie sociale, une application
L’économie sociale, c’est la démocratie administrant un bien commun (res publica en latin) d’une collectivité. Et ce dans l’univers de l’économie de marché.
Dans le cas de l’expertise. La collectivité est faite d’experts. Le bien commun est la coordination des interrelations afin d’atteindre l’objectif commun : une longue et heureuse série d’expertises peu troublée par des tracas pratiques. Les experts sont actionnaires de l’organisation. Ce qui leur donne une voix, et une seule, pour élire un bureau, qui élira lui-même son président. Bureau et président sont appelés les « politiques ». C’est, essentiellement, le pouvoir législatif de l’entreprise. Il prend des décisions en fonction de l’intérêt collectif. L’exécutif est constitué d’une administration salariée. Ce sont des spécialistes fonctionnels, directeur général, directeur financier, contrôleur de gestion, etc.
Le vice de ce modèle ? La dérive politique. Pouvoir pris par les champions de l’appareil et non de l’intérêt collectif et du changement. Soif de pouvoir, démagogie, immobilisme et détournement de bien social. Le choix du couple président / directeur général est décisif.
Le président ? A la fois meilleur des experts, et expert atypique. Meilleur des experts, pour atténuer le risque du politique professionnel qui fait carrière par incompétence. Mais le président doit surtout être un « leader » au sens des sciences du changement (= capable de conduire le changement). Il doit construire une « vision » qui agrée à tous et la mettre en œuvre. Il doit aussi décider vite et bien, lors des « gros coups ». Le directeur général complète le président, c’est un spécialiste de la gestion des entreprises, de la mise en œuvre du changement.

Le cabinet de conseil anglo-saxon
Est-ce le modèle le plus efficace ? D’autres professions ne sont-elles pas confrontées aux mêmes problèmes que les experts ? Ne pourrait-on pas emprunter leurs solutions ? Quid des consultants et des auditeurs ? Pas exactement : ces cabinets vendent des missions. L’homme qui compte n’est pas le consultant. Il exécute un schéma directeur. C’est le vendeur. Le cabinet de conseil est une collectivité de vendeurs, associés. La motivation du consultant tient à la possibilité de joindre l’élite, grâce à un exploit (commercial).  Autrement dit, ces cabinets reproduisent l’organisation sociale anglo-saxonne.
Du point de vue de l’associé, cela ressemble à l’économie sociale, sans exécutif spécialisé. Mais y en a-t-il besoin ? Le succès tient à la vente et ces cabinets fusionnent beaucoup et constituent des oligopoles, ont-ils besoin d’un fonctionnement optimisé ?

A chaque culture son entreprise
Laissons les experts choisir l’entreprise qui leur convient. En tous cas, je retiens de cette discussion que chaque culture construit ses entreprises à son image.

Français n’ayant pas découvert l’économie sociale ?

François Hollande, la France, le changement

Jeanne Bordeau analyse les mots de la presse :

Si le mot duel était le mot de l’univers politique jusqu’au 8 mai, le mot levier est dans le secteur économique un mot qui monte :
« Contrats de générations : l’autre levier pour l’emploi », Ouest France
« Transition énergétique : un levier pour relancer le secteur du BTP », chefdentreprise.com
Mais des mots plus inquiétants apparaissent : alarme, pessimisme, désespoir…En revanche, changement est tombé rapidement en désuétude…
Normal ou anormal ?

François Hollande aurait-il anesthésié le changement ? Mais le changement dont parlait la presse était-il celui qui intéresse ce blog ? En tout cas, contrairement à ce que l’on dit, la France est capable de changer sans crise : en préparation d’une « Université », j’ai réalisé quelques entretiens avec des dirigeants de cabinets d’expertise, et j’ai constaté que cette profession avait connu un changement étonnant ; son histoire est instructive…
Autrefois, l’expertise était une profession libérale. Dans les années 80, une poignée de moutons noirs a pensé que cette situation n’était pas durable. Voilà ce que j’ai compris de leurs raisons : la profession, atomisée, était sous la coupe des compagnies d’assurance ; une expertise demande généralement plusieurs spécialités, on devait les trouver dans un cabinet ; l’exemple anglo-saxon montre les intérêts d’un cabinet organisé rationnellement.

Ils ont dû affronter une résistance colossale. Mais ils ont réussi à constituer quelques alliances. Etrangement, la situation s’est alors brutalement retournée. En peu de temps, le cabinet traditionnel a quasiment disparu. Plusieurs raisons ont été avancées : il est plus facile d’imiter que de créer ; les grands cabinets ont un avantage concurrentiel, qui a forcé les petits à chercher l’alliance ; les assureurs ne veulent plus s’embarrasser d’une multitude de fournisseurs.

Mais attention, ce changement n’allait pas de soi. Car les gens qui forment les nouveaux cabinets, sont ceux qui leur résistaient hier ! L’expert est un féroce individualiste, et c’est, peut-être, cela qui le rend efficace dans son métier. Il a donc fallu construire des organisations qui présentent la rationalité d’une société anonyme classique, mais qui laissent une grande autonomie à leurs membres. Les formules gagnantes sont proches des dispositifs adoptés par le conseil, et, plus curieusement peut-être, de l’économie sociale.

Il se trouve qu’une étude récente affirme que ce type d’organisation, possédée par ses salariés, est particulièrement résistante à l’adversité. Et même qu’elle fonctionne de manière anticyclique, recrutant les personnels que d’autres licencient. Devrions-nous nous inspirer des experts ?