Pensée libre

En assistant à la conférence du sénateur Retailleau, je croyais découvrir une pensée en construction. J’ai été déçu. (Billet précédent.)

Mais, comme le dit Montaigne, les défauts des autres sont parfois le meilleur moyen de corriger les siens.

Comme chez Clint Eastwood, cette pensée « de droite » obéit à des codes « de gauche ». Par exemple, il s’escrimait à démontrer que la droite avait été écologique avant la gauche. Il n’est pas allé jusqu’à dire que la droite avait fait l’apologie de l’homosexualité avant la gauche, ce qui est dommage, car il aurait eu raison. De même, tout en faisant une référence perfide à un viol commis par des homme d’origine africaine, il a semblé fermement condamner le racisme. Et il a vanté l’ascenseur social éducatif, la grande affaire des Radicaux.

Pour le reste, il a fait preuve de bon sens. Effectivement, le mal du secteur public est d’être une pyramide inversée, une armée mexicaine. Mais cela, tout le monde le dit. La question est de savoir comment on transforme le petit chef en un citoyen utile. Ce sujet n’a pas été abordé.

Etre de droite ne veut pas dire être raciste, contre l’écologie et condamner l’homosexualité, il signifie savoir justifier ses positions par des convictions ultimes. C’est l’exercice existentialiste par essence. Cela demande beaucoup de travail, sur soi.

Ce qui tombe bien, finalement. Car le sénateur Retailleau s’est livré à un morceau de bravoure sur la « valeur travail »…

(« Valeur travail », actuellement revendiquée par le Parti Communiste…)

Degré zéro de la culture

Hannah Arendt a écrit, il y a bien longtemps, La crise de la culture.

Effectivement. Aussi bien en Chine qu’en France, tout ce que l’on appelait « culture » a été liquidé. 

C’est le résultat d’un étrange phénomène, dont la « contre culture » américaine semble le principal vecteur. (Un précédent billet.) 

Cela explique certainement la haine que suscite maintenant les USA, et l’Occident, en général. Mais aussi que chaque pays cherche à s’agripper à ce qui lui reste de traditions. 

Seulement, il n’a plus que les yeux pour pleurer. La question qui se pose est, en fait : comment cela se réinvente-t-il, une culture à soi ? 

La réponse est peut-être dans la crise, qui est fréquente ces temps derniers. Chaque crise est une rencontre de l’absurde. C’est l’occasion de se poser une question existentielle. Et, qui sait ? ces questions sont peut-être en nombre fini ? Quand nous saurons, à nouveau, qui nous sommes, les crises s’arrêteront ? 

Ère des dignités ?

 Scott Fitzgerald a appelé son temps « the jazz age ». Chaque époque semble avoir une caractéristique. Après guerre, ce fut le « progrès », ensuite, peut-être, la « performance ». 

Et aujourd’hui ? Au moins une équation : « progrès » + « performance » = absurde. « Sens », « perte de sens », « donner du sens à ma vie » sont dans toutes les bouches. 

Phase de « dégel » répondrait Kurt Lewin. Mais vers où va-t-on ? Ce qui est certain, disait un sénateur rural, c’est que les populations qui votent FN n’ont rien de fous-furieux croyant à la théorie du complot. Elles réclament d’être entendues. (Malheureusement l’élite politique est coupée des réalités.)

Il me semble que, dans son ensemble, la population est pleine de bonne volonté, et très désintéressée. Ce qu’elle recherche, peut-être, ce n’est pas du pouvoir d’achat pour le pouvoir d’achat, ou quelque-chose d’autre du même type, mais de la « dignité ».

Un nom pour les années à venir ?

Société en quête de sens

La grande affaire du moment, c’est le « sens ». Notre vie n’a plus de « sens ». Sentiment général. 

On confond parfois cela avec des mots tels que « transition climatique », « impact », « génération Z », « pénurie RH », « élever des chèvres »… Mais ce ne sont que des symptômes, ou des solutions à un problème qui n’est pas posé.

Le « moment thucydidien » est une idée fixe de ce blog. Notre société ressemble à celle que décrit Thucydide dans sa Guerre du Péloponnèse. 

Le moment thucydidien est un moment de l’histoire où la société est victime d’un coup de folie individualiste. L’homme devient un loup pour l’homme. Les mots, armes d’influence, sont manipulés. La société devient absurde. 

Ce qui a amené les Grecs à devoir remettre de l’ordre dans leurs idées. (L’opinion de Jacqueline de Romilly.)

Nous ferions bien de faire de même ?

(La guerre du Péloponnèse.)

Qu'est-ce que l'humanisme ?

Je lisais que Camus n’était pas un « existentialiste », mais un « humaniste ». Qu’est-ce qu’être humaniste ? me demandé-je. 

Serait-ce une question « d’homme » ? Faux ami ? Si « homme » est entendu comme « individu », on débouche sur un état contre nature : homme loup pour l’homme (billet précédent). L’existentialisme est, en grande partie, un individualisme. 

« Je me révolte, donc nous sommes », dit Camus. Si « humanisme » évoque « humanité » comme on l’entend dans « crime contre l’humanité », tout est différent. L’humanité, dans ce cas, est l’hypothèse selon laquelle nous partageons tous une nature commune. L’attaquer c’est tous nous attaquer. C’est ainsi que la maltraitance d’un enfant peut être un crime contre l’humanité. Pas besoin de génocide pour être criminel.

Mais avons-nous une nature commune ? Et où commence et s’arrête le crime contre l’humanité ? Un sujet pour Yeshiva ? Peut-être que la fin justifie les moyens : nous serons plus heureux avec cette hypothèse que sans elle ? Et que ce qui compte réellement est de l’utiliser pour éclairer nos actes ?

Heureux les simples d'esprit

Un jour, je visitais une exposition d’artistes amateurs, au Grand palais. J’étais surpris qu’autant de gens peignent aussi bien. Pourtant l’exposition n’avait aucun intérêt.  Pourquoi donc ? Je me suis souvenu de ce qu’on disait d’un imitateur dans ma jeunesse : il imitait un imitateur (Thierry Le luron, en l’occurence). Eh bien, je crois que ces artistes n’exprimaient pas leurs sentiments mais ce qu’ils pensent qu’un artiste doit exprimer. 

Je me demande si une des caractéristiques de notre époque n’a pas été justement ce phénomène. Nous ne pensons plus par nous mêmes, nous nous demandons ce qu’il est bien de penser. 

L’antidote s’appelle existentialisme. Cela consiste à partir à la recherche de ses convictions. On ne naît pas homme, on le devient, dit Sartre. Notre programme ? 

Anti Tao

Le Tao dit qu’il faut comprendre dans quel sens coulent les événements, pour en profiter. 

Curieusement pour quelqu’un qui parle de changement, je constate que toute ma vie n’a été qu’anti Tao. Si je m’étais laissé aller, j’aurais pu soit faire un travail passionnant, soit être très riche. Et, qui sait ?, peut-être les deux à la fois. Pourquoi me suis-je opposé à mon destin ? D’abord, parce que je ne comprenais pas ce que l’on me disait, qui me paraît maintenant évident. Je fus invraisemblablement idiot. Mais ensuite parce que, paradoxalement, je ne peux pas concevoir ces vies comme heureuses. Je ne parviens pas à les regretter. Etrangement, il semble que j’ai besoin d’une sorte d’inconfort. 

Suis-je une exception ? Ou l’homme en puissance a-t-il besoin, pour devenir réalité, de s’opposer aux éléments ? 

Sartre et Camus, deux visages du néant ?

Sartre et Camus furent, en leur temps, des rock stars. Ils ont vendu un nombre colossal de livres, on se bousculait à leurs conférences, et, comme Bob Dylan, ils ont reçu le prix Nobel. Dans les années 50, le monde avait les yeux braqués sur la philosophie française. Puis la pop anglaise est devenue le phare de l’humanité.

Leur genre ? L’existentialisme. Et l’existentialisme, c’est « l’absurde ». On est pris du sentiment de l’absurde lorsque l’on découvre que ce sur quoi repose notre vie est faux. Par exemple, la femme que j’aime n’est pas une femme mais un nuage d’atomes. Conséquence : angoisse existentielle.

Comment se fait-il que les frères philosophes soient devenus ennemis ? Une hypothèse est qu’il y ait deux façons de réagir à l’absurde. Plus exactement, il y en a trois. La première, la plus logique pour vous et moi, consiste à se faire sauter la cervelle. Mais, Sartre et Camus ne croyaient pas à l’absurde, à l’atome derrière la femme. Pour Sartre, il révélait qu’il y avait quelque-chose au delà de l’être, pour Camus, cette chose était à l’intérieur de nous. Nous n’avions pas vu ce qui comptait réellement pour nous. La vie est belle, le physicien, avec ses atomes, passe à côté de l’essentiel !

Alors que, pour l’homme ordinaire, l’absurde rend fou (du danger de la philosophie pour l’esprit faible), pour eux, il était, au contraire, une bonne nouvelle. Là où, à nouveau, ils se séparaient, c’était dans la conséquence de leurs croyances. Essayer de faire avec ce que l’on a (Camus) n’est pas la même chose qu’imposer le bien idéal à l’humanité (Sartre). L’un s’appelle humanisme, l’autre le totalitarisme.

La crise ou le retour à l'essentiel ?

La faiblesse de l’entreprise française est qu’elle ne « chasse pas en meute ». L’individualisme était la caractéristique du paysan français, il a créé des coopératives. Les entreprises devraient-elles créer des coopératives, pour exporter leurs produits, ou mettre des moyens en commun ?

Raymond Lévy répond que ce serait réinventer la roue (interview). Car c’est exactement le rôle des chambres de commerces. Elles se sont égarées, et ont été mises en pièces par nos gouvernements successifs.

Il y a quelque-chose d’étrange. Pourquoi les CCI sont-elles sorties de leur « raison d’être » ? Pourquoi ont-elles fait des choses compliquées, ce qui risque de leur être fatal, alors qu’il suffisait de bien faire ce pour quoi elles étaient faites ?

Peut-être peut-on évoquer le « displacement of goals » du sociologue Robert Merton ? Il avait constaté que les employés des administrations se donnaient des objectifs qui n’avaient rien à voir avec ceux de leur institution.

Mystère. Mais je me demande si l’histoire des CCI n’est pas aussi la nôtre. Peut-être que nous nous évertuons à faire des choses contre nature ?

Jean Giono, ce héros

Jean Giono raconte qu’il a fait la première guerre mondiale, de bout en bout, comme seconde classe. Son unité se vidait, complètement, et était renouvelée. Avec son capitaine, il a été le seul survivant. Et il ne fut même pas blessé.

Il était donc possible d’échapper à la boucherie, même lorsque l’on était en première ligne. Par contraste cela montre l’état d’esprit des autres appelés : ils ne ménageaient pas leur vie.

Le plus curieux est qu’il a écrit pour justifier sa conduite, et dire que, finalement, il était le seul à avoir raison. Certes il n’avait pas refusé la guerre, puisqu’il avait servi. Mais il avait été un pacifiste de l’intérieur, qui n’avait tué personne. (Il n’est pas, non plus, allé jusqu’à manifester son mécontentement, en 1917.)

Pourquoi Jean Giono a-t-il voulu donner de lui-même l’image d’un héros (du pacifisme) ? Même l’armée ne lui a rien demandé. Qu’il ait eu peur était compréhensible. Et être un héros c’est, encore, être belliqueux.

Ce qui aurait été réellement intéressant aurait été qu’il se demande pourquoi ses camarades n’avaient pas flanché. Pourquoi, comme Achille, on peut trouver du bonheur dans une vie brève. Peut-être que cela nous aurait éclairé sur le sens de la vie, et sur l’attitude à adopter vis-à-vis de la mort ?

(Réflexions suscitées par une émission de France Culture.)