La France : des schizophrènes gouvernant des déprimés ?

Une théorie d’Edgar Schein pourrait expliquer la douleur de l’existence…
Edgar Schein divise une culture (au sens ethnologique) en trois. Il y a
  1. ce que nous faisons, nos rites collectifs et nos productions (artefacts) ;
  2. les explications que nous donnons, collectivement, à ce que nous faisons ; 
  3. les raisons réelles, inconscientes, de nos actes. 
J’appelle les premières « valeurs officielles », c’est aussi le politiquement correct, et les autres « hypothèses fondamentales ». Elles sont divergentes.
Ce qui signifie que la vie nous rend dépressifs. En effet, on lave le cerveau de l’enfant avec les valeurs officielles, le monde tel qu’il est supposé être. Mais, petit à petit, il se rend compte que ça ne marche pas du tout. Il ne comprend pas pourquoi. D’où dépression. D’autant que s’il exprime son malaise on l’accuse d’être un malfaiteur ou, pire, un sympathisant du FN.
Ce n’est que lorsqu’il commence à percer l’hypocrisie du dispositif qu’il peut rétablir un semblant d’équilibre psychologique. Bien sûr, il peut aussi choisir la schizophrénie. Secret du succès social de nos dirigeants ?

Qu'est-ce que la volonté générale ?

J’ai l’impression que l’on a longtemps pensé que le vote était l’expression de la volonté générale. Ce qui est curieux, lorsque l’on y réfléchit. Puisque on nous donne généralement le choix entre la peste et le choléra.
Variante anglo-saxonne : le prix est l’expression d’un vote démocratique. Les acteurs du marché votent avec leur argent. Autrement dit, le marché, c’est la réalisation de la démocratie. Pas besoin de politique. Et ceux qui n’ont pas d’argent ? Dieu les a jugés indignes de lui.
Pour ma part, il me semble qu’il faut se tourner vers l’anthropologie. Comme les Pygmées d’Eric Minnaert, périodiquement, une société se trouve dans des circonstances difficiles. D’où dépression. Dans certains cas, elle se traduit dans les statistiques. Par exemple, par une envolée des chiffres des suicides (idée de Durkheim). Comme aujourd’hui, en France. Première expression (inconsciente) de cette volonté générale. 
Deuxième étape de son expression : sortez-nous de ce cauchemar ! Pour ce faire, tout n’est pas possible. C’est la théorie de Robert Merton. Il y a des moyens acceptables et d’autres non. Cette théorie illustre bien notre situation. 
  • D’un côté, il y a les milieux financiers. Ils sont « innovateurs » : pour nous sauver, nous devons renoncer à nos valeurs. Notre salut passe par notre destruction ! 
  • Ensuite, il y a notre gouvernement. Il est ritualiste (bien qu’il soit de plus en plus tenté par l’innovation). Il pense que ce qu’il fait est bien. Pas besoin de changer dans ces conditions.
Ce qui nous manque, c’est une solution « conforme » : un moyen de nous transformer, en respectant nos valeurs. Autrement dit « changer pour ne pas changer ». 

Un nouveau modèle social pour l'entreprise française ?

Curieusement, il m’a fallu du temps pour rattacher le livre du billet précédent à mon expérience. Et comprendre qu’il parlait d’un de mes combats ! La France et l’entreprise française sont restées sur le modèle d’après guerre, et ça ne marche plus. La PME est par nature un « sous traitant », un « preneur d’ordres ». Ce n’est pas une vraie entreprise, bâtie sur un projet, autonome. La grande entreprise, au fond, c’est l’Etat d’après guerre dans une bulle. Elle a absorbé quelques idées anglo-saxonnes qu’elle a utilisées pour enrichir ses dirigeants et augmenter sa rente, certes. Mais, pas autant qu’elle aurait pu le faire. Sur le fond, elle adhère aux valeurs d’après guerre. A côté d’elle, et pour compenser les rigidités de ce système, il y a un monde de plus en plus précaire, dans lequel j’inclus les PME. 
Pourquoi n’ai-je pas tout de suite compris ce livre ? Parce que ma pensée est marquée par mon métier. Sa raison d’être, c’est un dirigeant bloqué, ou, quand j’étais plus jeune, un projet d’entreprise tout aussi bloqué. Le « changement » amène les conflits internes à s’exprimer et à être réglés. D’où évolution du « modèle social » de l’entreprise. Mais je ne vois pas les choses sous cet angle. Je les vois comme un ethnologue. Une entreprise est une société humaine, et le changement qui s’y passe emprunte les mêmes mécanismes que ceux qui transforment une nation ou une tribu. Je vois les cultures d’entreprise comme uniques, alors qu’elles ont beaucoup en commun. 
Et s’il y avait là, dans ce livre, la solution à la crise ? Un nouveau modèle social qui ne demande qu’à émerger, mais qui est bloqué ? Mais quel est ce modèle ? 
Ce qui sort de mes missions, ce sont des entreprises qui laissent une grande autonomie à leurs employés, après avoir découvert leur richesse. Je ne suis pas loin de penser que le modèle social de l’entreprise et de la nation est l’anarchie, au sens d’Elisée Reclus, combinée à un Etat stratège, au sens d’Augustin de Romanet

Nouvel emploi, licenciement, retraite… gestes qui sauvent ?

On me demande : que faire lorsque l’on change de travail, ou que l’on est licencié, ou encore que l’on part à la retraite ? Remarques tirées de mes observations :
En fait, ces changements ressortissent au « recadrage ». Il s’agit de réinventer sa réalité. 
CHANGER D’EMPLOYEUR
Je constate que le changement d’employeur est source de souffrance. Raison : nous entrons dans la nouvelle entreprise pleins d’illusions. Nous croyons qu’elle aura des avantages qui manquaient à l’ancienne. Or, elle a surtout une culture différente de l’ancienne. Et l’ancienne culture est devenue une seconde nature pour nous. C’est un peu comme si nous arrivions dans un pays exotique. Seulement, nous ne nous en rendons pas compte, parce que ce pays parle notre langue et semble partager nos coutumes. Il se passe alors quelque-chose d’étrange. Nous connaissons, de temps à autres, des déconvenues incompréhensibles. Les conditions d’une dépression sont réunies. 
Que faire ? Observer. Mais sans être passif. Soyez curieux. Je dis à mes élèves qu’ils sont les anthropologues de leur entreprise. C’est en voulant comprendre ce qui la fait réussir, en étant sensible à ses bizarreries (paradoxes) que l’on voit apparaître ses ressorts cachés (« hypothèses fondamentales »). 
Connaissez-vous l’histoire de Mermoz à l’Aéropostale ? Mermoz passe un entretien d’embauche à l’Aéropostale. On lui demande de piloter un avion. Il fait moult acrobaties. Recalé. A l’Aéropostale on vole droit. Il reprend l’avion et vole droit. Il est embauché. 
Question critique qui doit guider votre enquête : qu’attend-on de vous ? Généralement, pas ce que vous pensez. Beaucoup plus simple (et chiant). Attention, c’est un examen de passage. Une fois que vous aurez prouvé que vous pouvez voler droit, alors vous pourrez, et devrez, faire preuve d’initiative. Comme Mermoz.
LICENCIEMENT ET RETRAITE
Anecdote. Une personne, livide, elle doit prendre l’avion. Elle a peur. Elle a un casque de moto dans les mains. Mais la moto, c’est infiniment plus dangereux que l’avion ! lui dis-je. Oui, mais on a l’impression de maîtriser la moto. Pas l’avion. 
Etre licencié, partir à la retraite sont des changements subis. Ils provoquent le deuil. Comme le dit mon dernier livre, l’antidote du deuil est la « responsabilité », c’est-à-dire prendre son sort en main. 
Le problème du licencié, c’est qu’il se croit incompétent. Bilan de compétence ? Oui et non. Les compétences des bilans sont ordinaires (commercial…). Or, l’examen d’un homme ayant un peu d’expérience montre qu’il a un savoir unique. Par exemple il réunit deux caractéristiques antinomiques (il est créatif et scrupuleusement rigoureux, etc.). Prendre conscience de cela vous gonfle à bloc.
De là on se demandera où ce savoir unique peut faire merveille. Technique « test d’argumentaire ». Allez voir des gens « de bon conseil » et parlez leur de vos idées : que feraient-ils à votre place ? Peuvent-ils vous indiquer une autre personne de bon conseil pour affiner votre enquête ? Il arrive souvent que vous trouviez un employeur en cours d’enquête. 
Quant à la retraite. Un peu différent, plus pervers. On arrive aujourd’hui à la retraite au sommet de ses forces intellectuelles, et dans une bonne condition physique, et on peut y demeurer vingt ou trente ans, voire plus (cf. Stéphane Hessel). Or, jusqu’ici, on était propulsé par la pression sociale. Fini. Si l’on ne veut pas devenir un légume, il faut s’inventer un moteur. Même technique que précédemment. Mais, en ayant une bien plus grande ambition. De changer le monde ?

Mettez un historien dans votre entreprise

Mettez un historien dans votre entreprise. Il vous fera connaître son identité. Ce qui est fondamental pour articuler stratégie, marketing, communication et bien d’autres choses… Voici ce que dit le blog de Harvard
Pour ma part, je préfère les anthropologues aux historiens. L’anthropologue décrit l’entreprise comme un « système ». Il dit quels sont ses ressorts. D’ailleurs, mon travail ressemble beaucoup à de l’anthropologie. Mais à une anthropologie qui viserait à transformer la communauté qu’elle étudie. Bref, il n’y a rien de neuf dans ce que dit Harvard. Simplement, peut-être, le fait que l’entreprise, après une période de folie technologique et « libérale » (au mauvais sens du terme) s’intéresse à nouveau à l’homme dans toute sa complexité.

Le postmodernisme, religion du marché ?

Suite de mon enquête sur le postmodernisme. Très intéressant article de Mary Klage. Le postmodernisme serait la pensée associée à la société de consommation. Autrement dit sa justification, son mythe fondateur. C’est une théorie de Frederic Jameson. Et le texte de Mary Klage semble la confirmer.
Le chemin pour parvenir à ce résultat est inattendu. Le postmodernisme est une réaction au « modernisme », fruit des Lumières. Les Lumières veulent construire l’ordre à partir du chaos, grâce à la science, qui est l’émanation de la raison. Le mythe fondateur de cette pensée est le progrès.
Le postmodernisme s’oppose à ce qu’il voit comme un totalitarisme, qui refuse la différence (homosexuels, par exemple), que la pensée moderniste assimilerait au chaos. La grande idée du postmodernisme est qu’il n’y a pas de « grand récit ». Le destin humain n’est porté par rien. Il ne va nulle part. Tout est relatif. C’est un constat d’impuissance. L’homme ne peut pas agir sur les événements. Seules sont possibles des petites histoires du moment présent.

Le monde expliqué…
Ce modèle extrêmement simple a un pouvoir d’explication surprenant :

  • Il explique la révolte à laquelle nous avons assisté récemment, révolte de ceux qui croient à une « grande histoire », par exemple à une religion, à la nation, au progrès… Explication de l’émergence du Tea Party, Manif pour tous, Al Qaïda…
  • La gauche est le mouvement postmoderniste par essence. Cela explique tous ses combats. Combats extraordinairement abstraits pour l’homme ordinaire. Son obsession de la discrimination est ici, mariage pour tous, théorie du genre, tout est là. Mais aussi abandon des « grands récits » auxquels on continue à l’associer. En particulier, « libération de la classe ouvrière », plus généralement le progrès et le combat pour l’amélioration du sort de l’humanité, vue comme une communauté (comme dans « socialisme »). 
  • C’est la victoire du marché, et de l’homme réduit à sa dimension d’électron libre, d’animal, de jouisseur, consommateur, ou, pour les perdants, de bête de boucherie. C’est ainsi que, paradoxalement, la gauche rejoint la droite ultralibérale et néoconservatrice. Et ce en utilisant des arguments scientifiques, pour réfuter la science.
(J’ai trouvé cet article ici : http://www.webnietzsche.fr/postmode.htm)

Résilience et fin des mythes

Ce qui est frappant lorsqu’on lit les ethnologues, c’est le rôle des mythes dans les sociétés. Le mythe est sans arrêt bricolé de façon à justifier par une loi éternelle les règles sociales présentes. On retrouve ce phénomène à notre époque. Par exemple lors de l’invention des nations au 19ème. Ou encore, pères fondateurs américains. Et multiples saints du panthéon de la gauche française : Simone de Beauvoir, Jeanne Moreau, Django Reinhardt, Derrida, Deleuze, Foucault et autres.

Mais je me demande si le fait d’en parler ne signifie pas la fin du phénomène. Et, peut-être, avant tout parce qu’il est devenu un système de manipulation de l’homme par l’homme. Un système qui nous interdit de penser. Afin de réaliser les intérêt des créateurs de mythes. On ne peut plus y croire. Et si l’avenir de l’humanité c’était la fin des dogmes ?

Ce qui est inquiétant, à bien y réfléchir. Car notre sort collectif se jouerait alors sur une décision improvisée. Une décision qui ne pourrait s’appuyer sur aucun précédent ? Disparition des mythes. Des traditions. Risque d’erreur fatale.

A moins que la société ne soit devenue « résiliente » ? A force d’accumulation de savoir, d’expérience, elle est capable de se relever d’une erreur, de réagir, de se transformer ?

(Il n’est pas impossible que les Grecs aient eu cette discussion, il y a 2500 ans…)

Culture et changement

Beaucoup de gens parlent de « changer de culture ». Et je ne suis pas d’accord. Je leur réponds que la culture est ce qui nous permet de changer. D’où vient le différend ? De ce que nous n’avons pas la même définition de culture.

La mienne vient de l’anthropologie. La culture, ce sont les règles qui nous guident (politesse, etc.). Ces règles sont ce que nous avons appris de notre histoire. En particulier, elles nous disent comment changer.

Prenons un exemple concret de différend. On me parle de « créer une culture d’ouverture et d’échange« . Or, connaissez-vous quelqu’un qui trouve inconcevable l’ouverture et l’échange ? En fait, on ne veut pas créer une culture, on aimerait que le comportement des gens change. Que d’individualistes, ils se mettent à collaborer entre eux. Ce qui n’a rien à voir. Car ce changement de comportement n’est pas un changement de règles culturelles. Si les conditions prévues par la culture de l’organisation sont réunies, les gens collaboreront. D’ailleurs, ils le font déjà dans certaines circonstances. Le changement, c’est les placer, tous ensemble, dans les dîtes circonstances…

(Bien entendu, la culture change. Mais elle le fait lentement. Par absorption d’expériences, et en conformité avec ses principes fondateurs.)

Le haut fonctionnaire et son discours

Rencontrer un haut fonctionnaire, et surtout un ancien haut fonctionnaire, a quelque-chose d’étrange. Souvent, il vous submerge d’un discours brillant, et interminable. Il n’en faut pas beaucoup pour qu’il donne des leçons aux gouvernants de la planète. Mais à quoi cela sert-il vous demandez-vous ?

Je viens d’un autre monde. L’entreprise. Là, il faut créer. Assembler des vis et des boulons. Le dirigeant est supposé décider vite et bien. Et ses collaborateurs mettre en œuvre ses décisions.

J’ai fini par penser que dans la haute administration toute l’action consiste en discussions éthérées. C’est probablement ainsi que les choses se font entre gens qui disposent des richesses de l’Etat et qui se les échangent.

Mais quelle est la fonction du discours, pour parler comme l’anthropologue ? Peut-être affirmer sa supériorité ? Peut-être aussi est-ce une moyen détournée de penser ?… Décidément, cela mériterait le regard de l’anthropologue…

Le changement est-il le même partout ?

Pensez vous que les conclusions auxquelles vous arrivez peuvent s’appliquer dans les grandes entreprises publiques, voire les administrations, voire le mille feuille administratif français ? me demande-t-on.

Pour répondre à cette question, il faut comprendre que réaliser un changement demande de résoudre deux problèmes de natures différentes :

  • un problème « technique » (par exemple, fusion d’entreprises) ;
  • un problème « humain », c’est la conduite du changement à proprement parler, c’est à dire faire évoluer un groupe d’hommes.

Le second problème ressortit à l’anthropologie. On retrouve de mêmes techniques que l’on s’intéresse aux évolution d’une cité grecque, d’une tribu, d’une nation, d’une entreprise ou d’une administration. Toutes sont des groupes d’hommes dont la vie est organisée par une culture commune. D’ailleurs, la première de ces techniques est l’écoute. Chaque communauté a ses lois, le changement doit les emprunter.