Changement d'ordre 1

Que cherche à faire le gouvernement ? Les fonctionnaires seraient victimes d’une « perte de sens », disait la radio. Depuis que j’ai lu le manifeste de M.Macron, je m’interroge. Il semble avoir une idée en tête, mais ne pas vouloir la dire. Il fait exactement le contraire de ce que je recommande à mes clients. (Ou ce qu’il veut faire lui paraît tellement évident, qu’il croit qu’on l’a compris ?)

La méprise vient peut-être de ce que, dans notre tradition, le changement est d’ordre 2. C’est un changement de système (une révolution). Mais, M.Macron veut probablement un changement d’ordre 1 : améliorer l’efficacité de la France, sans changer le monde. Il veut éliminer le chômage, en améliorant la compétitivité des entreprises. Ce qui signifie augmenter l’efficacité des organismes publics, pour qu’ils aient besoin de moindres ponctions sur le secteur concurrentiel. Si l’équilibre se refait, tout le monde se portera mieux. Pas besoin de grand soir. Aux chiottes Marx, en quelque sorte.

Seulement, il semble parti pour réformer « à la France Télécom », c’est à dire par l’injonction paradoxale. Car les conditions de vie dans la fonction publique sont mauvaises. La cause en est une désorganisation totale. On y travaille peu (ou plutôt, on respecte la loi, ce qui n’est pas le cas ailleurs), l’emploi est garanti, le salaire est relativement élevé, mais on y est usé par le dysfonctionnement chronique qui jette l’homme contre l’homme. Or, je soupçonne que le gouvernement ne cherche pas à comprendre, et à améliorer, la marche de la fonction publique. Il prétend probablement la faire changer par la pression du marché.

Je connais peu ce qui se passe chez Orange. Cependant il me semble que son dirigeant a compris l’erreur de ses prédécesseurs. Et qu’il essaie de composer avec ses employés. Peut-être le gouvernement serait-il bien inspiré de se pencher sur son cas ?

(Changement d’ordre 1 ou d’ordre 2 ? Voir Paul Watzlawick, sur ce blog ou ailleurs.)

Statut et faits

Le Monde militait pour Trump, ai-je dit. Son article sur le statut des cheminots permet de comprendre pourquoi M.Trump parle de « faits alternatifs ». Voilà un article qui annonce l’explication du statut des cheminots. On s’attendrait à des règles, à un texte qui ressemble au code du travail, un statut, quoi. Or, on nous parle de salaires et de vacances, le tout moyenné sur 170.000 personnes. Or, c’est le Monde qui est intelligent, pas nous. Comment se fait-il qu’il ne sache pas ce que signifie le mot « statut » ?

Un statut, ce n’est pas une moyenne. C’est une constitution, une « structure » au sens de Lévi-Strauss. Je ne connais pas la SNCF. Mais je suis intervenu pour d’autres sociétés « à statut ». Et ce justement parce que le dit statut bloquait un changement. Il faisait que chaque employé était un cas particulier. Si bien que les personnels de la RH devaient avoir en tête chacun de ces cas. Et qu’aucun système d’information n’était capable de les remplacer. (Qui a parlé d’Intelligence Artificielle ?)

Comment cela s’expliquait-il ? Je vois trois facteurs. L’ancienneté de l’entreprise, pour commencer. (Dans un cas, j’ai retrouvé des traces quasiment du temps des diligences !) Ensuite une puissante organisation syndicale. Enfin une faible pression à la performance, et un management inexistant. (Ou un management qui demandait aux syndicats de faire son travail ?) Ces cas se présentent dans les services publics, et le contribuable est bon prince. Etrangement, il semblerait que l’organisation de l’Etat soit le dernier refuge de l’Ancien régime. Fait alternatif ?

Réforme de l'Etat

Le paradoxe de l’Etat est qu’il pèse trop lourd, alors que lorsque l’on veut le faire maigrir, ses employés se révoltent en faisant valoir leurs conditions de travail. Exemple : l’hôpital.

Explication ? Désorganisation. Et notamment un management inexistant. Pour ce que j’en ai vu, l’administration en est restée à l’Ancien régime. Michel Crozier avait décrit sa structure, ou personne n’a de pouvoir sur personne. Seulement, depuis, elle a été victime d’initiatives malencontreuses. Ainsi, on a tenté de l’asphyxier, en l’empêchant de renouveler ses personnels, on lui a fait acheter du matériel, parce qu’il était à la mode, qui l’a un peu plus endettée. Ce qui caractérise la réforme en France, c’est le manque de courage pour pénétrer dans la fosse aux lions.

Un pouvoir invisible

Les mafias et la société démocratique XIXème XXIème siècle, sous-titre. La Mafia apparaît comme un phénomène extrêmement inquiétant. Non pour les raisons que l’on envisagerait spontanément, mais parce qu’il semble consubstantiel à notre société. Il ne serait pas sicilien, mais universel… La Mafia, un « cancer » du capitalisme ?

La mafia serait née, comme le capitalisme, des « enclosures ». En Sicile, comme en Angleterre, et plus tard en URSS, des biens communs (des terres pour la Sicile) sont fusionnés. Les anciens propriétaires indivis reçoivent des bons en échange. Ils les revendent. Se constitue alors une nouvelle bourgeoisie terrienne. C’est elle le coeur de la Mafia. Mais la Mafia est un dispositif beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. En effet, elle s’incruste immédiatement au plus haut niveau de la société, car elle rend service au puissant. Au fond, elle n’est que le bras armé d’une haute société mafieuse par nature. C’est ce qui la rend quasiment indéracinable. Elle a même tenu en échec le fascisme : lorsqu’il a voulu l’extirper, il a dû reculer quand il a découvert la profondeur de son implantation au sommet de la nation.

Quand au bas de la société, le phénomène qui s’y produit est surprenant. La pauvreté qu’a créée la suppression des terres communes produit deux populations. D’une part des dépendants. Contrairement à ce que l’on dit parfois, ce sont des exploités. De l’autre, une population de désespérés tentés par des solutions radicales, comme le communisme. Paradoxalement, elle fournit une justification à la Mafia. En effet, tout au long de son histoire, on lui a demandé de maintenir l’ordre. Cela est particulièrement vrai pour les USA après guerre. Ils sont terrorisés par le communisme. Aussi bien en Italie qu’au Japon, ils vont constituer un pouvoir clientéliste, en associant un parti dominant (la Démocratie chrétienne en Italie, le PDL au Japon) avec la Mafia locale.

Plus effrayant encore, ce mécanisme se nourrit de la démocratie. La généralisation du droit de vote permet aux cadres de la mafia d’infiltrer les gouvernements locaux. Les droits de l’homme, et la gauche sont ses idiots utiles. Car dès les origines, il y eut des gens qui ont eu le courage de se dresser contre la Mafia. Mais, souvent avec l’appui des combattants de la démocratie, elle a su jouer des lois pour obtenir des non lieux, faute de preuves (et pour cause…). Elle est ressortie renforcée pour longtemps de l’épreuve.

Dans cette affaire, les USA semblent des apprentis sorciers. S’ils ont joué autant avec les mafias mondiales, ce n’est pas uniquement par cynisme. Au début de leur histoire il y a eu les « robber barons », les Rockfeller, Carnegie et autres. De leurs pratiques délictueuses a résulté une prospérité qui s’est étendue à toute la société. (En outre les mafieux ont les vertus que l’on prête aux entrepreneurs. Ce sont de remarquables hommes d’affaires.) Les USA s’attendaient à ce qu’il en soit de même ailleurs. En particulier en Russie. Le résultat a été terrible, dans ce pays. Une oligarchie s’est constituée. Quasi instantanément elle a vidé la nation de sa substance et créé une misère de masse. Mais, rien de positif n’en est sorti.

Comment combattre la Mafia ? C’est surprenant, mais il y a des gens qui ont le courage de l’affronter. Policiers, hommes de lois, grands propriétaires de droite, syndicalistes, juges… Comme les députés qui ont refusé la confiance à Pétain, ils viennent de partout. Ce sont des gens de principe. Et ils parviennent à trouver des appuis. Mais ils connaissent généralement une mort prématurée. En fait, la Mafia est son propre ennemi. Elle est victime sans cesse de guerres de clans. Et elle est dirigée par des violents peu subtils. Surtout, il lui arrive de commettre des bavures qui produisent une réaction violente de la société ou des USA (pour l’Amérique du sud).

Mais le fléau de la Mafia, c’est l’Etat providence. Parce qu’il fournit un travail à tous, il lui coupe l’herbe sous le pied. C’est lui qui explique que la France a quasiment éradiqué le grand banditisme du milieu marseillais / corse (plus redoutable que la Mafia !), et l’éclipse de la Mafia en Italie pendant les années 60, jusqu’à la crise. Voilà pourquoi la Mafia a appuyé les travaux des économistes libéraux. Et voilà pourquoi la déréglementation financière et la globalisation diffusent un esprit mafieux, le « crime en col blanc », à défaut des mafias à proprement parler. Pas rassurant.

Emploi public

L’emploi public aurait cru de un million et demi en une trentaine d’années. Cause : la décentralisation. Les collectivités locales se sont mises à recruter sans retenue. Et l’Etat central ne semble pas avoir réduit ses effectifs. Cas classique de changement incontrôlé ?
Ce qui me surprend, c’est que, en trente ans, j’ai l’impression que les services publics se sont dégradés sérieusement. Que s’est-il passé ? Nous en demandons toujours plus aux services publics ? Le potentat local se fait élire en dépensant toujours plus de l’argent public ? Cercle vicieux de désorganisation bureaucratique ?…
Après tout, cela fait de l’emploi. Certes, mais il faut financer tout ce monde, et cela se fait au détriment du consommateur et de l’entreprise. En ces temps de concurrence mondiale, on peut imaginer que cela produit des faillites et des chômeurs, et des mécontents, et des terroristes… Un cercle vicieux en appelle un autre ? 
M.Fillon, et ses 500.000 suppressions de postes, était-il dans le vrai ? Tout est une question de manière. Créer 500.000 chômeurs et dégrader encore les services publics, cela aggrave la situation. Il est mieux de commencer par restructurer le service public pour plus d’efficacité (en termes de résultat, avant de penser coûts). Cela va créer des personnels surnuméraires. Ils doivent sortir du système, pour ne pas le pénaliser, tout en étant préparés à une reconversion. Si le changement est efficace, on peut imaginer qu’il transforme le cercle vicieux ci-dessus en un cercle vertueux et que les personnels publics soient aspirés par la demande nouvellement créée. 

Quel est le rôle de l'Etat ?

La crise agricole en cours me semble indiquer ce que devrait être le rôle de l’Etat. Et cela est aussi vrai de la crise de l’euro. Il y a certains changements qui sont imparables. Ce sont des changements sociaux fondamentaux. L’individu isolé, à deux ou trois oligarques près, ne peut pas s’y adapter sans casse. L’Etat doit organiser ces changements, de façon à ce qu’ils se fassent le mieux possible, dans l’intérêt collectif, et dans le respect de la justice. 
Or, comment l’Etat procède-t-il aujourd’hui ? Maginite. Dormez bien, il n’y aura pas de changement. Puis, lorsqu’il est devenu inévitable : nous sommes dos au mur, nous devons faire ce que font les autres. Quitte à renoncer à nos principes. Le gouvernement conduit le changement sans fatigue…
Encore une fois, pour changer les autres, il faut se changer en premier ?
(Un rôle pour l’ex Commissariat au plan devenu France stratégie ? Anticiper les changements, et les organiser ?)

La guerre civile

Étrange livre. Texte de deux conférences. Il essaie de comprendre la fonction de la guerre civile. La guerre civile, comme « fait social », selon l’expression de Durkheim ? Pour cela il se base sur ce qu’en disait la Grèce ancienne. Et sur l’opinion de Hobes. Pas sur le contenu du Léviathan, mais sur le frontispice de l’oeuvre ! Le plus étrange est que cela semble s’appliquer à notre époque. 
Pour les Grecs, il y a la maison, le foyer, lieu de l’économie, et la cité, territoire de l’ordre et de la justice, lieu de la politique. La guerre civile survient lorsque l’économie veut régir la cité et / ou la politique l’individu. Pour Hobes, la guerre civile est l’état de nature. (Lutte de l’homme contre l’homme.) L’homme y est multitude. Mais cette multitude devient Etat (Léviathan), lorsqu’elle se donne un gouvernement, quel qu’il soit. Alors, en quelque sorte, l’âme du peuple devient le gouvernement, et son corps, une multitude désorganisée et bestiale. L’équilibre est toujours instable. Dans ce contexte, le terme Léviathan a un sens précis. C’est un monstre, qui porte l’Antéchrist. Il lutte conte Béhémoth, la guerre civile. A la fin des temps, les deux monstres s’exterminent, et le corps rejoindra l’âme. Ce sera le royaume de Dieu, et des justes. Curieusement, l’indicateur d’une destruction imminente est la croyance selon laquelle l’Etat – Léviathan est en passe d’apporter « la paix et la sécurité ». 
(AGAMBEN, Giorgio, La guerre civile, Points, 2015.)

Etat donneur d'aide ?

Renault Type AG 9 CV 1910.jpg
« Renault Type AG 9 CV 1910 » par Lglswe — Travail personnel.
Sous licence 
CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons.

L’autre jour, Xavier Emmanuelli expliquait que la question des réfugiés était là pour durer. La France ne pourrait pas leur fermer éternellement ses portes. Un peu avant, Robert Badinter disait, dans une interview, qu’avec 6m de chômeurs la France n’avait plus les moyens de leur fournir un asile. 

Dans la même veine, Hervé Kabla s’étonne que les taxis soient en grève. Qu’ils protestent contre Uber. Mais, pourquoi n’ont-ils pas fait leur transformation numérique ? Or, un conducteur de taxi, ou même le patron d’une compagnie de taxis, a-t-il le temps et la formation pour concevoir un concurrent d’Uber ? Sa grève n’est-elle pas un appel à l’aide ? 
Poor Economics conclut que, pour sortir l’homme d’une situation difficile, il lui faut un « coup de pouce » (« nudge« ). N’est-ce pas à la société de le donner ? N’est-ce pas, d’ailleurs, ce qu’a tenté de faire la flexisécurité ? Et si l’Etat était impuissant parce que les outils qu’il utilise sont obsolètes ? Et s’il se transformait, de providence, en donneur d’aide ? 

Social Impact Bonds

On me dit que le pouvoir socialiste serait tenté par les Social Impact Bonds. Qu’est-ce ?
C’est une innovation récente (2010 ?). Cela fait quelques temps que The Economist en parle. Elle est venue d’Angleterre, et a été adoptée par les USA. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle arrive en France. Le principe est de rémunérer un organisme privé pour qu’il fasse ce que ne sait pas bien faire l’Etat. Par exemple, éviter la récidive criminelle ou l’échec scolaire. L’Etat donne un objectif à atteindre au dit organisme, et s’il réussit, il fait un beau bénéf. Sinon, c’est pour sa pomme. 
Intéressante évolution. En effet, ce dispositif force l’Etat à évaluer ce qu’il en coûte de mal faire son travail d’Etat. Va-t-il comprendre qu’il n’est pas uniquement un coût, mais qu’il produit des richesses ? 
Mais elle présente quelques risques. Comment va-t-on définir les fameux objectifs ? N’invitent-ils pas à la triche ? (Un récidiviste au fond de la Seine, c’est bon pour les stats…) La communauté humaine considère que, ceux dont elle n’a pas su s’occuper correctement, sont des êtres (humains ?) de seconde classe, bons pour le recyclage des ordures ?…
(On appelait cela les Poorhouses (ou workhouses) à l’époque victorienne. On y faisait travailler le pauvre, pour son bien. Fête du travail. Un article de circonstance.)

Les réformes de l'Etat expliquées simplement !

LOLF ? Une plongée dans le monde mystérieux des réformes de l’Etat, avec Haidetou Gandega, responsable du contrôle de gestion de l’Agence de la Biomédecine. Exposé limpide, qui dissipe beaucoup d’idées reçues. 
D’abord, la LOLF (Loi Organique relative aux Lois de Finance) n’est pas une réforme ultralibérale visant à saigner l’Etat. Son objectif est de contrôler l’action de l’exécutif en la rendant lisible et comparable avec ce qui se fait ailleurs. 
Et cela a eu des conséquences positives pour l’Agence de la Biomédecine. En effet, un de ses métiers est la greffe d’organes. Or, la loi sur les radars, en diminuant les accidents routiers, lui a ôté sa matière première. La LOLF a permis d’agir à temps, et de faire voter la Loi de Bioéthique, qui a ouvert à l’Agence de nouvelles ressources. 
Cependant, la LOLF a aussi de dangereux défauts. Elle ne s’intéresse qu’aux dépenses. Or, le coût est lié à une recette ! (Dans ce cas, des vies humaines. Ou des économies pour la Sécurité Sociale – un dialysé coûtant très cher, et il y a plus de dix mille dialysés…)
Pour éviter les effets pervers de la LOLF, il faut « bien connaître son métier« . Technique utile : modéliser l’activité de l’organisation. Cela permet d’identifier les fonctions vitales, à ne pas toucher. C’est ce qu’est parvenue à faire l’Agence de la Biomédecine. Une grande partie des économies réalisées (de l’ordre de 20% en 4 ans !) a été le fait des « fonctions support », internes et externes.

Dans cet exercice de modélisation et de réinvention non destructive, le contrôle de gestion, notamment parce qu’il est transverse, joue un rôle décisif.