La fin du service public

Parmi les transformations inattendues de ces dernières décennies, il y a eu celle du service public.

On a entendu dire, dans les années 90, que le service public signifiait « évidemment » l’inefficacité. C’était ridicule. Nous, Français, nous étions fiers de nos services publics. Ces idées étaient bonnes pour les Anglais, ou les Américains.

Pourtant, petit-à-petit, tout s’est déglingué. Ce qui était inconcevable il y a trente ans est maintenant le scénario le plus vraisemblable : des pans entiers du secteur public vont être privatisés. Et ce non parce qu’on espère, comme M.Reagan ou Mme Thatcher, que le privé va faire des miracles. On a vu, partout, que ce n’est pas le cas. Mais parce que le public a sombré dans le ridicule. Dans une société où l’intérêt personnel est le bien, il ne peut y avoir de service public.

La marina de Cormeilles-en-Parisis

J’ai appris que ma ville avait laissé sa marque dans l’histoire. Construite en 29, sa cimenterie a fourni la ligne Maginot et le mur de l’Atlantique. Aujourd’hui, cette dernière est remplacée par une « marina ». Car ce site donne sur la Seine. Le 21 dernier, une séance d’information était organisée, sur les lieux.

Cela m’a fait penser qu’un maire avait les prérogatives d’un roi, de Louis XIV, en particulier. Il décide de grands projets, avec ce que cela signifie de choix esthétiques et de risques financiers. Cette Marina, c’est notre Versailles.

Je ne connais pas le volet financier de l’affaire, sinon que Bouygues est sur le coup, qui n’a pas la réputation d’être un philanthrope (dois-je trembler pour mes impôts ?). Quant à la question de l’esthétique, l’architecte choisi est un spécialiste de la marina. Ce qu’il expliquait de ses idées me semble correspondre à ce que l’on pourrait appeler « majorité silencieuse ». Ce n’est pas Jean Nouvel. Même rapport à Venise que celui de Challenger, le siège de Bouygues, à Versailles ?

Son ambition est de faire une ville où l’on sera en vacances. Avec des bateaux de plaisance et des péniches-restaurants.

Curieusement, on n’a pas parlé des transports. La marina est à côté d’une route étroite, prise entre une colline et la Seine. Elle se coince facilement, d’autant, qu’un peu plus loin, elle est régulièrement inondée. La marina est loin des gares. Comment ses habitants vont-ils faire pour aller travailler ? On a parlé de vélo. La marina est sur la voie cycliste qui reliera Paris à Deauville. Alors, vingt kilomètres à vélo, chaque matin et chaque soir, pour aller à Paris ? Mais la piste est-elle assez large pour cela ? A moins que l’on ne fasse comme Lafarge, que l’on emprunte la Seine ?

Des difficultés de l’initiative privée en termes d’aménagement du territoire ? Sauf si l’on est l’Etat, comme Louis XIV ?

(PS. Article sur le sujet. Le projet ne coûterait rien à la ville – mais ce doit être un manque à gagner, puisqu’on supprime une entreprise, et ses impôts. On envisagerait un téléphérique au dessus de la Seine, et des collines.)

Le poids de l'Etat se justifie-t-il ?

L’Etat coûte cher, donc il est mal géré. On s’est habitué à cette idée.

Mais qu’est-ce que l’Etat ? C’est en partie le service public. Et le service public ressemble à ce que les instituteurs ont fait en créant la CAMIF et la MAIF : des moyens communs pour obtenir des biens qu’ils n’auraient pu obtenir individuellement. Or, nous demandons quasiment tout à ce service public : assurance, santé, éducation, transports, énergie, sécurité, respect des lois… D’où Etat lourd.

Le propre du privé c’est l’irresponsabilité, en effet l’innovation demande la prise de risque, le saut dans l’inconnu. Le propre du public, c’est la responsabilité. C’est la gestion de biens communs. Domaine de « l’économie sociale ». La CAMIF et la MAIF étaient bien gérées parce qu’on leur en demandait peu, et que leur métier était simple, et que leurs personnels avaient une éthique adéquate (contrôlée par le système).

Pourquoi l’Etat ne va pas ? Parce qu’on le gère comme une entreprise, et non comme un bien commun ?

Trotinette tueuse

La trottinette électrique n’aurait, pour le moment, le droit de rouler nulle part. Et son conducteur aurait besoin d’une assurance, ce qu’il ne sait pas. Et ce qui est utile : la trottinette est extrêmement dangereuse, pour soi, et pour les autres. Voilà ce que dit Le Monde.

Du changement en France ? Tout est dans l’improvisation ? Nul n’est peut-être susceptible d’ignorer les lois, mais les pouvoirs publics sont aussi supposés faire un minimum de préparation, avant la mise en oeuvre d’un changement. Et si victimes et coupables d’accidents de trottinettes devaient se retourner contre eux ?

Girondins et Jacobins

La France est jacobine, dit-on. Dommage qu’elle ait tué les Girondins.

En lisant mon dictionnaire, j’ai découvert que les choses n’étaient pas comme je l’imaginais. Par la force des choses, la révolution a été une grande improvisation. Si les Girondins ont disparu, c’est pour cause d’inefficacité. Ils n’ont pas été victimes d’un arbitraire idéologique. Quant aux Jacobins, ils se sont progressivement radicalisés, sous la pression des événements. Et, n’ayant pas mieux réussi que les Girondins, ils ont été remplacés par les Thermidoriens. Ceux-ci sont décrits comme des « libéraux », donc proches des Girondins. Puis est arrivé Napoléon. Certes, une dictature, mais libérale et bonne pour les affaires, et même pour l’aristocratie. La France ne serait-elle pas plus girondine que jacobine ?

Qu’est-ce que le Jacobinisme ? Il paraît avoir deux composantes. D’une part la centralisation technocratique. Celle-ci n’a rien de révolutionnaire. Depuis Louis XI, au moins, c’est la caractéristique du gouvernement royal. Peut-être un moyen de contenir l’aristocratie. D’autre part, le pouvoir du peuple.

Et si c’était cela qui inquiétait ceux qui ont le loisir d’écrire l’histoire ? L’épisode des Gilets jaunes montre qu’une certaine gauche est terrorisée par le peuple, quant à une certaine droite, elle ne rêve que déréglementation. Les Girondins modernes, des privilégiés qui ne sont pas conscients de leurs privilèges ?

Pouvoir des lobbys

Les lobbys ne sont pas ce que l’on croit, disait une émission de France Culture. Quand on pense lobby, on pense entreprise. Or, les lobbys peuvent aussi être ONG, et, curieusement, vouloir représenter les intérêts d’une abstraction. Pour la même raison, ce n’est pas l’argent qui fait le pouvoir des lobbys. Mais, il y a plus compliqué. Il n’y a plus de public et de privé. Car, non seulement on passe de l’un à l’autre, mais le mouvement se répète au cours d’une carrière. Les valeurs de ceux qui dirigent l’Etat sont-elles compatibles avec leur mission ?

Triste et édifiante histoire de l'Ecole centrale ?

Pourquoi n’est-il pas passé par le corps des finances ? me suis-je demandé en lisant le CV du nouveau directeur de l’Ecole centrale de Paris. En effet, il est diplômé de Normale sup et membre du corps des Mines (de mon temps, ce dernier était ouvert aux dix meilleurs polytechniciens, plus à quelques esprits d’exception égarés). L’élite ultime, à l’inspection des finances près, de la technostructure publique. Toujours est-il que c’est peut être un moment important pour l’Ecole centrale. En effet, depuis qu’elle a des anciens élèves en âge de la diriger, tous ses directeurs ont été centraliens. Cela tenait à son projet, même. Triste fin d’une belle histoire ?

Centrale avait pour origine Saint Simon : elle devait former un entrepreneur scientifique. Et c’est ce qu’ont fait les premiers anciens élèves – enseignants. Ils transformaient leur expérimentation pratique en théorie, qu’ils transmettaient à leurs jeunes camarades. Inversement, ils absorbaient les théories, qu’ils adaptaient à la réalité. Ils furent parmi les premiers à enseigner le management scientifique de Taylor, par exemple. Succès énorme, dont la Tour Eiffel n’est que la partie émergée. Et qui a engendré un grand nombre d’émules dans le monde.

Ecole du 21ème siècle ! direz-vous. Curieusement, son ancien directeur a fait un autre diagnostic. Emporté par l’admirable influence chinoise, il a pensé que l’école n’avait pas une taille critique. Il s’est engagé dans une politique de fusion acquisition en marche forcée.

Dans le monde des entreprises, ce type de stratégie, fréquente, car à la démesure des égos des dirigeants, finit par une faillite, et, en France, par une reprise en main de l’Etat. La force ultime d’une entreprise, ou de toute institution, est son projet fondateur. Parce que ce projet est unique. Et que ceux qui gagnent sont les innovateurs. Les Steve Jobs ou les Eiffel. Pas les Chinois, ou les technocrates. Voici un enseignement que j’ai tiré de mon expérience.

Réforme de l'Etat

On me disait que le patronat reprochait au gouvernement de ne pas réduire les dépenses de l’Etat. M.Macron mènerait, en fait, la réforme en sous-main, façon SNCF. L’Etat embaucherait désormais des contractuels, mais plus de fonctionnaires. 

Le contractuel serait-il plus efficace que le fonctionnaire ? Mettez-vous à sa place : que feriez-vous dans une organisation conçue pour des fonctionnaires ?… 
J’ai suivi des administrations qui se sont réformées efficacement, me semble-t-il. Elles ont adopté une autre formule. Elles ont liquidé leurs prestataires et formé leurs personnels pour qu’ils prennent leur place. (C’est, par ailleurs et apparemment, ce que ferait Orange, qui demeure terre de fonctionnaires.) Cela, en outre, forcerait l’entreprise à se dégager de sa dépendance à l’Etat et à devenir créative, pour survivre. Mais c’est probablement une solution que n’apprécierait pas le patronat… Ah, la résistance au changement !

Effets imprévus des réformes de l'Etat

A une époque j’ai fait des missions dans le BTP. J’ai été surpris de constater à quel point ce secteur, et ses plus grandes entreprises, dépendait de la commande publique.

Le secteur public essaie de se réformer depuis des années. Cela produit souvent une élimination de la sous-traitance. J’ai aussi remarqué que certains cabinets de conseil travaillent gratuitement pour l’Etat.  Si la tendance se généralise, ce qui serait un moyen de se réformer sans licencier, l’entreprise va devoir se sevrer de son lien à l’Etat. La réforme qu’elle appelait de ses voeux risque de lui coûter cher. Et le carnet d’adresses du haut fonctionnaire ne va plus être une raison, pour le secteur privé, de l’embaucher.

Réformer l'administration

Comment le gouvernement va-t-il réformer l’administration ? En faisant appel à des cabinets de conseil. (Les Echos du 6 juin : Les gagnants et les perdants de la réforme de l’Etat.) On parle de stratégie, de performance et de réingénierie de processus, et de conception et mise en oeuvre de transformation (conduite du changement), comme dans l’entreprise.

Les dépenses de l’Etat seront réduites de 30 milliards en 2022. Pour cela, l’Etat va dépenser 25m€ par an en missions de conseil. Cela en dirait-il long sur l’efficacité que l’Etat prête aux cabinets de conseil ?