L’État et l’Anglo-saxon

Et si l’État était une excuse à l’irresponsabilité ? me fait penser mon billet sur le systèmes de retraite américain.
L’Américain a remarqué que lorsqu’il commettait un acte que la morale réprouve, l’État se charge de redresser le tort. Dès lors le plan de marche est simple : je détruis, l’État répare et s’endette, je l’attaque pour son incompétence. En effet, si je ne le faisais pas, je plaiderais coupable.
Quand l’État est trop endetté, personne ne voulant, bien entendu, le renflouer, il ne peut que faire défaut. (Explication de Amérique éternelle ?)
Et si cela justifiait aussi l’euroscepticisme anglais : la bureaucratie européenne a un double intérêt, c’est un État et il n’est même pas anglais. Bouc émissaire idéal ! 

Droite et entreprise

Le hasard fait que j’entends beaucoup parler de l’homme politique de droite (nouveau ?), particulièrement depuis un an. Je viens de réaliser que ces conversations, venant d’horizons pourtant fort différents, finissent par dessiner une image simple et cohérente :
  • Bien qu’issu d’un appareil politique, ou de l’administration, il se prend pour un grand patron. En termes de gestion d’entreprise, il n’a de leçons à recevoir de personne. Surtout pas de ceux qui y ont passé leur vie. D’ailleurs, il parle avec des mots anglais. Le « kick off » voisine avec les ors des palais de la République.
  • Il a une obsession. L’État c’est le mal. Il faut éliminer le maximum de fonctionnaires. Quels qu’ils soient, de toute manière, ils n’apportent rien. Bizarrement, les meubles précieux, les tableaux et les tapisseries anciennes, les immenses bureaux, les interminables couloirs, les huissiers oisifs dans l’attente de leur désir… ne sont pas vus comme des coûts.
  • Comment faire le bien ? Avec énormément d’argent. On attirera les talents, qui généreront encore plus d’argent. C’est ainsi qu’il réinvente l’économie sociale à coup de subventions. Il fait avec beaucoup de moyens ce que des militants désintéressés (donc inquiétants ?) réalisaient grâce à leur débrouillardise. C’est cela l’entrepreneuriat social.
  • Mais il a très peur de ce peuple révolutionnaire et paresseux. À la moindre alerte, il fait des concessions exagérées, ou prend ses jambes à son cou. Ah, s’il était à la tête d’une entreprise ! Là il montrerait ce dont il est capable ! Attention, cependant, il n’est pas inactif. Il élimine, sous le manteau, tout ce qui ne résiste pas. Les piliers de l’édifice social dont on a oublié l’utilité. « Ils n’ont pas vu ce que je leur ai fait », dit-il avec contentement. Voilà sa contribution à l’histoire ?

Compléments :

    • Si cette analyse est juste, les problèmes qui se sont posés à France Télécom ne seraient pas isolés. 
    • Je me demande si l’histoire de l’université Léonard de Vinci (que l’on appelait à un moment « Fac Pasqua ») n’illustre pas ces idées. On m’a raconté, il y a quelques années, qu’elle avait bénéficié d’énormes subventions, et que l’on y avait croisé des stars internationales de l’enseignement. Apparemment, ça n’a pas suffi pour en faire un nouvel Harvard. 

    État anglais

    BBC 4 traitait hier de victimes d’inondations et d’assurances qui ne veulent pas assurer. Or l’État réduit ses moyens de lutte contre les inondations. Pourtant le risque augmente. Le ministre concerné explique qu’il faudra que l’initiative privée remplace l’État.
    Jadis les intérêts du peuple passaient avant tout. Maintenant, ils sont secondaires. En fait, une petite partie de la société a acquis une grosse partie de la richesse nationale. Puisqu’on ne peut rien lui reprendre, il reste moins à répartir entre les membres de la société. Mais Tony Blair a cru à un miracle économique. Il a pensé que son pays était riche et a voulu en faire profiter les pauvres. Ce faisant il a endetté l’État.
    Compléments :
    • Le même phénomène aux USA.
    • Peut-être n’y a-t-il ici qu’un mouvement naturel des choses ? De tous temps les riches ont voulu s’enrichir. Mais la guerre froide rendait dangereux un mécontentement populaire. Il l’est beaucoup moins depuis que l’URSS n’est plus. 

    Bill Clinton

    Demander des sacrifices ne fait pas un programme politique, remarque Bill Clinton, il faut trouver un moyen de promettre un « nouvel investissement et l’espoir ».
    Il y a quelque chose de curieux. Les États européens doivent dégrader les conditions de vie du citoyen, parce qu’ils ont accumulé des dettes pour sauver l’économie de ses propres inconséquences. Pourquoi la population ne proteste-t-elle pas ?
    Parce qu’une société individualiste n’a pas les mécanismes sociaux nécessaires pour cela ?  Parce que les politiques ne savent pas faire ce que leur demande Bill Clinton : comprendre nos problèmes et leur chercher des solutions ? Ils sont enfermés dans des dogmes d’une autre ère ?
    Compléments :
    • De même qu’Internet a permis au opérateurs de télécom de détrousser les fournisseurs de contenu en leur faisant croire que leur fortune était dans la gratuité, je me demande si l’État n’a pas vécu des revenus d’une bulle spéculative, qui permettait à certains de s’enrichir sans que les autres, protégés par le dit État, s’en rendent compte. La poussière retombe. Un petit groupe a gagné, le grand nombre a perdu. Mais c’est maintenant qu’il faut payer l’addition. Et à l’avenir ce sera chacun pour soi. 

    Intervention de l’État

    The Economist s’inquiète d’un nouvel accès d’interventionnisme étatique. Il est vrai que créer des champions nationaux aboutit régulièrement à des désastres (cf. Bull, FT, Crédit Lyonnais…).
    Mais ce qui est aussi vrai est que ce qui semble l’innovation du demi-siècle, Internet, a été portée par l’État, et que si 45% de l’électricité portugaise est renouvelable, cela est dû (notamment) à l’achat, et à la fusion, par le gouvernement portugais des réseaux de distributions d’énergie, privés jusque-là. Aussi, le gouvernement français a rénové, au sortir de la guerre, une industrie nationale paralysée dans son arriération.
    Il y a certaines actions économiques qui demandent une coordination nationale, et l’État est seul placé pour la réaliser.
    Compléments :
    • Sur la France : WORONOFF, Denis, Histoire de l’industrie en France du XVIème siècle à nos jours, Le Seuil, 1994. 

    Dislocation de l’État

    Paul Krugman donne une image inquiétante de l’Amérique : on y démolit les routes, on rogne sur l’éclairage de celles qui restent, on réduit l’année scolaire et on licencie les enseignants… pour ne pas avoir à augmenter les impôts (principalement des plus riches). Quel peut-être l’avenir d’un pays sans infrastructure et dont les ressortissants sont incultes ? Est-ce cela le triomphe du capitalisme ?
    L’Amérique s’est convaincue que l’État n’était qu’incompétence, qu’il fallait le démonter. Plus possible maintenant de revenir en arrière.
    Curieux comme notre pensée a pu évoluer en quelques décennies. Jadis, l’État c’était le bien et l’efficacité. C’était la lumière qui éclairait la nation. Au moins en France, les fonctionnaires étaient issus de l’élite intellectuelle (cf. les instituteurs et les polytechniciens). Ils avaient choisi de « servir le pays » en renonçant aux bénéfices financiers qu’auraient pu leur apporter leurs talents employés ailleurs.
    Comment expliquer ce changement ? Mon hypothèse du moment est qu’il n’y a pas eu manipulation. Les idées qui dominent actuellement le monde sont extrêmement anciennes, Galbraith les trouvait dépassées dans les années 50. Ce qui a changé est peut-être les forces qui s’y opposaient : les contraintes de la société nous sont devenues insupportables. Victoire de l’individualisme. Dans ce nouvel environnement a triomphé ceux qui étaient le plus déterminés et les mieux préparés.
    Compléments :

    Relance keynésienne

    Pourquoi notre relance ne fonctionne pas, alors qu’elle a réussi sous Roosevelt ? se demande The Economist.
    Peut-être parce que la guerre imminente atténuait la peur des déficits, et qu’après les privations de la guerre, étaient ivres de consommation et surtout avaient des produits séduisants à acheter. Aujourd’hui, il n’y a plus rien de tentant. Ou ce qui l’est est du ressort de l’investissement d’État (santé, transport…), pour lequel plus personne ne veut payer.
    Galbraith s’étonnait que la consommation soit la seule chose qui échappe à la loi des rendements décroissants. Et s’il avait vu juste ?
    Et s’il fallait le moteur de l’État à l’économie ? Ce que disait aussi Galbraith, qui croyait que ce qui faisait la stabilité des 30 glorieuses était les dépenses militaires (il aurait préféré, d’ailleurs, qu’elles soient remplacées par un investissement moins dangereux, comme la recherche spatiale).
    Compléments :

    Réformer l’État

    Mon billet sur l’État m’a laissé au milieu du gué. Je dis qu’il faut en faire un « reengineering », les mêmes services (ou un peu mieux), mais en moins coûteux. Oui, mais comment procéder ?

    Au fond, le gouvernement a raison : il faut jouer sur les synergies. La décentralisation et, plus généralement, le mouvement d’individualisation de la société, fait qu’il y a concurrence entre énormément de structures qui font la même chose (chaque collectivité, par exemple, veut son école de commerce), et parfois de l’inutile (la communication est devenue un poste significatif du budget des communes). En outre, en forçant l’individu à se défendre seul, à s’assurer, à payer des cours à ses enfants… on adopte une organisation de la société inefficace, puisque ces coûts, mutualisés, seraient nettement inférieurs.

    Si le gouvernement a raison sur le fond, il a tort sur la forme. Il est demeuré dans l’idéologie du dirigeant de droit divin. D’un État qui impose d’une main de fer ce qu’il sait bon pour la population. Je me demande si l’histoire de l’après guerre n’a pas été celle de notre rébellion contre cette idéologie étouffante, personnalisée par de Gaulle. C’était le message de la décentralisation : comprendre les besoins des citoyens.

    Tout le monde avait raison : la centralisation et la décentralisation. La question est : comment les faire cohabiter ?

    Appliquer à l’État le modèle de « l’entreprise qui marche » est une solution à cet apparent dilemme d’une centralisation des moyens accompagnée d’une délocalisation des besoins. L’analyse des conditions extérieures de la nation, combinée à celle de la volonté générale qu’elle exprime, débouche sur une stratégie, puis sur la mise en œuvre de celle-ci. L’État, comme l’entreprise, doit concevoir des outils généraux que le niveau politique local appliquera à la résolution des problèmes spécifiques qu’il rencontre. (C’est ainsi qu’est conçu le « marketing mix » d’une entreprise : des outils généraux que les opérationnels adaptent aux conditions particulières qu’ils rencontrent).

    Mais cette transformation ne peut se faire sans une volonté de la population de sortir de l’égoïsme individualiste, d’adopter un comportement collectivement responsable et solidaire, d’abandonner le chacun pour soi.

    Compléments :

    Le retour de l’État

    The Economist est inquiet. L’État n’a jamais été aussi fort.

    Énorme surprise : la grande période de libéralisme économique a paradoxalement conduit à une croissance sans précédent de l’État. Particulièrement dans les pays ultralibéraux, USA et Angleterre. Le poids de l’État anglais est passé de 37 à 52% du PIB de 2000 à aujourd’hui. Il n’a rien à envier au nôtre.

    Explication du paradoxe ? L’homme veut les gains du laisser faire, mais pas ses risques. Il a donc fallu secourir ses nombreuses victimes ; multiplier les lois pour protéger les uns et les autres ; réparer les « défaillances de marché » provoquées par l’irresponsabilité d’acteurs économiques incontrôlés ; et, finalement, les sauver de la crise financière, conséquence d’une inconscience qui menaçait de nous faire disparaître avec eux.

    Alors qu’après cette ère ultralibérale on s’attendrait au retour d’un État fort, il n’en est pas question : celui-ci est déjà hypertrophié, et, en plus, il va devoir faire face au vieillissement massif de la population !

    Curieusement, il se pourrait bien que notre tâche principale soit désormais de trouver un moyen d’alléger radicalement l’État sans le faire perdre en efficacité. Il est probable qu’une condition nécessaire à ce changement soit un comportement un peu plus solidaire, et un peu plus responsable, de la part de la population : elle aura alors moins besoin de l’État pour réparer ses erreurs.

    Compléments :

    • Cette constatation surprenante corrobore celle de l’étude que cite mon précédent billet.