Vieil article sur la « guerre des talents », doctrine de McKinsey, avec Enron pour champion. Elle voulait que l’homme soit tout, l’organisation rien.
Étiquette : Enron
Maîtriser le parasite
- Le mécanisme du parasitisme, tel qu’illustré par Goldman Sachs, c’est ne pas jouer son rôle social, afin de tirer un profit de la société. Exemple pratique : la banque que vous dirigez adopte un comportement suicidaire, qui vous enrichit incalculablement. Au bord du précipice, l’État doit la sauver sous peine d’une crise mondiale (too big to fail). Il vous donne de l’argent qu’il s’attend à ce que vous utilisiez pour faire accomplir votre rôle social, financer les entreprises. Vous refusez d’obtempérer, vous vous versez cet argent…
- Que Goldman Sachs ou que les Démocrates le veuillent ou non, ils appartiennent à une société, et une société c’est l’interdépendance. Pour ramener un contrevenant à l’ordre, il suffit de trouver ce qui lui est essentiel, et qu’il croit, inconsciemment, un acquis, et de l’en priver. De ce fait, on s’est donné un moyen de négociation : nuisance contre nuisance.
- Pour un exemple chinois de la technique ci-dessus : Selective enforcement.
- Obama et le parasitisme : Goldman ou l’Arnaque ?, Santé d’Obama, Israël et Obama.
Condamnation par contumace
Parce que, compte-tenu de ses moyens, un procès serait trop coûteux. La justice ne s’en prend qu’aux dirigeants à terre, post faillite.
Incitation à ne pas faillir. Mais aussi explication des dissimulations de plus en plus gigantesques que font les entreprises américaines dans leurs derniers instants.
Compléments :
- Comme le fait remarquer aussi l’article, le dirigeant n’est pas le seul à tomber, mais aussi ses complices, notamment les cabinets d’audit qui auraient dû contrôler l’entreprise (Ernst et Young pour Lehman, Andersen pour Enron).
- A notre modeste échelle, c’est aussi ce qui se passe chez nous : c’est lorsqu’une entreprise est en faillite que les forces du bien, emmenées par le Fisc, se déchaînent sur elle. Elles la soumettent à un check up complet du droit français. MIELLET, Dominique, RICHARD, Bertrand, Dirigeant de société : un métier à risques, Editions d’Organisation, 1995.
Lehman Brothers
Rapport d’enquête sur la faillite de Lehman Brothers :
Une fois de plus on a fait passer, légalement, des emprunts pour des entrées d’argent (une astuce dissimulait le remboursement). 50md$ tout de même. Ce qui était supposé être liquide, et mobilisable en cas de crise, ne l’était que très peu. Et plus l’on s’approchait d’une issue fatale, plus Lehman brassait de subprimes. Son désir d’être toujours plus gros lui avait fait oublier tout sens commun.
Pénible air de déjà vu. Ambitions invraisemblables d’une part et, d’autre part, quand ça commence à roussir, course en avant de dissimulation créative, qui trahit l’esprit en respectant la lettre.
Ce cercle vicieux est le mal américain, susceptible d’atteindre tout natif ?
Compléments :
- Sur ENRON, exemple du coup de folie américain : EICHENWALD, Kurt, Conspiracy of Fools: A True Story, Broadway Books, 2005.
Wall Street et la Grèce
L’Europe, que l’on croyait rétrograde, est à la pointe de l’innovation : depuis une décennie, Goldman Sachs et les banques américaines font des miracles pour masquer ses déficits :
Elles ont utilisé des techniques identiques à celles qui firent la notoriété d’Enron pour faire passer des emprunts pour des revenus.
En novembre dernier Goldman Sachs aurait proposé au gouvernement grec de réitérer l’exploit…
Compléments :
- La compétence clé de Goldman Sachs est de contourner les lois : Dr Strangelove and Mr Goldman Sachs.
Réconciliation avec l’économie
Depuis toujours, je pense que l’économie est une caricature de science, oeuvre de scientifiques ratés ; que le « marché » est le mal absolu, destructeur de tout ce qui est beau dans le monde, à commencer par la culture (au sens ethnologique du terme). Le désert culturel américain ne prouve-t-il pas mon propos ? Eh bien, à force d’écrire sur l’économie, et de démontrer qu’elle est ce que je pense, je comprends que j’ai tort.
Ma réflexion sur Google et la numérisation m’a fait prendre conscience de l’efficacité d’une entreprise déterminée. Enron ou Monsanto en sont deux autres exemples remarquables, mais Google peut produire un bien public, pas Monsanto ou Enron, c’est cela qui m’a converti.
Ce qui fait la force quasiment irrésistible d’un Google, d’un Enron ou d’un Monsanto, c’est l’absence totale de responsabilité : ces entreprises poursuivent avec une détermination monomaniaque leur objectif. C’est invraisemblablement efficace, à l’image du héros de films d’Hollywood qui vient à bout de tout.
Sumantra Ghoshal a parfaitement vu ce trait caractéristique de la société américaine, mais il n’en a pas compris l’utilité. Il a dit que l’économie et les sciences du management faisaient l’hypothèse implicite que l’homme était mauvais, et qu’il fallait le contrôler, d’où, par exemple, la théorie de l’agence en économie.
En fait, comme Adam Smith, l’Américain ne fait pas l’hypothèse que l’homme est mauvais, juste qu’il est irresponsable. Cependant, Adam Smith croyait que le marché s’autorégulerait (main invisible), l’Américain a compris que laissé à lui-même le marché ne produit pas que des Google, mais aussi des Monsanto et des Enron. Alors, il faut un contrôle. Il le croît du ressort des lois.
Au lieu de rejeter en bloc cette idéologie, comme le fait M.Ghoshal, il me semble qu’il faut y prendre ce qui est bon, et corriger ce qui ne va pas. Ce qui est bon est la formidable énergie de l’Américain, ce qui ne va pas c’est qu’on ne peut pas contrôler l’homme par des lois. Seul l’homme peut contrôler l’homme. Nous devons donc essayer de comprendre les lois du marché, come nous avons compris d’autres phénomènes naturels, afin de les utiliser pour le bien collectif.
Compléments :
- Sumantra GHOSHAL, Bad Management Theories Are Destroying Good Management Practices, Academy of Management Learning and Education, 2005, Volume 4, n°1.
Comment lutter contre la spéculation ?
Question posée à un dirigeant d’ENI (Total italien), et portant sur les récentes spéculations pétrolières.
Réponse : la spéculation ne s’explique pas par le manque de ressources pétrolières, si l’on compte tout, on en a probablement pour bien plus d’un siècle. Le problème vient des réserves.
Je crois que la spéculation pétrolière a utilisé la technique qui avait servi à Enron, et à quelques autres, à rançonner l’état californien, lorsque celui-ci avait voulu déréglementer son marché de l’énergie. Ce qui permet de produire l’offre (usines, puits pétroliers…) s’ajuste pour répondre à une demande « raisonnable ». Cet ajustement se fait à long terme, offre et demande ont peu de flexibilité. De ce fait, que le spéculateur arrive à réduire un rien l’offre et les prix explosent. C’est une conséquence de la loi de l’offre et de la demande.
Pour éviter cet effet pervers, il faut une surcapacité (ce qui a été fait en Californie) : alors, toute tentative de spéculation peut être noyée. Pour éviter les spéculations pétrolières, il faut donc augmenter les stocks de pétrole.
Compléments :
- L’article : Squeezing more oil from the ground, Leonardo Maugeri, Scientific American, octobre 2009.
- L’article va plus loin : il faut éviter les fluctuations aléatoires du prix du pétrole, causes de comportements désordonnés des gouvernements (un coup on multiplie les projets pétroliers, le coup d’après on abandonne les énergies propres…). Outre des surcapacités, il faut aussi pouvoir restreindre l’offre en cas de chute des prix.
- La tentative de réforme du régime de santé par B.Obama va dans le même sens. Il a identifié qu’il y avait entente entre assureurs, il veut introduire un assureur public qui casse les ententes et force à la concurrence.
- Le comportement des spéculateurs qui tendent à coordonner leur action, correspond assez bien à ce qui est prévu par : The Logic of Collective Action.
Stress américain
Mild and bitter : la déprime mineure nous empêche de persévérer dans l’erreur ; les Américains, qui sont des drogués de l’optimisme, de la confiance en soi et des objectifs démesurés, s’acharnent bien trop longtemps dans l’erreur ; d’où de grosses dépressions (le record mondial).
Il me semble aussi qu’à la malédiction américaine s’ajoute l’individualisme : l’homme seul est idiot, c’est la société qui le rend intelligent. Non seulement l’Américain choisit des objectifs invraisemblables, mais encore il se retire les moyens de les atteindre. Pas étonnant qu’il soit obligé de créer des subprimes, des Enron, et la comptabilité de son entreprise.
Stretch goal
Stretch goal : terme technique souvent employé par les universitaires du management, les consultants et moi. À force d’en entendre parler, je me demande s’il n’a pas un sens que j’avais raté :
L’idée qu’il véhicule est que le succès est à la dimension de l’objectif. À vaincre sans péril on triomphe sans gloire. D’ailleurs, paradoxalement, un ami psychanalyste m’a fait remarquer que plus l’objectif est démesuré, plus il est facile à atteindre. Demandez à vos collaborateurs d’arriver à l’heure à une réunion, échec certain ; ils auront plus de chances de trouver le moyen de sauver votre entreprise de pertes effroyables. Pourquoi ? Parce qu’un objectif invraisemblable nous fait perdre nos repères, oublier ce qui nous semblait impossible. Il est donc propice à la créativité.
Mais je crois déceler une dérive, principalement anglo-saxonne. Si je suis un grand patron, je dois me donner des objectifs insensés. Je les atteindrai : ne suis-je pas un héros ? C’est ainsi que fonctionnait Enron. C’est aussi peut-être ce qui explique la bulle spéculative et son gonflage par les meilleurs d’entre-nous ?
Si l’on dérive plus loin, on en vient à croire que le meilleur héritage que nous puissions laisser à nos enfants est un désastre écologique. N’est-ce pas une preuve de confiance ? Du coup nous pouvons détruire la planète sans autre considération. C’est la fameuse « destruction créatrice » qui avait un tel succès pendant la nouvelle économie. C’est aussi un élégant moyen de faire mentir Malthus. Je me demande si l’échec des prévisions de Malthus n’a pas amené certains à penser que non seulement l’homme n’est pas menacé d’épuiser la planète, mais que c’est parce qu’il l’épuise qu’il doit être génial. Alors, il est contraint de sauver sa vie, et doit donner le meilleur de lui-même, d’où invention, technologie… La catastrophe imminente est le moteur de la science. Jouons donc avec le feu, ça stimule notre anxiété de survie.
J’en arrive à me demander (une fois de plus) si la science économique et du management n’a pas pour seul objet de démontrer qu’il faut laisser les classes d’affaires faire ce qu’elles veulent.
Compléments :
- Ces considérations pourraient compléter le paragraphe « lutte des générations » de mon billet sur l’Individualisme.
- L’usage de la science par la classe possédante pour défendre ses avantages acquis remonterait, au-delà d’Adam Smith, à l’aube de la pensée anglaise : Droit naturel et histoire.
Le coup de génie de la gratuité
La question du contenu gratuit (dernier billet) me rappelle l’histoire de Jeffrey Skilling, gourou d’ENRON (EICHENWALD, Kurt, Conspiracy of Fools: A True Story, Broadway Books, 2005.) :
Parce qu’il trouvait que, en dépit de son talent, il n’arrivait pas à faire grimper rapidement les revenus d’ENRON, il a eu une idée de génie : le « mark to market », comptabiliser un contrat d’approvisionnement en énergie non chaque année, en fonction de ce qu’il rapporte, mais d’un coup, en inscrivant son chiffre d’affaires total (estimé et actualisé).
C’est comme si Peugeot, à la sortie de sa première 308, avait ajouté aux revenus de l’année le prix des 3 millions de 308 qui seraient vendus, probablement.
L’idée de Skilling a été jugée recevable par les autorités compétentes. Cependant, elle avait un effet pervers : si elle gonflait ses résultats (un contrat dure une vingtaine d’années), elle forçait ENRON, l’année suivante, à repartir de zéro. Ce qui n’est jamais une bonne idée quand la bourse est habituée à une croissance continue. C’était un stimulant efficace à l’adoption d’une comptabilité créative.
Je me demande si, lors de la Bulle Internet, une personne n’a pas eu un trait de génie qui ressemble à celui de Skilling : et si le contenu était gratuit ? Et s’il fallait faire du volume d’abord, et si le chiffre d’affaires arrivait ensuite ? Pour la première fois une entreprise s’était affranchie du marché. Son argent allait venir des financiers, plus faciles à convaincre que le client (qui était enchanté de ne pas avoir à payer). L’idée a dû sembler élégante aux faiseurs d’opinion, et l’épidémie sociale démarrait.
Une partie de la population semble posséder la capacité de manipuler les règles sociales. Elle sait amener le reste de l’humanité à lui donner son argent. C’est d’ailleurs le mécanisme que Galbraith voit derrière le crash de 29, et que l’on retrouve aujourd’hui.
Qui sont ces gens ? Des shootés de l’enrichissement accéléré en mal de cause honnête ? L’équivalent de militaires, qui feraient un coup d’état faute de guerre où pratiquer leur métier ? Que faut-il faire pour prévenir le danger qu’ils nous font courir ? Revoir les ambitions que notre société donne à ses membres ? Faire que les contrôles de leurs actes soient le fait de la société et non d’une caste d’amis ?