ENA mondiale

Une biographie de Mme Thatcher et de ses successeurs dit que ses réformes ont été faites par des « énarques ». On croit que l’ENA nous est propre, mais elle a gagné le monde. Et cela se manifeste par le fait que, partout, existe un mouvement « anti élites ». 

Pourquoi ? Probablement du fait d’un double phénomène. 

  • L’idée s’est imposée selon laquelle la complexité du monde exigeait de donner ses commandes aux plus intelligents, l’intelligence était sélectionnée par l’école. C’est ainsi que les universités les plus prestigieuses se sont transformées en ENA : elles sélectionnent « l’élite » et l’expédient, sans aucune autre forme d’apprentissage, au sommet de tout ce qui compte. Et même, ce qui surprendra, des start up. Car ce qui fait la start up, c’est le financement. Et les fonds sont aux mains de l’élite, qui ne finance que l’élite. 
  • Parallèlement, l’égoïsme a gagné l’humanité. Son credo est devenu le chacun pour soi libéral. Dans ces conditions ceux qui devaient être de « grands commis » ne pouvaient que profiter de leur position. 

Qu’en tirer ? Deux enseignements :

  • Nous sommes tous responsables. L’ENA n’est que la partie émergée d’un phénomène social, et mondial. L’ENA ne va pas faire le printemps, il demande un changement collectif d’état d’esprit. 
  • Le « bien commun » collectif, la société comme filet de sécurité, et très mal garanti contre les coups de folie de ses membres. Toute la question de la « résilience » est ici. 

Que change le changement de l'ENA ?

L’ENA devient l’ISP ? Cela change-t-il quelque-chose ? J’ai eu beau me renseigner, je ne vois pas de quoi il est question.

Qu’est-ce que l’ENA ? Un classement de sortie. Les premiers de ce classement entrent dans le corps des finances. Le corps des finances mène à la présidence de la République et à la direction de nos grandes entreprises. Or, on constate aujourd’hui que la gestion de la France ressemble à une pompe qui fonctionnerait à l’envers. Elle retire ses forces aux pays, et, pour compenser le manque à gagner, empile les dettes. Il se peut que l’on atteigne la limite de rupture. 

Le citoyen est, sans doute, irrité par le contraste qui existe entre l’arrogance d’une « élite » auto proclamée, un enrichissement sans précédent dans la tradition de la haute fonction publique, et le ridicule de ses résultats. 

On dit que le coq gaulois chante les pieds dans la crotte, mais s’il chante trop fort, on lui coupe la tête. Est-ce ce que M.Macron tente d’éviter, en changeant un sigle par un autre ? 

Innocents Français ?

Pourquoi n’avons nous pas fait comme les Allemands ? lisais-je il y a peu. Les Allemands sont partis à l’export, en bloc. Petits et grands. La France a plus de multinationales que les Allemands (!) mais celles-ci se sont mises à tirer contre leur camp. 

Et si les « champions » voulus par de Gaulle achetaient ailleurs ce qu’ils vendent sur leur marché captif, la France ? 

Explication ? Ceux qui nous gouvernent et ceux qui dirigent nos entreprises ont une même nature. 

  • Ils se nourrissent d’idées qui ne sont pas les leurs. Et ces idées viennent de l’étranger. Sont-elles formées par des intérêts qui sont les nôtres ? 
  • Ce ne sont pas des entrepreneurs : ils vont au plus facile : notre marché intérieur, et nos subventions. 

Si c’était le cas, ce serait un bien curieux phénomène. 

On ne change pas une équipe qui perd

La réforme est la cause des problèmes français, pas le Français. Une idée fixe de ce blog, qui semble confirmée par les faits. Les têtes doivent-elles rouler ? 

L’erreur est le prix de l’apprentissage. Et gouverner un pays, ou une entreprise, ce n’est pas qu’être un décideur, c’est être un virtuose d’une quantité de rites, notamment concernant les relations internationales, c’est un métier. Et ce métier, nos gouvernants le possèdent, pas nous. 

Ce qu’a frappé le « dégagisme » a été une forme de cynisme, de la classe politique. Outre la maîtrise des rites, un gouvernant doit, donc, avoir une éthique de l’intérêt général. Il est probable qu’elle a plus de chances d’être présente chez l’énarque que chez le professionnel des élections, le « politicard ». 

Voilà pourquoi les révolutions ne sont pas une bonne idée ? 

(En revanche, il serait agréable que ceux qui sauvent leur tête aient un peu de reconnaissance pour ceux qui ont fait les frais de leur apprentissage. Cela corrigerait le vice que nous reproche le plus l’étranger : l’arrogance.)

L'injonction paradoxale et l'ENA

L’homme politique ressemble aux animaux de Konrad Lorenz. Il réagit à des stimuli. On lui parle d’énergie renouvelable, il investit dans le renouvelable ; il y a épidémie, il met tout le monde au télétravail, sans se demander s’il y aura l’électricité pour. Hier, il décidait de campagne militaire, tout en réduisant les budgets de l’armée. 

Et si l’ENA donnait à ses élèves un cours sur l’injonction paradoxale ? L’injonction est humaine, à condition de la transcender. C’est l’exercice de la dialectique des Grecs. La contradiction montre qu’il faut poursuivre la réflexion et chercher une solution « ailleurs ». L’ENA pourrait habituer ses élèves à cet exercice de recherche. En cela elle ne ferait qu’appliquer les principes d’Aristote : la vertu est apprise. 

L'ascenseur social, ce n'est pas la discrimination positive

L’ENA constate qu’elle n’est pas représentative du pays. Elle décide donc qu’elle va faire un concours spécial boursiers. 

Contrairement à ce qu’elle dit, c’est bien de la discrimination positive, et pas un renouveau de « l’ascenseur social ». 

Notre ascenseur social était très particulier. C’était, essentiellement, l’école primaire. C’est là que l’on repérait les Albert Camus. Au certificat d’études. 

Mais cela demandait des « hussards noirs ». Les instituteurs étaient un corps d’élite. Et cela se poursuivait ensuite, mais était réservé au petit nombre des élus. 

Insubmersible ENA

M.Macron a refusé de supprimer l’ENA. Est-ce parce qu’il lui doit tout ?

Etre un homme politique, gérer une nation et des relations internationales, passer sa vie dans un avion, ses nuits en négociation… est un sacerdoce. L’énarque en a rêvé et il est formé pour.

En outre, étant la plupart du temps un littéraire, ou un diplômé d’une école de commerce, il sait qu’il n’est pas un génie. Ce qui lui donne une certaine humilité. Une autre qualité.

Gouverner, c'est apprendre ?

Les dysfonctionnements de notre système de santé (ARS, gestion comptable des hôpitaux…) viendraient de réformes de 2009.

Ces réformes suivent une mode européenne. Son origine est l’Angleterre de Mme Thatcher. Son but : une économie performante assurée par un marché libéré. Mais, pour libérer, il faut un libérateur : un Etat fort qui disloque ce qui empêche le changement. Etat tellement fort, qu’il finit par absorber toutes les ressources de la nation !

Il s’est passé ce qui est arrivé en Angleterre : Etat atrophié, règne des agences, et accumulation de dysfonctionnements. Plus aucune efficacité. Jamais notre Etat ne nous a coûté aussi cher pour aussi peu, et, face au coronavirus, il a été impuissant, avec chute de PIB sans précédent ! On a voulu nous rendre performants, belle réussite !

Un homme politique me disait qu’un gouvernement démantelait systématiquement ce qu’avait fait son prédécesseur. Impossible de s’améliorer si l’on n’apprend pas du passé ?

ENA ou la fabrique des oligarques ?

En ces temps où l’on veut supprimer l’ENA, la question se pose : comment le serviteur de l’Etat s’est-il mis à se servir de l’Etat ?

A l’origine l’ENA était faite pour les résistants. On lit que, après guerre, l’on voulait renouveler l’administration, compromise avec l’occupant, par des purs. Il est difficile aujourd’hui de comprendre qui étaient ces gens. C’était des Jean Moulin, plutôt que des de Gaulle. Ils avaient donné leur vie pour un idéal. Pendant des années, dans l’ombre, ils avaient pris des risques insensés, parfois connu les camps, la torture, et, souvent, crevé de faim. Ils étaient des missionnaires, des martyrs en puissance. Et ils ont apporté ce dévouement au service de l’Etat. Leur moteur était-il le sacrifice ? Le sentiment du devoir accompli serait-il la plus grande des satisfactions ?

Et les énarques d’aujourd’hui ? Ils sont diplômés d’HEC ou de Normale Sup (dans ce cas, ils sont aussi agrégés), des écoles hyper élitistes. Puis ils sont passés par Science Po, sont sortis dans les meilleurs, ont réussi le concours de l’ENA, puis ont été soumis, pendant deux ans, à une série d’épreuves, portant sur des sujets de peu d’intérêt et jugées avec le plus grand des arbitraires. Ils en sont sortis une nouvelle fois vainqueurs. Ils ont trente ans, ils n’ont fait que travailler, comme des fous, ils n’ont rien appris, ils n’ont rien vu de la vie, ils ont la conscience d’être des génies. Et que leur offre-t-on ? Une place de gratte-papier dans une administration miteuse ! Pas étonnant qu’ils veuillent la dynamiter. D’autant que la multinationale est prête à leur faire une vie de PDG pour profiter de leur carnet d’adresses.

ENA : fin du Phénomène bureaucratique ?

On annonce la fin de l’ENA. Est-ce la fin des effets pervers qui lui sont associés ?

Une logique a présidé à la création de l’ENA. Celle du progrès et de la planification. Ce que l’on a appelé « le phénomène bureaucratique ». Avant guerre, un peu partout dans le monde, s’est installée l’idée qu’il y avait une voie à suivre, le progrès ; que des esprits éclairés, distingués par l’Education Nationale, la voyaient. Il fallait donc les installer au pouvoir, en faire des hauts fonctionnaires, pour qu’ils guident le peuple vers le meilleur des mondes.

Ces hauts fonctionnaires avaient une éthique. C’était des « grands serviteurs » de l’Etat. Ils étaient conscients de devoirs écrasants vis-à-vis de la collectivité, mais aussi du cadeau qu’elle leur avait fait en les sélectionnant et en leur permettant de faire des études prestigieuses. C’était des missionnaires, avec tout ce que cela sous-entend d’humilité, de pauvreté, de sacrifice et d’exaltation. Comme les instituteurs, « hussards noirs ».

La fabrique des oligarques
Seulement, la voie s’est brouillée. Les aspects effrayants du « progrès » se sont révélés. Parallèlement, la société est devenue égoïste et individualiste. Et l’ENA est apparue aux ambitieux comme un moyen quasi instantané d’acquérir la gloire et la fortune : l’Etat et nos multinationales sont entre les mains des « plus » hauts fonctionnaires.

Et ce à un moment où la légitimité des ses élèves s’est évaporée. Car la spécialisation d’hier n’existe plus. Il y avait un petit groupe d’éduqués supérieurement, et une masse de quasi analphabètes, deux races différentes, ayant des langues différentes. C’était la France féodale : pour la 3ème République, « l’ascenseur social » avait pour mission de créer une aristocratie du « mérite ». Notre république avait conservé la structure de l’Ancien régime. Aujourd’hui, l’éducation est partout. S’il n’était question que de la qualité de sa formation, personne n’irait à l’ENA.