Naufrage

Un sous-marin disparaît, on mobilise ciel et terre pour le retrouver. Ailleurs, il y a des naufrages et des guerres, et ça n’émeut personne.

Peut-être y a-t-il des accidents qui frappent les esprits, et d’autres pas ? Empathie ? On peut s’imaginer facilement dans un sous-marin bloqué au fond des mers ?

(Si l’on en croit wikipedia, ce fut aussi le naufrage du libéralisme. Le fondateur de la société de tourisme sous-marin était une sorte de caricature de l’entrepreneuriat américain, un Elon Musk des mers. Il avait identifié une défaillance du marché : on croyait la plongée sous-marine excessivement dangereuse, et les normes de sécurité gênaient l’innovation.)

Empathie créative

« Encourager l’empathie augmente la créativité » dit une étude de l’université de Cambridge

Autres temps, autres moeurs? Il y a quelques années on parlait de guerre des talents, et on louait les mérites du quasi autiste. Le fameux « biais de confirmation » ? Les scientifiques obéissent aux humeurs du moment, et cherchent les preuves qui les valident ? 

Et si l’on inventait une « méta science » ? Cela a peut-être été tenté par la philosophie. Mais cela n’a pas eu apparemment beaucoup de succès. Difficile de ne pas être victime de préjugés ?  

L'énigme de l'empathie humaine

Les « violences policières » aux USA ont provoqué des manifestations un peu partout.

L’UNICEF écrit : « Il y a aujourd’hui 250 millions d’enfants dans le monde qui vivent dans des zones de conflit. Alors que les combats se poursuivent, la pandémie du Covid-19 aggrave les tragédies qui se jouent. Les enfants du Yémen sont ceux qui en paient le plus lourd tribut. »

Des mystères de l’émotion collective.

Art de l'écriture

Conséquence inattendue de m’être mis à écrire des livres : il a fallu que j’apprenne à écrire.

Je ne sais toujours pas écrire. Mais j’ai compris que l’on ne me comprenait pas. Il m’a fallu beaucoup de temps pour cela.

Qu’est-ce qui bloque ? En premier ce qui nous est enseigné à l’école. On nous dit d’être léger et elliptique. En particulier, de ne pas répéter un mot. Voilà qui ne passe pas. Le lecteur moderne a besoin de phrases courtes et les plus explicites, et répétitives, possibles. Toute la littérature classique, que l’on nous donne en modèle, est incompréhensible.

Un problème peut-être encore plus sérieux est celui de « l’autorité ». On m’a enseigné que les savants, les philosophes, les artistes… avaient une « autorité ». Non seulement leur parole valait démonstration, mais on était supposé les connaître. Il suffisait donc de les citer, sans aller plus loin, de crainte d’être impoli. En fait, aujourd’hui, la seule autorité qui tienne est celle du lecteur. Il se méfie de toute parole d’autorité, qui ne soit pas la sienne. (Car la parole d’autorité a été utilisée pour le manipuler ?) Il se méfie aussi des sous-entendus et des propos un peu négatifs. De peur que ce ne soit une critique voilée ? Tout ce qu’il ne comprend pas est une menace ?

On en arrive donc à la littérature journalistique anglo-saxonne. Il faut un texte aussi simple que possible, qui accroche le lecteur par ce qui l’intéresse, et qui fasse cheminer sa réflexion sans lui demander trop d’effort, mais sans profiter de son manque d’entraînement intellectuel pour lui faire avaler une couleuvre, ou, plutôt, en se méfiant de ce que ce manque d’entraînement peut lui faire croire à tort qu’on lui a fait avaler une couleuvre.

Chemin faisant, j’ai fait une découverte. Quasiment rien ne motive nos contemporains. Ils se plaignent, certes. Mais c’est uniquement pour alimenter une conversation entre amis. Au fond, nous sommes heureux.

Empathie

Dans un livre sur l’altruisme, Matthieu Ricard parle d’orphelins roumains, je crois, fort mal traités, à qui il voudrait apporter de l’affection. Je me suis mis à la place des orphelins, et j’ai pensé que je n’aurais pas aimé qu’un gros bonze me serre dans ses bras. Surtout, je n’aurais pas aimé être considéré comme un misérable.

J’ai rencontré quelques personnes qui avaient vécu des moments difficiles. Elles s’étaient reconstruites seules. Et elles ne voulaient pas de commisération. Car elle fait de nous des inférieurs, des malades. Ce qu’aucun homme n’est.

L’empathie est une question de juste milieu ? Au bon dosage, elle nous permet de comprendre ce qui n’est pas exprimable en mots. Elle est utile dans l’instant. Mais elle a des dérives. Elle peut nous détruire, ou détruire l’autre. Elle nous détruit quand la souffrance perçue chez l’autre nous rend malade. Elle détruit l’autre lorsque nous nous octroyons un droit d’ingérence dans sa vie. C’est, du moins, ce qu’il me semble.

Empathie théorique

Le néoconservateur a fait de l’égoïsme une vertu. La gauche, elle, lui oppose l’empathie. C’est la justification du droit d’ingérence, notamment. Un des affrontements de notre temps est celui de l’empathie et de l’égoïsme.
2016 a été, probablement, une Bérézina de l’empathie. Car, si les démocrates américains et M.Hollande ont perdu le pouvoir, il semble que ce soit faute d’avoir compris que leur électorat souffrait. M.Hollande a bien fini par entendre quelque-chose. Mais il y a répondu par la déchéance de nationalité. Il a pensé, vraisemblablement, que le Français refusait le bien, et donc qu’il fallait lui donner le mal. Quant à M.Obama, il fait pénétrer le bien par la force.
Et si la vie n’était pas une lutte du bien contre le mal ? Proudhon aurait parlé « d’antinomie », et Aristote de « juste milieu » : la solution à nos problèmes est quelque part entre égoïsme et empathie. Peut-être dans ce que Victor Hugo appelle « l’horreur » (« awe » en anglais) : la peur et l’émerveillement, combinés. C’est le sentiment que l’on éprouve en rencontrant un dieu au coin d’un bois, disait un de mes professeurs. Interrogeons-nous, mes frères : et si le beauf était un dieu ?

La puce et le polytechnicien

Quand j’étais tout petit on me racontait la blague du polytechnicien. Il coupe les pattes d’une puce. Il lui dit « saute », et mesure la longueur de saut. Lorsqu’elle n’a plus de pattes, elle ne saute plus. Il en déduit qu’elle est devenue sourde. 
Cette histoire ne s’applique-t-elle pas aux intellectuels que j’entends parler à France Culture ? Il sont perdus. Ils se préparent à affronter le Mal, en héros. Mais en héros un peu déçus de la nature humaine. Nous avons fait le bien, puis le peuple est devenu fasciste. Cela me rappelle aussi une remarque de Rousseau. L’homme du peuple manque peut-être de raffinement, mais lorsque des gens se battent, il n’a pas peur de s’interposer, lui. Et si les études nous desséchaient le cœur ? (dirait le polytechnicien ?)

Empathie sociale

Il m’a fallu une vie pour comprendre que j’avais quitté plusieurs entreprises parce que « on » y était malheureux, alors que, moi, j’étais une sorte de favori du régime. Le plus curieux, c’est que je m’étais fabriqué une raison d’être mécontent, que je croyais justifiée. 
Sur le tard, j’ai découvert ce que signifiait empathie. Quelqu’un me dit ne pas être bien, et voilà que j’éprouve un malaise physique, ça peut aller jusqu’à la maladie. Mais je ne fais aucun lien de l’un à l’autre. Eh bien, il semble qu’il en soit de même avec les groupes humains. 
Il y a encore plus curieux. J’ai mis autant d’années à réaliser que les gens qui me disent être mal ne le sont pas. D’ailleurs, vingt ou trente ans après, ils sont toujours au même endroit avec toujours le même discours !
Je pense qu’il y a une théorie qui s’applique à mon cas. Celle des « executives » de Chester Barnard. Il estime que l’ossature de l’entreprise est faite « d’executives », dont la particularité est de trouver leur intérêt dans l’intérêt général. 
(Ce qui est, bien entendu, une forme d’égoïsme : on ne peut rien faire sans les autres, et une société qui dysfonctionne, c’est la garantie de passer un très mauvais moment à brève ou longue échéance.)

Pitié dangereuse ?

Je lisais Matthieu Ricard, il parlait d’altruisme. Il expliquait, en quelque sorte, que l’altruiste veut prendre dans ses bras ceux qui souffrent. 
C’est un sentiment courant, mais est-il sain ? me suis-je demandé. Celui que l’on croit souffrir a-t-il l’impression de souffrir ? Pour ma part, j’ai eu quelques moments difficiles, mais j’ai jugé que l’aide que l’on me proposait était pire que le mal. Et cela parce qu’elle sous-entendait une relation de dépendance. Car, de quoi a-t-on besoin quand cela ne va pas ? De quelqu’un qui voit nos forces, pas nos faiblesses. Et qui nous fournit l’indication ou les conditions qui nous manquaient pour les réaliser. Marin qui permet à l’albatros de Baudelaire de quitter le pont.

Empathie et droit d'ingérence

Progressivement, j’en viens à me demander si l’empathie n’a pas été le sentiment de notre époque. C’est un corollaire d’une pensée qui ne jure que par le bien et le mal. L’empathie, c’est ce qui permet de faire le bien. Et on est justifié à le faire parce que l’on ressent la souffrance de l’autre. D’où le droit d’ingérence : faire le bien de quelqu’un, contre sa volonté. 
(Le changement repose sur la notion de « donneur d’aide ». Le donneur d’aide répond à une demande, et son rôle est d’être un catalyseur, il est une partie des conditions qui vont permettre à l’organisation qu’il aide de réussir par elle-même, ce qu’elle a envie de faire.)