Diseux et faiseux

Alexandre Jardin parle de « diseux et de faiseux ». Nous sommes dirigés par des « diseux » qui ne savent pas faire. Grand changement du moment. Les polytechniciens ou les normaliens, par exemple, étaient  des faiseux avant d’être des diseux. C’est fini. C’est d’autant plus curieux qu’à l’heure du Bac et du Master pour tous, leur légitimité de donneurs de leçon s’est effondrée. De même, l’entrepreneur, self made man, a été remplacé par le « working rich ». Le technocrate diplômé.  
A nouveau l’Ancien régime ? Être un gouvernant ou un patron, c’est un métier, avec beaucoup de contraintes, et fort peu d’excitation intellectuelle. Ce n’est pas encore les orgies de la décadence. Nos diseux ne sont pas que du vent. Et s’ils considéraient nos difficultés comme étant des « questions ouvertes », dont la solution est à trouver ? Alors, peut-être auront-ils l’idée d’utiliser toute une éducation de résolution de problèmes ? Transformation à effet de levier des diseux en faiseux.

L'histoire à rebrousse-poil

Et si c’était à l’époque des cent jours, dans une moindre mesures à la Restauration, que s’étaient formées les passions de la France moderne ? 

A ce moment se joue un changement. La France va-t-elle devenir une monarchie parlementaire, pacifique, sur le modèle de l’Angleterre ? Pour cela, il aurait fallu que le roi prenne la tête de la nouvelle élite ayant émergé du règne de Napoléon. Mais, s’il abandonne l’ancienne noblesse, s’il accepte l’Etat centralisé, séduit par la puissance qu’il lui donne, il ne croit pas devoir sa légitimité à l’avenir, mais au passé. Quant aux nobles, ils estiment qu’ils ont triomphé, qu’on leur doit des rentes et que tout va recommencer comme dans un avant fantasmé. Ils se font haïr. Mais, même les nouvelles élites n’ont pas l’esprit anglais. Si elles doivent leur succès à leur effort, elles ne rêvent que de servir l’Etat. Que de privilèges ? (Notre élite serait-elle servile, par nature ?) 

Cela va se traduire dans une sorte de mythe du conflit, voire de la guerre civile. Les élites n’arrêteront pas de rejouer la Révolution. Ce mythe fondateur de la nation a deux caractéristiques : la restauration, collaboration avec l’étranger, et la trahison. D’un côté, il y a ceux qui revendiquent le droit (l’ancienne noblesse), de l’autre ceux qui recherchent la gloire (la nouvelle élite). Et tout ceci serait symbolisé par les cent jours. Waterloo n’est plus la juste rétribution de la folie meurtrière d’un tyran, c’est l’événement fondateur d’une nation martyre. 
Le plus curieux est que ce discours n’est pas le reflet de la réalité. Celle-ci est pragmatique. Ce qui me fait dire qu’une particularité de notre pays, ou de ses élites ?, semble être de s’enflammer pour des idées. Malheureusement, celles-ci conduisent souvent à des actions regrettables, ou a une irresponsabilité qui l’est tout autant. 
(WARESQUIEL, L’histoire à rebrousse poil. Les élites, la Restauration, la Révolution, Texto, 2014.)

Le vice du modèle élitiste français

Alcatel, quel désastre ? Cela commence avec Serge Tchuruk, qui liquide sa base industrielle, et se poursuit dans un cercle vicieux suicidaire. Quant au dernier dirigeant de la société, il ne semble pas avoir cru à sa propre stratégie. Et si c’était ce qui valait aujourd’hui à Nokia d’avoir gagné ? Un genre de coup de bluff ? Optimisme contre pessimisme ?
La France a eu une politique de « champions ». Elle semble avoir eu trois résultats :
  • Alstom, Alcatel, Arcelor, Pechiney… des entreprises qui sont passées à l’étranger ;
  • Bull, Thomson Multimédia… quasi disparition ;
  • Crédit Lyonnais, Crédit Foncier, France Télécom, Areva et quelques autres quasi publiques : un empilage de dettes que l’Etat prend à sa charge. Il ne peut pas perdre de telles entreprises. 
Désastre qui en dit long sur la richesse de la France ? Pour avoir pu survivre à de telles saignées, notre pays doit avoir un potentiel exceptionnel ?
Cela en dit aussi long sur notre modèle de management. Comme Alcatel, toutes ces entreprises en sont arrivées là du fait d’une très grossière erreur de management. Or, elle a été commise par l’élite intellectuelle de notre nation. Par quelqu’un qui a été sélectionné pour la puissance de son intellect. Et, qui, de ce fait, se croit bien au dessus du reste de l’humanité. (Française, ou non.)
Il y a une histoire que je raconte souvent, lorsque j’explique comment redresser une entreprise. C’est celle de Sloan et de Dupont de Nemours devant relever GM de ses décombres, dans les années 20. Qu’ont-ils fait ? Ils se sont demandé ce qu’était ce machin. Après quelques décennies à se poser ce type de questions GM était devenu la plus grosse entreprise mondiale. Et s’il y avait là ce qui ne va pas dans notre modèle français ? Nos dirigeants sont des gens qui « savent ». Il nous faudrait des gens qui soient capables de se poser des questions ? 

Le peuple, c’est le mal

Pour les Lumières, le peuple c’était le bien. Il fallait obéir à la volonté générale. Curieusement, c’est tout le contraire aujourd’hui. Non seulement le pouvoir politique ne semble pas se soucier de la dégradation des conditions de vie de la population, mais il paraît concevoir son devoir comme celui d’une sorte de maître d’une école de malfaisants décérébrés.
Explication possible ? Il y a division des tâches. Le peuple n’est pas formé pour formuler des plans d’action qui permettent de changer sa condition. C’est le rôle de « l’élite ». Or, celle-ci a refusé de faire son travail. Ce qui était logique puisque, après 68, la notion de société a disparu. Du coup, le peuple n’a plus de moyen d’exprimer son malaise, sinon de manière erronée. Ce dont se sert l’élite pour lui montrer qu’il est l’incarnation du mal.  

Illégitime élite ?

J’écoute France Culture, et j’entends des gens qui se congratulent de leur succès. Après tout n’occupent-ils pas les postes de ceux qui ont fait notre histoire ?
Cependant, posséder le pouvoir ne signifie pas être admirable. Et si notre élite devait sa place à ses capacités d’entrisme ? Non aux bénéfices qu’elle a apportés à la société ?
Et ce que j’entends à France culture n’est-ce pas renversement de cette logique ? Pour conserver son pouvoir, notre élite ne cherche-t-elle pas à nous convaincre qu’elle doit sa position à son talent ?
(D’ailleurs, qu’est-ce qu’une « élite » ? En Allemagne, c’était les SS, en URSS, le KGB… Par ailleurs, le procédé qui considère à s’affirmer admirable est anglais.)