Qu'est-ce qu'un privilégié ?

Le salon de musique, de Satyajit Ray, est l’histoire de la ruine d’un Maharadja. Le film montre son rôle social. Il était l’assurance de son peuple, en cas de calamité. Peut-être aussi était-il le garant de sa culture. 

Un discours a émergé aux USA, mais aussi en France, selon lequel ceux qui dirigeaient le pays et ses entreprises étaient une « élite », ils devaient leur position au « mérite » d’avoir fait des études, et que le peuple était « paresseux », qu’il fallait « siffler la fin de la récréation » et le mettre au travail. En même temps, on a évoqué un retour à l’Ancien régime, on a parlé de révolution et de « populisme ». 

Le privilégié serait-il celui qui ne voit que les avantages de sa position, est certain qu’ils lui sont dûs, et pas ses devoirs ? 

Pourquoi l'élite est-elle haïe ?

« Elite » est devenu une insulte. Pourquoi ? Accusé, levez-vous.

« Un savant est une merde » est une formule de Proudhon qui a eu moins de succès que « la propriété, c’est le vol« .

« Pourquoi Monsieur Guizot n’a-t-il pas osé dire que les capacités intellectuelles étaient les plus corruptibles, les plus corrompues et généralement les plus lâches, les plus perfides de toutes les capacités… un savant est une merde. » (Trouvé dans Proudhon, l’enfant terrible du socialisme, d’Anne-Sophie Chambost.) 

Le débat est lancé.

  • « Elite » désigne l’intellectuel. S’il est accusé, c’est qu’il dirige le monde. Et qu’il le dirige dans son intérêt, contre celui de son prochain. 
  • En termes d’hypocrisie, il a dépassé Tartuffe. C’est un champion de la « contre-culture », un disciple des Bohèmes qu’étaient Baudelaire, Flaubert et leurs amis, alors qu’il est le plus grand profiteur du système. 
  • C’est pourquoi le mot élite a été détourné de son sens. L’élite justifie ses privilèges par sa supériorité génétique. Le peuple la lui renvoie à la figure en lui mettant le nez dans sa stupidité. C’est une satisfaction d’amour propre. Pour le reste, ce qui lui est reproché remonte à la nuit des temps.  
  • Albert Camus et Hannah Arendt l’accusent de nihilisme. C’est la graine du totalitarisme, l’arme de destruction définitive de l’humanité. L’intellectuel croit à des utopies et veut y faire entrer le monde. 
  • Platon, le saint père de la raison pure, aurait inventé l’enfer, selon Hannah Arendt. Avec Spinoza, Gramsci et beaucoup d’autres esprits d’élite, l’intellectuel croit que le peuple, qui est incapable de comprendre ses raisons, doit être manipulé par l’illusion, l’opium du peuple. L’intellectuel est le champion de l’influence, de « l’emprise ». 
  • Il y a opposition entre le coeur (la foi), et la raison. C’est la parabole d’Adam. Adam est chassé du paradis, parce que la raison, et ses appas trompeurs, lui ont fait perdre la foi. Celui à qui le paradis est destiné est le « simple d’esprit », qui ne se fait pas mener en bateau par la raison. L’Américain de base, en d’autres mots. 
  • La raison, c’est la perfidie, la tromperie. Les USA sont construits sur ce principe. Ceux qui les ont fondés ont fui l’Europe et sa culture aristocratique, dont le raffinement est le masque du vice, comme la sauce celui du mets faisandé. (On retrouve ce thème dans beaucoup de films hollywoodiens.) La patrie de ce raffinement trompeur est la France, qui a envahi l’Angleterre et a perverti l’honnête Anglo-saxon. (Ivanhoe, de Walter Scott, représente l’affrontement des deux cultures, qui aboutit, dans cette oeuvre, à une fusion, représentée par les personnes d’ivanhoe et de Richard Coeur de Lion.)
  • Une partie de la philosophie (l’existentialisme) et la science disent la même chose : ce qui est essentiel est au delà de la raison. La raison n’est qu’un outil. 
  • Les neurosciences constatent qu’un homme qui ne serait que raison serait artificiel, il serait incapable de décider. Sans émotion, sans irrationnel, pas de jugement. 
  • La patrie de l’intellectuel, et du mal, c’est la France, donc. On l’oublie, parce que la France n’est plus rien, et que personne ne voudrait revendiquer un tel héritage, mais elle survit par ses idées, qui ont contaminé les intellectuels de tous les pays. Même Mao, en dépit de ses efforts pour rééduquer les intellectuels en les envoyant à la campagne, n’a pas réussi à extirper le mal français. 
  • Mais le mal vient certainement de plus loin, des Grecs, les inventeurs officiels de la raison. Le sophiste a suivi le chemin de « l’élite ». Initialement, c’était un professeur de raison (voir J. de Romilly), mais il est devenu immédiatement « sophiste » au sens moderne du terme : manipulateur des esprits. 
  • A moins qu’il ne faille évoquer, du fait d’Adam, la Bible et ses écrivains, les Juifs ? Ce qui serait, déjà, une raison d’espérer. Car, s’ils ne sont pas encore revenus au paradis, contrairement aux précédents, ils sont parvenus à survivre. Peut-être ont-ils trouvé un antidote ?

    Que dirait la défense ? Que le miracle existe, et que l’intellectuel peut se racheter. Mais surtout que « ce qui ne tue pas renforce ». L’intellectuel est une catastrophe naturelle parmi d’autres. Ce sont de telles catastrophes qui nous ont faits, nous humains. L’intellectuel est donc un bien. Un défi lancé à notre vice réel : la paresse intellectuelle.

    Falstaff

    Dans l’oeuvre de Shakespeare, Falstaff n’est pas qu’un bouffon, il est aussi l’acolyte du prince de Galle, le futur Henri V. Et tous les deux font un très mauvais coup, ils volent beaucoup d’argent.

    Cela m’a rappelé des journalistes qui s’interrogeaient sur les raisons qui faisaient que l’élite oligarchique (française) tendait à s’associer à la « canaille ».

    C’est peut-être une question de valeurs. Canaille et élite s’opposent à la classe laborieuse. D’un côté l’oisiveté, mais aussi le courage et l’audace, de l’autre le travail et la rationalité. La cigale marginale et la masse des fourmis ?

    L'autoritaire Trump

    M.Trump figure parmi les portraits des dirigeants autoritaires modernes, de l’Institut Montaigne.

    D’après cet article, M.Trump et sa force semblent le fruit de deux choses : une classe moyenne qui a beaucoup souffert des événements mais aussi des politiques gouvernementales, et un discours exclusivement moralisateur, qui ne se préoccupe pas des réalités. Les réactions qu’il suscite chez ses opposants ne font que renforcer l’impression de mépris que ressent une partie de l’électorat américain.

    Le complot de Davos

    Ceux qui parlent de complot devraient lire l’article cité par le précédent billet. Il y est dit que les gens qui se rassemblent à Davos ont le sentiment d’être l’élite, qui tire les ficelles du monde. M.Macron, pensent-ils, est l’un des leurs. Il les rassure. Mais M.Trump les inquiète. Leur ère est-elle en passe de s’achever ?

    Improbable

    Dans les milieux branchés on emploie souvent le mot « improbable ». Par exemple « look improbable ». Ou « alliance improbable ». Figure de style qui en manque ? 
    En fait, je me demande si ce n’est pas une simple traduction littérale de « unlikely ». En anglais, unlikely ne choque pas. 
    Signe des temps ? Ce n’est plus notre élite intellectuelle qui crée les modes mondiales. Elle se contente de les créer chez nous, par des traductions bâtardes de ce qui se dit ailleurs ?

    Elite

    On a dénoncé l’élite. Or, le gouvernement Macron s’annonce comme un gouvernement d’énarques… 
    En dépit de tout le mal que je pense de l’ENA, je crois que c’est un bien. Si M.Macron fait si bonne figure, c’est qu’il a été préparé à ses fonctions par sa formation. 
    Il y a quelques années j’ai croisé le chemin de Francis Mer, corps des Mines, grand patron, ministre. Il semblait en vouloir à l’élite. Elle n’avait pas fait son travail. Elle était incapable d’écouter, donc de résoudre, les problèmes du pays. Une question d’éducation, disait-il. Eh bien, je me demande si « l’élite » n’est pas en train de mener le changement. 
    Injuste, me direz-vous ? Elle nous a mis dans la panade, et, maintenant, elle essaie de nous en sortir (un peu ?). Ce faisant elle conserve son poste, sans payer pour ses fautes ? 
    Mais, peut-être, simplement, qu’elle retrouve son rôle. Isaac Getz rappelle la théorie ancienne du « servant leader ». Le meilleur « leader », est, d’abord, un serviteur de la collectivité. Et si notre « élite » devenait une « élite de serviteurs » ? Alors, ce serait à nous de nous demander ce qu’elle nous a apporté de nouveau, et comment l’employer au mieux de nos intérêts. 
    (On parle de « grand commis de l’Etat » : la vocation de notre élite, n’est-elle pas de nous servir ?)

    Espèce d'élite !

    Trump et ses acolytes ont fait les mêmes études que nous, pourquoi nous trahissent-ils ? lis-je dans les journaux américains. Même réaction, entendue chez France Info, concernant M.Valls et sa dénonciation des journalistes. Pourquoi est-il préférable d’avoir commis les pires abominations que d’avoir fait les meilleures études ? 
    L’élite se dit ultra intelligente. Hier matin, France Culture parlait de « bêtise » pour caractériser une partie de la population allemande. (Mme Clinton a tenu les mêmes propos pour certains de ses concitoyens.) Mais le résultat de son action confirme-t-il cette assertion ? Elle doit ses privilèges à ses titres. Et ses mérites ? Ce n’est pas Normale Sup qui a fait Pasteur. Mais Pasteur qui a fait Normale Sup. On ne naît pas élite, on le devient ? A titre posthume ?

    Développement des élites

    Drame de la pauvreté. Les enfants des campagnes américaines vont jouer dans les bois au lieu de faire leurs devoirs scolaires. Voici ce que j’ai lu dans un journal américain, atterré. Au même moment on est navré de la médiocrité de l’enseignement. Étrange retournement des choses. L’artificiel, bon marché, a remplacé le naturel. 
    Il n’en a pas toujours été ainsi. L’idéal anglo-saxon, Oxbridge, c’est l’homme épanoui, qui cultive ses talents sportifs et sociaux, tout autant qu’intellectuels. Le polytechnicien était aussi bâti sur ce modèle : c’était un homme d’action, un militaire, bon en tout, y compris en lettres. L’idéal grec. La tête remplie à craquer a remplacé la tête bien faite, l’esprit sain dans un corps sain. Est-ce durable ?