La fabrique de l'élite

Lorsque l’on regarde les CV de linkedin on observe un phénomène qui pourrait se décrire ainsi : 

Les élèves des grandes écoles de mon temps ont maintenu droit à un traitement de privilégiés. A en croire leurs CV, on leur offre à la sortie de ces formations une sorte de tourisme intellectuel au sein des institutions mondiales, ou françaises, les plus prestigieuses. 

Les « grandes écoles de mon temps » sont devenues des « écoles d’élite ». C’est probablement un moyen de les distinguer des nombreuses formations, apparemment de même durée et contenu, qui sont apparues depuis, du fait de la « massification » de l’enseignement supérieur. 

Ce que ce constat a de surprenant, c’est que ceux que nous considérons aujourd’hui comme des génies, ou des personnalités exceptionnelles, n’ont pas eu ce parcours. Les Bergson, Durkheim et autre Curie ou de Gaulle ont dû faire leurs preuves en partant du bas de la pyramide. Et leurs camarades de promotion y sont souvent restés. 

Alors même que toutes les études montrent que notre « élite », du fait de l’affaissement du niveau de l’Education nationale, est moins bien formée qu’elle le fut, elle commence dans la vie en pensant qu’elle est finie ?

Elite révolutionnaire ?

Une question pour 14 juillet : les révolutions résultent-elles d’un excès d’élite ? Un article ancien de The Economist rappelle une théorie qui le prétend. 

Si une société produit une élite qu’elle ne peut pas employer, elle la mécontente. Et l’esprit de l’élite, fort peu pratique, se prête naturellement aux théories révolutionnaires. Le phénomène serait cyclique. 

1789 en serait un exemple : l’élite bourgeoise trouvait que l’aristocratie l’empêchait d’exercer son talent. 

Curieusement, l’article ne parle pas de l’Allemagne d’avant-guerre. Là, l’élite était au chômage. Terreau idéal pour le Nazisme ? Peut-être en était-ce aussi de même de la Russie d’avant 17 ?

Il y aurait donc deux types « d’élite ». Celle qui occupe les fonctions les plus en vue, et celle qui en est privée. Derrière « élite », il faut peut-être entendre un certain niveau d’instruction. La tension entre ces deux « élites » viendrait de ce que la seconde n’a pas l’emploi qu’elle pense mériter, alors qu’elle a les moyens intellectuels de juger que la première n’est pas compétente. Ce que celle-ci ne comprend pas, car elle croit, comme l’ancienne aristocratie, qu’elle possède une légitimité innée. Et que rien n’existe en dehors d’elle. Surtout pas une « élite ». 

France d'Ancien Régime

La France est un curieux pays. On entend à la fois que, pour la changer, il faut toucher au plus haut niveau (son président), mais, lorsque l’on travaille avec les chevilles ouvrières de l’administration, qui, pourtant, fréquentent quotidiennement notre élite politique, on trouve une grande prudence, vis-à-vis de ce niveau. Comme si les intellectuels qui nous gouvernent étaient impuissants ? 

Hypothèse Tocqueville ? La France n’a pas changé depuis l’Ancien régime ? Notre élite de bêtes à concours vit dans un monde des idées à la Platon, qui n’a aucune prise sur le réel ? Ou, peut-être, qui  a accès a un niveau de réalité qui n’entre en jeu que lorsque des niveaux plus bas ont agi ? De même qu’un Napoléon n’aurait rien été si la France n’avait pas eu une tradition militaire centenaire, et la plus grosse population européenne ?  

(De même qu’il a perdu, là où elle n’avait pas de tradition : à savoir sur mer.)

L'invention de l'élite

Le mot « élite » est devenu un terme de dérision. Mais ce n’est pas le plus surprenant. Car l’élite moderne ne correspond pas à la tradition. Dans les pays anglo-saxons, il n’y a pas de tradition d’élitisme du diplôme, comme chez nous. Et chez-nous, l’élite actuelle n’a pas fait les études qui, dans notre tradition, sont d’élite… 

Phénomène souvent noté : une classe dominante cherche à justifier sa domination par sa supériorité. Ainsi, dans son histoire de l’économie, J.K. Galbraith explique que la théorie économique est un sophisme au service des classes dominantes ou montantes. 

Phénomène naturel ? « Mythe » dont parle les anthropologues ? Mythe dont le rôle est d’expliquer et de maintenir en ordre la structure des sociétés dites « primitives » ? Ou perversion du mécanisme ?

(Je me souviens avoir vu un article dans la presse américaine dans lequel un diplômé expliquait qu’il devait son intelligence à l’hérédité. Cela m’avait frappé, parce que je me souvenais d’articles de Science et Vie, lus dans ma jeunesse, qui disaient qu’il n’y avait pas héritage de QI.)

Qu'est-ce que l'élite ?

Il arrive souvent que mes amis me demandent de parler à leurs enfants en période de doute. Je ne sais pas pourquoi. Je me demande, maintenant, si, ce faisant, je n’ai pas rencontré la fabrique de l’élite. 

Le phénomène est le suivant. Il y a des jeunes gens qui sont des bêtes à concours. Ils commencent par Normale Sup ou HEC, sont déçus par ce qu’on leur enseigne, entrent à l’ENA, finissent dans les premiers, mais, toujours aussi malheureux. Car, que la réalité est triste par rapport à ce qu’ils avaient imaginé ! peut-être aussi en rapport avec le sacrifice de leur jeunesse ! Leur talent, d’ailleurs, a quelque-chose de fascinant : quel que soit ce qu’on leur enseigne, sérieux ou moins sérieux, scientifique ou non, ils ont un sixième sens qui leur fait comprendre comment gagner le concours. 

Curieux personnages. A la fois un pouvoir immense, tout est à leurs pieds, ce sont des dieux, et une pensée parfaitement abstraite, coupée des réalités, et ultra sensible aux modes. Attachants et dangereux ? 

Pas très scientifique, mes observations ? Cela mériterait l’enquête d’un anthropologue ? 

Mérite et devoir

On s’interroge aujourd’hui beaucoup sur le « mérite ». La critique de « l’élite », qui bat son plein, révèle qu’elle estime qu’elle a du « mérite », pour avoir réussi des études difficiles. En échange de ses mérites, elle a des « droits ». Ce que l’on dit moins, mais ce qui est totalement logique, est qu’elle considérait le reste de la population comme « paresseuse ». Elle avait donc, tout de même, un devoir, qui était de forcer ces paresseux à se mettre au travail, en leur coupant les aides qui leur permettaient de rester oisifs. (Enquête.) 

La panne de l’économie s’expliquait peut-être ainsi : ces gens ne voulaient pas « traverser la rue » pour aller chercher un travail, dégradant car correspondant à leur mérite réel, jusque-là surestimé par des gouvernements paternalistes. Retour à la réalité, fin de la récréation. Pour l’économiste Thorsten Veblen, les riches étaient la « classe oisive ». Pour ces nouveaux riches, la classe oisive était celle des pauvres. 

Il y a eu un temps, que l’on raille aujourd’hui, où « l’homme blanc » avait des « devoirs ». Parvenir au sommet de la société (et de l’humanité en ce qui concerne « l’homme blanc ») s’accompagnait d’obligations sociales. On parlait aussi de « pauvres méritants ». Les électeurs de M.Trump ont préféré cette élite ancienne à la nouvelle. 

Comme quoi le conditionnement social joue un rôle énorme dans notre façon de voir le monde. Ce qui est d’autant plus paradoxal que l’on a vécu un demi siècle d’individualisme effréné, durant lequel on a nié l’existence même de la société !

Mérite et promotion

Lorsque j’étudiais à l’INSEAD, on me demandait de lire des études qui expliquaient ce qu’était un « bon dirigeant ». Curieusement, je ne crois jamais avoir rencontré de dirigeant qui réponde à ces critères. 

L’explication pourrait être que le pouvoir ne va pas au mérite, ce que ces études décrivaient, mais à celui qui sait le prendre. Comme en politique, il faut savoir naviguer dans « l’appareil du parti ». Cette navigation peut d’ailleurs prendre des aspects surprenants. Dans le roman I Claudius, on voit Claude parvenir à devenir empereur en faisant croire qu’il est un imbécile, qu’il n’a aucun mérite. C’est probablement ce qui est arrivé à MM.Hollande et Biden : ils ont obtenu le pouvoir, parce que les autres combattants s’étaient éliminés les uns les autres, et qu’ils ne semblaient présenter aucun risque, qu’ils n’avaient apparemment aucun mérite. 

Dans cette histoire, il y a un imbécile : moi. Car, je me rends compte que, moi, j’ai cru au mérite et à sa reconnaissance par la société. Et que je ne fais que prendre conscience, aujourd’hui, que je suis hors jeu. Je pense que cela m’avait été inculqué par la société de mon temps. Mine de rien, elle devait tout de même fonctionner au mérite… 

Petite histoire du mérite

Mérite, voici un mot qui a une histoire.

Tout commence avec le phénomène bobo, décrit par un journaliste américain à la fin des années 90. La nouvelle classe dirigeante américaine est issue des « meilleures formations ». Elle est caractérisée par le fait qu’elle est bobo : elle est extrêmement riche, mais elle a hérité de la contre culture de l’université (dont les pères sont les « bohèmes » français, tels que Flaubert, et leur mot d’ordre : « épater le bourgeois »). 

« L’élite » française, mondiale peut-être, a repris cette argumentation. C’est là qu’apparaît le mérite. Contrairement à l’élite républicaine ou à l’élite des affaires américaines, l’élite moderne croit qu’elle doit des privilèges à son « mérite », au fait « qu’elle a travaillé dur » pour avoir ses diplômes (y compris en ne réussissant qu’après plusieurs essais, comme M.Macron). L’ancienne élite pensait, avec le gros de la population, que ce mérite lui donnait des devoirs. La nouvelle pense qu’il lui donne des droits, de se comporter en oligarque, au sens russe du terme.  

Et voilà ce que le sociologue Robert Merton aurait appelé une « innovation ». 

Les conséquences imprévues de la sélection

Mondial ras le bol vis-à-vis des élites. Et si c’était une conséquence imprévue de la sélection ? 

Le sélectionné pense qu’il a du « mérite », et que ce mérite lui vaut des privilèges. Il n’a pas compris qu’il avait été sélectionné pour avoir une fonction sociale. (Par exemple être professeur, s’il est diplômé de Normale sup.)

Une solution radicale ? Supprimer la sélection. Tirer au sort celui qui peut suivre les cours de tel ou tel établissement. Justification ? Il y a des gens qui ne peuvent pas suivre ces cours, quant aux autres, les différences entre eux sont infimes. C’est le raisonnement que l’on tient pour le permis de conduire : en dehors des chauffards, tout le monde peut conduire une voiture. 

ENA mondiale

Une biographie de Mme Thatcher et de ses successeurs dit que ses réformes ont été faites par des « énarques ». On croit que l’ENA nous est propre, mais elle a gagné le monde. Et cela se manifeste par le fait que, partout, existe un mouvement « anti élites ». 

Pourquoi ? Probablement du fait d’un double phénomène. 

  • L’idée s’est imposée selon laquelle la complexité du monde exigeait de donner ses commandes aux plus intelligents, l’intelligence était sélectionnée par l’école. C’est ainsi que les universités les plus prestigieuses se sont transformées en ENA : elles sélectionnent « l’élite » et l’expédient, sans aucune autre forme d’apprentissage, au sommet de tout ce qui compte. Et même, ce qui surprendra, des start up. Car ce qui fait la start up, c’est le financement. Et les fonds sont aux mains de l’élite, qui ne finance que l’élite. 
  • Parallèlement, l’égoïsme a gagné l’humanité. Son credo est devenu le chacun pour soi libéral. Dans ces conditions ceux qui devaient être de « grands commis » ne pouvaient que profiter de leur position. 

Qu’en tirer ? Deux enseignements :

  • Nous sommes tous responsables. L’ENA n’est que la partie émergée d’un phénomène social, et mondial. L’ENA ne va pas faire le printemps, il demande un changement collectif d’état d’esprit. 
  • Le « bien commun » collectif, la société comme filet de sécurité, et très mal garanti contre les coups de folie de ses membres. Toute la question de la « résilience » est ici.