Se réconcilier avec nous-mêmes

Depuis 1989, l’Occident dirige le monde… et s’est fait haïr. 

La raison semble double. Economique, d’abord. Le modèle qu’il promouvait a produit des crises. Culturel ensuite. Ses « Bobos » ont inventé une idéologie qui suscite un violent rejet. Idéologie, qui, par ailleurs, est obsédée par le bien, et a pour principe que l’Occident est l’incarnation du mal ! 

Désormais, le reste du monde revendique le droit de faire les erreurs de l’Occident !

Si l’on veut éviter une crise violente, l’Occident doit se réconcilier avec lui-même. Il a, effectivement, une vocation universaliste : son modèle s’est imposé. Et, il a des mérites : il n’est pas guerrier. 

Et l’Occident peut apporter aux autres des règles du jeu qu’ils n’ont visiblement pas comprises et l’expérience qu’il a tirée de ses erreurs. 

Juste milieu entre la conquête et la charité, il y a l’aide. Apporter à l’autre le recul qui lui permet de prendre conscience de ce qu’est réellement le monde, et de ses forces.  

Réalité relative

Emission américaine (Radiolab) reprise par la BBC. Il était question des tours que nous joue notre cerveau. 

Histoire d’un homme qui est devenu très lent, du fait d’un accident. Il a découvert la lenteur de sa parole (quasi insupportable pour l’auditeur), par hasard, après s’être enregistré. Son cerveau la lui restituait à la même vitesse que celle des autres personnes. D’ailleurs ceux qui vivaient avec lui, eux aussi, s’étaient adaptés. 

Autre histoire : une femme est sujette à des attaques. Une part de son cerveau est nécrosé. On la lui enlève. Mais cela l’empêche de comprendre une carte, et lui fait perdre le sens de la durée. Ce qui fait d’elle quelque-chose comme la championne du monde des courses d’ultra longue distance (pouvant durer une semaine) : le temps ne lui pèse plus. Quant à l’orientation, elle a trouvé un moyen de compenser ses failles : arrivée à un embranchement, elle prend n’importe quelle route, mais elle laisse un fil d’Ariane. Quand elle comprend qu’elle s’est trompée. Elle rebrousse chemin.

Ces cas sont-ils la règle ou l’exception ? J’ai fini par penser que la société me trouvait, comme ma maman, « pas très malin, mais tellement gentil », par exemple. Nous avons certainement tous une vision totalement fausse de la façon dont nous sommes perçus. Nos difficultés existentielles viennent probablement, en grande partie, de ce que nous n’en avons pas conscience. 

Pourquoi est-il difficile d'aider ?

Dans un précédent billet, je disais que beaucoup de phénomènes se conjuguaient pour nous empêcher d’aider notre prochain. De quoi s’agit-il ?

  • Nos interprétations sont fausses. Je saute, inconsciemment, de l’observation au jugement. Et je n’écoute plus. Ainsi, je tends à appliquer à l’autre un stéréotype. La personne que je veux aider, par exemple, peut me prêter des intentions qui ne sont pas celles d’un donneur d’aide. Elle me fait entrer dans un mauvais stéréotype. 
  • La société nous impose des règles qui s’opposent à la relation d’aide. En particulier, elle nous donne des rôles et il est impossible de faire, en temps normal, en public un « examen de conscience » ou de dire que « le roi est nu ». 
  • La société nous impose, dès la naissance, des objectifs et des façons de les atteindre. Ils sont rarement appropriés à une personne donnée. Ils sont même, généralement, la raison principale de nos drames existentiels. 
  • Finalement, la relation d’aide est une recherche créative tous azimuts. Ce qui « bloque » celui que l’on veut aider est tellement évident qu’on ne le voit plus. Or, nos rigidités intellectuelles nous maintiennent dans les sentiers battus.  

Aide et panne

Il y a fort longtemps, ma voiture connaissait des pannes incompréhensibles. Soudainement, elle s’arrêtait. Ce qui est extrêmement ennuyeux. Mon garagiste ne trouvait rien. Un jour, je suis pris dans un bouchon. Le conducteur qui me suivait sort de sa voiture et vient vers moi : votre clignotant ne marche pas ! me dit-il. Je me suis alors souvenu de ce que m’avait raconté un ami, qui avait eu un incident semblable : cela signifiait un fusible claqué. (Bizarre. Je pensais ne pas avoir fait attention à cette histoire.) Et, effectivement, c’était cela. Le fusible était lié au clignotant et au système de refroidissement du moteur. Le refroidissement ne marchant plus, quand le moteur chauffait, la voiture s’arrêtait. 

On s’interroge rarement sur ce que signifie aider. C’est à la fois évident et pas si évident que cela. Prenons cet exemple. 

  • L’aidé cherche à résoudre un problème, qu’il ne sait la plupart du temps pas formuler. Ou qu’il formule mal, voire de façon trompeuse. Dans ce cas je constatais que ma voiture s’arrêtait de manière aléatoire. Mais je n’avais aucune idée d’où pouvait provenir la panne. La solution de l’énigme m’a étonné, d’ailleurs : je ne soupçonnais pas qu’il pouvait exister de tels étrangetés dans une voiture. (Par principe, je suis fâché avec la mécanique.)
  • Le principal outil du « donneur d’aide » est le « feedback ». Il donne des informations à l’aidé sur ce qu’il est, sur sa façon de se comporter, « en réalité ». Bon exemple : seul, je n’avais aucune chance de voir le fonctionnement de mon clignotant. Il en est de même pour nos problèmes personnels : ils se résoudraient facilement, si nous pouvions nous voir de l’extérieur, avec les yeux des autres.
  • Connaissez-vous beaucoup de gens qui sortent de leur voiture pour indiquer à quelqu’un d’autre que son clignotant est en panne ? La difficulté de l’aide est que de nombreux phénomènes, tout à fait naturels, se conjuguent pour fausser cette transmission d’informations. Or, ils nous sont quasiment consubstantiels. Les éviter est une question de prise de conscience, essentiellement, de techniques et de pratique. 
  • Finalement, le plus curieux est le rôle du « donneur d’aide ». Comme dans ce double cas (si l’on ajoute l’ami au conducteur qui est sorti de sa voiture), il répond rarement à une demande, et il n’a pas conscience des conséquences de l’aide qu’il apporte… Et pourtant, c’est ce type aide, sans but bien défini, qui est efficace. 
Enquête : quand vous cherchez à aider quelqu’un, en quoi la façon dont vous voulez aider correspond-elle à ce qui précède ? Ou n’y correspond pas ? Votre aide est-elle efficace ?

Aider : rien de plus important ?

Faut-il se mêler des affaires des Ouighours et des Chinois ? Il n’y a peut-être rien de plus important que de comprendre comment doit procéder l’aide. C’est une étude à laquelle Edgar Schein a consacré la majeure partie de ses travaux, et qu’il a nommée « Process consultation ». Tentative d’introduction :

Aujourd’hui, deux théories se partagent le terrain. 

  • L’une, liée généralement au « développement personnel » et au libéralisme, dit : chacun doit se débrouiller seul. 
  • L’autre, sa soeur ennemie, est associée à ce que l’on appelle en anglais le « Care », la compassion. Le sujet est lié au « droit d’ingérence ». 

Chacune a ses défauts, dénoncés par l’autre. Le développement personnel, c’est le renard libre dans le poulailler libre. Le Care, le masque du néocolonialisme et de la domination. C’est une des raisons pour lesquelles les droits de l’homme ont acquis une mauvaise réputation : on leur reproche d’aller main dans la main avec les intérêts de l’Ouest ou de tel ou tel groupe d’intérêt occidental. 

Process consultation entre dans une troisième voie : « Organization development ». C’est l’idée du « Personal development » appliquée aux groupes humains : que faut-il faire pour qu’ils soient bien dans leur peau ?

Son objectif est de faire ce que les deux autres doctrines font de bien, mais sans leurs effets pervers. Il y parvient en attaquant l’hypothèse implicite sur laquelle elles reposent : l’individu. Ces deux théories sont des individualismes. Elles se trompent : contrairement à ce qu’elles disent, l’individu ne vit pas seul dans l’éther. Il appartient à une société, et c’est là que se résout leur contradiction. Car, c’est en changeant cette société que l’on change le sort de l’individu. 

Process consultation, en particulier, est la question du Care reprise avec ces nouvelles hypothèses. Voilà ce que cela donne :

Certains psychologues affirment que l’on ne doit aider que des personnes qui demandent de l’aide. Mon expérience contredit totalement ce point de vue : 1) on est rarement conscient de ses difficultés 2) quand il y a appel à l’aide, il est souvent, toujours ?, trompeur. 

Pour Process consultation, l’occasion fait le larron. Le donneur d’aide révèle la demande en proposant ses services. (Le commerçant ne fait pas autrement !) La relation d’aide résulte donc d’un échange bizarre à la fin duquel une personne décide de faire confiance à une autre, et de lui parler de ce dont elle ne se parlait pas à elle-même. 

Mais les surprises ne font que commencer. Reprenons, pour le montrer, le cas des Ouïgours. Pour Process consultation, il n’y a pas de bons et de mauvais. Il n’y a que des gens qui ont mal posé un problème. C’est par là qu’il faut prendre la question. Comme son nom l’indique, Process consultation constate que ce qui cause nos problèmes ne vient pas de notre nature (bonne ou mauvaise, par exemple), mais de processus, c’est à dire de notre façon de traiter le dit problème. Pour certains, la meilleure façon d’acquérir un bien est de le voler. Mais ce n’est pas le seul moyen. Le rôle du « donneur d’aide » est d’aider celui qu’il aide à prendre du recul par rapport à sa vie, à la voir de l’extérieur. C’est ainsi qu’il peut apercevoir ce qu’il désire et ce qui l’empêche de réaliser ce désir. Et cela vient de ce qu’il s’y prenait mal, mais aussi, souvent, de ce qu’il lui manquait les compétences de quelqu’un pour atteindre son objectif. Souvent, il s’était replié sur lui même, alors que la solution était à portée de main. Et voilà le second rôle du donneur d’aide : il aide celui qu’il aide à se connecter à la société. C’est un tisseur de lien social. 

Conduite du changement et projet informatique

Discussion avec un expert de grands projets de mise en place de systèmes d’information. Je suis impressionné par l’évolution des techniques modernes, mais aussi par la capacité à prendre en compte vite et bien les particularités des métiers des différents services concernés. 

Seulement, implicitement, il est fait l’hypothèse que, si le système est parfaitement paramétré, il va être parfaitement utilisé. Or, il y a autant de raisons, sans lien avec lui la plupart du temps, qu’il y a d’employés, que ce ne soit pas le cas. Et mon interlocuteur en est bien conscient. La conduite du changement consiste, justement, à faire que ce ne soit pas le cas. Comment ? 

Dans un premier temps il faut définir l’objectif du projet : que veut-on « changer » dans l’organisation ? Que veut-on gagner ? Avec des chiffres. Ensuite, on ne doit pas s’arrêter avant d’avoir atteint le but. La conduite du changement, c’est l’art délicat du Pit Bull.

Il y a l’esprit, et la technique. Les techniques de « conduite du changement » sont conçues pour garantir l’atteinte de l’objectif en un temps court, et connu. Sans les dommages qu’occasionne l’emploi d’un Pit Bull, ou d’un équivalent. Et encore ?

On encadre le changement et sa durée, en utilisant des « schémas directeurs » adaptés à la question à traiter. Le principe fondateur de « l’animation du changement », qui va utiliser se cadre comme guide de son action, consiste à faire coïncider intérêt général et intérêt particulier. 

Le point le plus important à saisir est le changement que ce changement entraîne dans la situation du leader du projet : de responsable, il devient « donneur d’aide ». Ce qui signifie que, de « personne à abattre », il devient sympathique. 

Le cordonnier thérapeute

Un spécialiste du redressement d’entreprise me disait qu’il devrait faire pour son entreprise ce qu’il faisait pour les autres. Les cordonniers sont mal chaussés. C’est bien connu. 

Mais ce n’est pas au cordonnier de se chausser, ni au coiffeur de se coiffer, ni au chirurgien de s’opérer. Nous avons besoin des autres pour résoudre nos problèmes. 

Certes. Mais le problème est peut être le problème lui-même. Comme semblent le montrer ces exemples de gens qui ont subi des violences dans leur jeunesse, il est difficile d’exprimer ses maux. Peut-être que nous prenons des chemins détournés pour cela. Nous cherchons nos maux chez les autres. Jusqu’à ce que les techniques que nous avons mises au point pour les aider nous fassent découvrir que nos difficultés ne sont pas si graves que cela, puisqu’elles ont désormais une solution simple, pour les autres. 

Il y aurait tout de même une façon d’être un cordonnier bien chaussé ? D’avoir fabriqué suffisamment de chaussures pour que l’une nous convienne ? 

Qu'est-ce qu'aider ?

Un psychologue disait qu’un « accident » faisait perdre à l’homme ses repères.  Il se sentait impuissant comme un nouveau né. (C’est le cas de beaucoup de dirigeants, actuellement.)

Or, il a en lui ce qui est nécessaire pour se tirer d’affaires, voire profiter des opportunités que produit tout changement. 

Le rôle du donneur d’aide est là : l’aider à « retrouver ses moyens ». Une forme de rééducation ?

L'art du don

Si l’on lit ce blog, on verra que, pour moi, la formation professionnelle est une solution à la crise sociale, occidentale.

Il y a de plus ou moins bonnes façons de s’y prendre. Le responsable d’un organisme para public m’expliquait que ce qu’il faisait était une Bérézina. Les entreprises avec lesquelles il travaillait se déchargeaient entièrement de la formation sur lui. Si bien qu’il se retrouvait face à des problèmes invraisemblables (notamment des étudiants sans éducation, qu’il devait nourrir, et qui partaient pour un oui pour un non), et qu’elle était inefficace, et coûtait extrêmement cher à la collectivité (nous).

Une autre personne me disait qu’elle avait procédé différemment. Elle était partie de la demande des entreprises : le recrutement. De là, elle leur avait fait remarquer que c’était une question de formation, et que cette formation était de leur responsabilité. Et que, si elles s’unissaient, mettre en place un cursus de formation ne leur coûterait pas cher, surtout si elles faisaient tout ce qui faut pour que les étudiants ne partent pas chez d’autres une fois formés. A ce point, éventuellement, il mobilisait les ressources de la collectivité pour trouver une salle pour les cours (un local désaffecté), ou pour aider les conjoints des étudiants à s’installer à proximité. Tout cela ne coûtait presque rien, et donnait de très bons résultats.

Logique du don et de l’aide ? Si l’on donne, l’autre pense que c’est un dû. Il agit en parasite. Si vous partez de son besoin, et l’aidez à utiliser ses moyens pour y répondre, il vous est reconnaissant ?

Aider ou ne pas aider ? telle est la question

J’ai tendance à aider les gens que je rencontre. Complexe de supériorité ? En tout cas, je constate que ça ne marche pas toujours.

Edgar Schein dit que le bon donneur d’aide est celui que l’on trouve utile. On tend à me trouver utile, mais je pense que je ne le suis pas à tous les coups. L’aide peut déresponsabiliser.

Peut-être faut-il modifier ce que dit Edgar Schein. Le donneur d’aide doit juger qu’il est utile. Pour cela, il doit trouver une logique dans ce qu’on lui dit. S’il n’y parvient pas, c’est qu’il est inadapté.

Soit il y a effectivement absence de logique, et il ne faut pas se substituer à l’expérience de la réalité. Soit il y a « une autre logique », et on ne doit pas interférer avec.