Point

Un point sur mon étude en cours de l’entreprise française.

C’est un rien « The heart of darkness ». Plus j’avance, plus je découvre, plus je m’enfonce. Cela aura-t-il un terme ?

Nos entreprises et start-up ne paient pas de mine. C’est déprimant ! Et pourtant, quel potentiel ! La Ferrari est aux mains d’un conducteur du dimanche ?

Notre tissu économique (à l’exception de nos multinationales) a une guerre de retard. Au lieu de s’entraider, les entrepreneurs se jalousent. Et quand il existe des « donneurs d’aide », leurs conseils sont dangereux ! (Conséquence de notre arriération collective : leur expérience n’est plus pertinente.)

Alors ? Peut-on laisser s’effondrer notre économie ? Oublions le délit de sale gueule et retissons des solidarités à partir des compétences avérées ?

Complexe d’infériorité

Je crois avoir compris ce que je trouve désagréable dans les relations humaines actuelles.

Implicitement, mon interlocuteur me prend pour un inférieur. Il projette sur moi son savoir, comme si j’étais un ignorant. Si bien que je dois absorber un cours, mal digéré, sur un sujet que j’étudie parfois depuis plus de vingt ans. Mais, que sais-je ? C’est pourquoi je l’écoute poliment. Quoi que, progressivement, un peu agacé.

En fait, le phénomène ne m’est pas propre. Je parle souvent d’un mathématicien, inventeur d’une branche des mathématiques, à qui le moindre « petit jeune » prétend faire la leçon. Ce qui se termine d’autant plus mal que notre mathématicien est corse…

Manifestation naturelle à une société d’individus ? Moins on a de culture, plus on l’étale ? Fameux effet Dunning-Kruger ? Qui a une explication ?

En tous cas, la technique corse n’est pas efficace. J’en ai trouvé une autre : lorsque je demande à mon interlocuteur comment il voit l’avenir, il est généralement beaucoup moins sûr de lui, et finit pas me demander de l’aide…

Edgar Schein

Je dois aider pas mal de gens, notamment des dirigeants. J’en suis arrivé à me demander comment aider. Et comment « monter un programme » quelque peu scientifique d’étude de la question.

J’ai relu les travaux d’Edgar Schein consacrés à « Process consultation ». J’ai trouvé qu’il posait les bonnes questions. Mais que les solutions qu’il apportait ne convenaient pas. Dans beaucoup de cas, par exemple, le problème ne se pose pas, parce qu’il est résolu par un réflexe naturel. Il se trouve, par exemple à nouveau, que l’on tend à me faire confiance, et à me raconter sa vie. Au fond, ce qui comptait dans ses travaux, c’était la question, mais pas la réponse !

Je voulais lui dire un mot de mes observations, lorsque j’ai appris qu’il était décédé. Ce qui fut un choc. Il avait 94 ans. Mais je le croyais éternel.

Edgar Schein a joué un grand rôle dans ma vie. Quand j’ai écrit mon premier livre, à partir de mon expérience, en bon ingénieur, j’ai fait une étude bibliographique afin de savoir si je n’avais pas réinventé la roue. Effectivement, c’était le cas. J’ai lu des travaux qui, curieusement, utilisaient quasiment mon vocabulaire. Il s’agissait de systémique, plus tard devenue théorie de la complexité. C’est ce dont parle Edgar Morin, que j’ai découvert beaucoup plus récemment.

Seulement, l’effet de sidération passé, je me suis rendu compte que la systémique « ne marchait pas ». C’est une modélisation mathématique, qui décrit les faits après coup. Cela ne sert à rien au praticien. C’est à ce moment que j’ai lu un article d’Edgar Schein. Lui avait appliqué les sciences humaines aux questions sociales, et là je m’y retrouvais. En particulier, je ressemble de manière frappante à un anthropologue.

Il m’a toujours semblé être passé à côté de la gloire. Certes il a une belle carrière au sein de la Sloan School of Management. Certes il est à l’origine de la première étude sur le « recodage » des prisonniers américains par les Chinois, pendant la guerre de Corée, du terme « culture d’entreprise », et de l’Organization Development, lui même à l’origine de l’Organization Behaviour grand sujet de MBA… mais il n’a pas écrit de « modes de management », qui se vendent à des millions d’exemplaires.

Je pense que c’était le dernier des Mohicans du grand courant des sciences humaines germaniques, le dernier descendant des Freud et autres Weber. Un scientifique égaré dans un monde de boutiquiers.

Au bout d’une sorte de dialogue de sourds, par mail, il m’a dit que j’avais réinventé ses travaux. (Je l’ai senti surpris : comment un extra terrestre n’ayant jamais été à l’université pouvait-il y parvenir ?) Ce qui n’était pas juste. Mais ce qu’il écrivait me semblait tellement évident, que j’ai mis longtemps à comprendre son importance. Dommage.

Ensuite, il m’a mis en contact avec un de ses anciens étudiants, professeur de MBA, qui m’a proposé d’écrire avec lui. Ce que je n’ai pas fait. Dommage ?

Contrairement à ce qui semblerait évident au moindre Anglo-saxon qui parvient à attirer l’attention d’une célébrité, je n’ai jamais rendu visite à Edgar Schein. Les voyages sont une perte de temps. Pourtant, le sus-dit professeur était convaincu que nous nous connaissions. Je crois que cela tient, outre à nos échanges de mails, à ce que j’ai lu plusieurs de ses livres. Et que l’on ne parle jamais autant de soi que dans un livre scientifique.

Pour moi, Edgar Schein a été un « donneur d’aide ». C’était peut-être sa nature.

Le paradoxe de l’aide

Une grande partie de la population considère que le gouvernement lui en veut. Celui-ci est probablement surpris, parce qu’il fait beaucoup pour aider le pays. Et que ce qu’il fait est plutôt bien pensé. Voici l’impression que me laissent les enquêtes de l’association des interpreneurs.

L’explication de ce paradoxe, semble tenir à ce que les « territoires », ne sont pas ou plus « équipés » pour tirer parti des aides gouvernementales.

Le mot clé est « aide ». Un ami suédois me disait que, dans son pays, l’entreprise recevait peu d’aides financières. Elle n’en a pas besoin, car elle reçoit un autre type d’aide, qui est beaucoup plus efficace : la stimulation de son environnement immédiat. En Suède le collectif est premier. La Suède est très fière, par exemple, d’être le seul pays à avoir respecté les engagements de la conférence de Rio, en 92. Projet collectif.

S’il l’on veut mettre un terme au mécontentement et rendre sa puissance économique au pays, faudrait-il reconstituer une solidarité et un « esprit de corps », au moins locaux ?

Les raisons de la colère

« Nulle part il n’y a de perspective. » Un dirigeant expliquait le malaise français par le « manque de vision » du gouvernement et des politiques. Pas un pour rattraper les autres. Le mieux qu’ils aient trouvé, c’est les jeux olympiques. Risible.

« On vit à la petite semaine dans la peur, on passe de peur en peur. » Et chaque peur, qu’elle soit virus ou soviétique n’est, finalement, pas glorieuse. On s’y habitue.

Cela produit un « manque de confiance en soi ».

Je me demandais comment faire, quand j’ai pensé à « top boss », l’aide qu’apporte au dirigeant l’association des interpreneurs. Discuter avec d’autres dirigeants semble lui permettre de reprendre son sort en main. Et confiance en lui. Du coup, il n’a plus besoin de « perspectives ». Ou il les crée lui-même.

Une solution ?

Les principes du changement ?

Je n’ai pas connu mon grand père paternel. Il avait le même âge qu’Hitler. Comme lui, il avait été caporal.

Il n’avait pas eu de jeunesse. Après un long service militaire, ç’avait été la guerre; Il avait perdu le bras droit, après plusieurs blessures. Ce qui, j’imagine, lui avait valu d’être nommé facteur. Il parcourait 40 km par jour, en Corrèze. Il y avait beaucoup de gens isolés en ces temps. Ils s’abonnaient à un journal pour avoir la visite du facteur.

Il a laissé peu de traces. Mon père avait raté le train qui devait le conduire en pension, il croyait qu’il en serait dispensé, son père l’y a amené, à pieds, et à grandes enjambées. 40 ans après, mon père conservait un souvenir effrayé de cette marche, et peut-être de la dureté de son père. Ma plus jeune tante, qui avait 4 ans à sa mort, n’a gardé de lui que l’image d’un homme qui balayait du bras gauche. En 39, il est allé voir les soldats français prendre le train pour le font. Il a dit à une de mes tantes : nous avons perdu la guerre : les soldats pleurent, en 14, ils riaient. Mon arrière grand père maternel le considérait comme l’homme le plus intelligent de la commune.

A tort ou à raison, j’ai toujours pensé que ma grand mère, que j’ai peu connue, n’avait pas été heureuse. Peut-être rêvait-elle d’autre chose que d’un invalide ? Peut-être n’aurait-elle pas voulu avoir 10 enfants ?

En tous cas, j’en ai tiré une leçon concernant le changement. Beaucoup de gens ressemblent à mon grand père, je crois. Ils ont souffert un calvaire. Ils travaillent dur sans se plaindre. Et ils prennent leur part des tâches ménagères. Alors, ils se croient des droits. N’ont-ils pas raison ?

Eh bien, ça ne marche jamais. Je crois qu’il faut toujours partir de l’autre, et de ses malheurs. Ce n’est que lorsqu’on l’a aidé, qu’il découvre nos mérites. Et d’ailleurs des mérites que l’on ne se connaissait pas.

Une leçon pour nos écolos ?

Operating partner

Operating partner, récente découverte.

Mon enquête montre que le terme aurait été créé aux USA, vers l’an 2000. L’operating partner était un membre d’un fonds d’investissement dont le rôle était d’aider les participations du fonds à atteindre leurs objectifs financiers.

Aujourd’hui, il s’agit plutôt d’experts qui apportent à une entreprise une compétence qui lui manque.

J’ai découvert que j’avais été un « operating partner » avant même que le terme existe.

Pour moi, l’operating partner est « personne » dans « mon nom est personne » : il crée les conditions pour que celui qu’il aide soit à la hauteur de sa légende.

Aide et conseil

Imaginez que vous rencontriez un vous-même de 20 ans, que lui diriez-vous ? Exercice que me propose une amie.

Avec le recul tout est simple. Ma vie est une série d’erreurs de débutants. Contrairement à ce qu’on lit un peu partout (« mon génie n’a pas été reconnu »), j’aurais dû écouter les conseils que l’on me donnait. Tout simplement parce que ceux qui les donnaient avaient une expérience que je n’avais pas. Et, qu’au fond, avec l’expérience que j’ai aujourd’hui, ce qu’ils me disaient était « évident ».

Et pourtant, c’est parce que je me suis tapé la tête contre les murs, que je suis ce que je suis. Que je ne suis pas « rentré dans le rang ».

Le danger du conseil est de faire d’un « jeune con », un « vieux con ».

Pas de conseil, alors ? Pas de conseil, mais de l’aide, peut-être. L’aide ne donne pas des réponses, mais pose des questions : avez-vous pensé à… ? Dans votre situation, j’ai rencontré ce problème… ?

Vous me poussez dans mes retranchements, m’a dit un jour un dirigeant. Je pense que c’est cela l’aide : amener une personne à découvrir ses convictions. En quelque-sorte ce pour quoi elle est prête à se battre, à mourir, sans plus réfléchir.

Ere de la délation ?

Voici ce que l’on lit sur les marches d’une école primaire. Photo d’un ami.

Le mot « délation » rendait mon père livide. Il avait connu la guerre. Son exclamation lorsqu’un surveillant a demandé à des parents d’élèves que leurs enfants dénoncent ceux qui leur volaient leurs affaires est restée marquée dans les souvenirs de ma famille.

Comment peut-on faire l’apologie de la délation ?

L’affaire de ma vie : l’aide ?

L’honneur de l’homme est de se débrouiller seul. Quoi qu’il lui arrive. Pour lui, mais aussi pour les autres : ça leur évite de se retrouver dans un camp.

Mais il ne peut y parvenir seul, paradoxalement, et contrairement à ce que dit Clint Eastwood. Il doit s’être fait des amis. Une société qui a détruit le lien social est une société de délateurs ?

Que sais-je ?

« Je voudrais que chacun écrivit ce qu’il sait, et autant qu’il en sait » (Montaigne) 

Cela devrait être la devise du consultant, mais aussi du médecin et du journaliste. 

On vit à une curieuse époque : tout le monde affirme tout savoir, sur tout. Du coup, on ne croit plus personne. 

Or, nous avons tous une expérience, et elle peut être, extrêmement, utile à ceux qui ne l’ont pas. Encore faut-il trouver en quoi elle consiste. Ce qui demande, auparavant, de se convaincre qu’on peut affirmer son ignorance, sans perdre la face.