Décadence

Après moi le déluge, ai-je toujours pensé. Je n’étais pas satisfait de ce que je voyais, mais je l’acceptais avec cynisme. Peut-être en me disant que cela méritait de disparaître. Mais que ça tiendrait bien le temps de ma vie. Bien entendu, on n’est jamais cohérent. Instinctivement, je me suis toujours battu pour l’intérêt général, convaincu, par exemple, que mes entreprises clientes étaient les plus belles du monde et qu’elles avaient un potentiel fou à développer. (Un prêtre m’a parlé, pour résumer mon cas, de la « parabole du grain de blé » !) Dissonance cognitive, en bref.

Seulement, je me demande si ma résignation n’était pas partagée par la population. C’est en entendant parler d’Oscar Wilde que l’idée m’est venue. Comme Baudelaire, c’était un « décadent », et le décadent vit de l’instant. Avons-nous été tous des « décadents » ? Et, si c’est le cas, qu’est-ce qui a pu produire ce phénomène ?

Surtout, paradoxe, et certainement pas idée très neuve : et si la vie digne d’être vécue était celle qui construit un avenir que l’on ne connaîtra jamais ?

Walk the talk

Un dirigeant, dont les affaires vont très bien !, me disait qu’il rencontrait des gens qui lui racontent qu’ils ne sont pas heureux dans leur travail et lui expliquent ce qu’ils aimeraient faire. Il leur répond : venez chez moi, ce que vous voulez faire, c’est exactement ce que j’attends de vous ! Personne ne vient. De quoi ont-ils peur ? Alors ? Il espère que l’idée fera son chemin dans leur tête, et qu’ils se souviendront de lui dans quelques années. 

En l’écoutant, j’ai pensé qu’il racontait mon expérience. Le changement amène quelqu’un à faire ce qu’il dit qu’il a toujours fait ! Les Américains ont une expression pour cela : « talk the walk and walk the talk » : « dire ce que l’on fait et faire ce que l’on dit ». « Walk the talk » paralyse le Français. C’est une caractéristique nationale, je crois. (Les psychologues appellent ce phénomène : « dissonance cognitive ».)

J’ai demandé à un autre chef d’entreprise, qui a changé de « modèle économique » pour cause de coronavirus, comment il avait vécu cette expérience. Il m’a répondu que ç’avait été « violent » ! Le seul mot qu’il trouvait pour décrire ce qu’il avait traversé est : deuil ! Il lui a fallu des mois pour avoir le courage de regarder la situation en face. Je jouais le rôle de sa conscience : désagréable, mais, paradoxalement, stimulant ! Les idées (« géniales » !) qu’il a trouvées sont évidentes. Pourquoi ne les avait-il pas eues plus tôt ? Parce qu’il pensait avoir « hérité » une organisation. Or l’héritage est à la graine ce que le projet d’avenir est au blé !

La sélection naturelle aurait-elle voulu la schizophrénie ?

Un sous-produit de ma tentative de compréhension de notre modèle de société est la réhabilitation de la schizophrénie :

A l’origine était Bateson
Bateson a une théorie fameuse concernant la schizophrénie. L’injonction paradoxale. Le cas type est la relation mère, enfant. La mère place l’enfant, qui ne peut pas s’échapper, dans une situation irrationnelle. Par exemple elle lui dit à la fois qu’elle l’aime, tout en le repoussant. L’enfant s’adapte rationnellement en devenant irrationnel, schizophrène.
Hypocrisie et schizophrénie
J’ai toujours interprété Tartuffe comme croyant à ce qu’il disait. Quand il se dit dévot, il se croit dévot, il n’est pas conscient de tromper. Il refuse (inconsciemment) de se voir tel qu’il est. Le psychologue Robert Trivers semble m’approuver. Il observe que, pour mentir efficacement, il faut croire à son mensonge. C’est pour cela que l’hypocrisie me paraît une forme de schizophrénie. Un dédoublement de la personnalité.
La sélection naturelle et la schizophrénie
Perfide Albion, « langue fourchue » dit l’Indien du cowboy… l’hypocrisie est une caractéristique culturelle de l’Anglo-saxon. C’est un atout, puisque, si vous le croyez, il vous dévalise. L’hypocrisie anglo-saxonne a le même rôle que l’aspect de certains animaux qui trompent leurs proies. C’est pour cela qu’il me semble que la schizophrénie résulte de la sélection naturelle.
Il est possible, d’ailleurs, que l’équilibre mental de l’Anglo-saxon soit relativement solide. En effet, il pense que la fin justifie les moyens. Puisque sa cause est juste, toutes les tactiques sont bonnes pour gagner. Sa réussite sera d’ailleurs la preuve de l’approbation divine.
(Cependant, l’hypocrisie n’est pas une arme absolue. Phénomène de « dissonance cognitive » : l’hypocrite a une faille, il ne peut pas supporter d’être mis en face de ses contradictions.)

Schizophrénie et créativité
Il est aussi possible qu’une forme de schizophrénie soit favorable à la créativité. Une des grandes idées grecques est celle de la dialectique : une pensée qui se construit par contradictions. Peut-être qu’être un tantinet schizophrène permet de vivre avec de telles contradictions, le temps nécessaire pour leur trouver une solution ?

La schizophrénie est bonne pour la société
En poussant ce raisonnement, j’aboutis à une idée qui court de Machiavel à Adam Smith : c’est en faisant le mal que l’on fait le bien. Les médecins de Molière, par exemple, furent la pub de la médecine à une époque où elle n’avait rien de séduisant. Peut-être que, sans eux, elle n’aurait pas survécu ? De même les droits de l’homme sont la meilleure arme commerciale des Anglo-saxons. Mais, eux, refusent qu’ils les contraignent (c’est une raison, par exemple, du retrait de l’Angleterre de l’UE). Conséquence imprévue : les droits de l’homme ont gagné le monde.
Un épisode fameux est raconté par E.P Thomson (THOMPSON, E.P., The Making of the English Working Class, Vintage Books USA, 1966). L’Angleterre est le berceau des droits de l’homme. Mais homme, en anglais, signifie possédant. La France du 18ème siècle s’est méprise. Elle a cru que le principe était universel. A la nouvelle de notre Révolution, la classe supérieure britannique a pris peur. Cette erreur de traduction pouvait avoir des conséquences terribles. Elle a décrété l’état d’urgence. Pour que le peuple ne soit pas contaminé par la peste égalitaire, elle l’a divisé pour régner. En dissolvant la communauté traditionnelle, elle a inventé le prolo (la classe ouvrière), et fait la fortune de Dickens. Mais il était trop tard. Le bien était fait.

La schizophrénie comme pathologie
Question finale. N’est-il pas exagéré de parler de schizophrénie pour tous ces phénomènes ? Et si, comme beaucoup de maladies, la schizophrénie, en tant que telle, était un cas limite d’une caractéristique favorable à la société ? Accepter la contradiction ?

Dissonance cognitive

La dissonance cognitive est une différence entre ce à quoi l’on croit, et ce que l’on fait vraiment. (cf. le Bobo.)
C’est un phénomène lié à l’hypocrisie. Il est au cœur du changement, puisque le changement est très souvent dû à une difficulté à réaliser ce que l’on pense bien (et que l’on disait faire jusque-là – cf. la charte d’éthique d’Enron).
Les universitaires anglo-saxons ont cherché à utiliser ce mécanisme comme moyen d’influence d’un comportement. Par exemple, un ami m’a envoyé une bande dessinée dans laquelle un consultant demande à un employé pourquoi il travaille dans des conditions abjectes, alors qu’il est deux fois plus intelligent que son patron. Devant cette situation absurde, l’employé rationalise la contradiction : ce travail est passionnant.
On peut aussi utiliser la dissonance comme un moyen de motivation. Il s’agit alors d’amener l’homme à la hauteur de sa légende. Si elle réussit, la transformation conduit à une énorme vague d’optimisme. Mais il faut procéder avec prudence. Car la dissonance met l’homme en face d’une image qu’il hait. Son réflexe naturel est de détruire le miroir. Comme Tartuffe.