Dickens, par André Maurois

Un essai d’André Maurois sur Dickens. Dickens a quelque chose du succès à l’américaine. Le « self made man » tout en énergie, et en débrouillardise. 

Il est d’une bonne famille qui a très vite des difficultés, du fait d’un père qui dépense sans compter. Il connaît la prison pour dettes. L’enfant Dickens doit travailler. Son éducation est lacunaire. Mais il est entreprenant. Très tôt, il devient journaliste. Il invente un style de roman qui va faire, immédiatement, sa fortune. Il publie par épisode. Il conçoit chaque épisode pour la prochaine livraison, sans savoir où il va. Mais en tenant compte des réactions du public. Car il veut vendre beaucoup. (Lui aussi ne sait pas compter.) Ce qui amène parfois ses personnages à des revirements inattendus. Son inspiration est nourrie par son expérience d’enfant, et de journaliste. Il finit son existence sur une scène, en donnant ses oeuvres en spectacle. C’est un acteur né, qui vit ce qu’il dit. Il a un succès énorme. Mais il s’épuise à la tâche. 

Qui a tué Edwin Drude ?

Edwin Drude est le dernier roman de Dickens. Il est inachevé. Dickens est mort en son milieu (il le publiait en feuilleton). Ce qui est malheureux parce que l’on ne saura jamais qui a commis le crime dont il parle. Si bien qu’une grande quantité de fins ont été publiées. France Culture en parlait, il y a quelques temps.

Ce serait l’histoire de deux jeunes gens qui doivent se marier. Mais un sinistre personnage est jaloux du promis, qui est Edwin Drude. Ce dernier disparaît. Qui est le coupable ? Mais l’affaire est plus compliquée qu’il n’y paraît, car il n’est pas sûr que les jeunes gens se soient vraiment aimés…

Ce qui m’a frappé est que ceux qui ont essayé de la conclure ne parlent pas du roman précédent de Dickens, le seul que j’ai lu. En effet, on y voit quelqu’un que l’on croit mort, mais qui réapparaît sous une fausse identité. Il devait se marier avec une personne, qu’il ne connaît pas. Et qui ne l’aime pas, quand elle le rencontre (elle veut épouser un riche, il est pauvre), mais qui finit par changer d’avis. D’autres personnages, de bons deviennent mauvais, mais c’est un jeu pour tromper les vrais mauvais… Dickens ou le changement ?

Morale ? Pour interpréter un fait, nous projetons nos a priori, or, ils sont issus de notre expérience, limitée par nature. Il est  probablement plus pertinent de penser que l’on ne sait rien, et de partir, non de soi, mais de ce que l’on cherche à interpréter.

(Une autre hypothèse est que Dickens, lui non plus, ne connaissait pas le dénouement de son ouvrage.   Ce serait ce qui l’aurait tué. Il serait à la fois victime et coupable. D’autant qu’il menait une vie un peu louche. Jekyll en Hyde ?)

Our mutual friend

Mon premier Dickens. Le monde angoissant des berges de la Tamise à Londres. Des êtres inquiétants s’y livrent, la nuit, à la pêche des cadavres. Un meurtre, justement. Mais une histoire avec une « fin heureuse ». La comédie du bonheur, même.

Un comique de répétition. Des personnages au caractère et au comportement très marqués. Une société anglaise qui ne semble pas composée d’êtres humains mais d’espèces différentes. Elle va de la classe des « gentlemen », vaine et superficielle, à la pauvreté abjecte, souvent monstrueuse (au sens physique du terme), parfois honorable – mais qui n’a alors pour seule issue que la mort. Les barrières de classe sont marquées par la maîtrise de la langue. Il y a aussi des méchants très méchants. Et une organisation de l’intrigue en scènes frappantes. Probablement parce que les romans de Dickens étaient publiés en feuilletons, qui marchaient au coup de théâtre. Peut être aussi parce que Dickens était un acteur sans équivalent, et les lectures qu’il donnait de ses livres, des spectacles fascinants. Il est d’ailleurs possible qu’il se soit tellement donné à ces spectacles, qu’il en est mort.