Changement

L’histoire actuelle semble être un affrontement entre « populisme » / conservatisme et contre-culture / « progrès ». On peut l’exprimer autrement. L’après guerre a été dominé par la technocratie scientiste. La contre-culture des années 60 réclame une liberté totale. Ni l’un ni l’autre ne sont viables. Mais, leur affrontement révèle qu’il faut trouver une solution intermédiaire. Il faut un minimum de lois et d’organisation pour que la société fonctionne, mais l’individu a besoin de plus de latitude que ne lui en laissait les bienveillants gouvernements des trente glorieuses. 
Question. Est-ce que le changement procède toujours ainsi ? Un système d’organisation d’une société suscite un mouvement de rejet (« contre culture », qui n’est pas forcément une « culture » i.e. un modèle social viable) ; l’affrontement révèle qu’un nouveau système d’organisation est apparu ; la mise en oeuvre du changement consiste à l’identifier et à le régler ? 
(Ce qui serait un mix entre les théories du changement de Hegel / Marx et de Proudhon.)

Comment réussir quand on est un raté ?

Ceux qui réussissent sont généralement riches et bons élèves. Mais on peut connaître un encore plus grand succès sans cela.

Comment ? Grace à une vertu rare : la capacité à choisir entre des options également contraignantes. (La peste et le choléra ?) – Why Quitters Win | Psychology Today
Mais est-ce une vertu à encourager autant que cela ? En effet, il y a des choix qu’il n’est pas bon de faire (par exemple entre ses enfants). Plutôt que de louer ceux qui croient que la fin justifie les moyens, je me demande s’il ne serait pas plus intelligent d’aider les gens normaux à trouver des solutions aux cas difficiles de l’existence, solutions qui respectent la morale. (Ce qui est l’art de la dialectiquedes Grecs.)

Internet peut-il changer notre façon de créer ?

Spencer Wells dit que l’homme, depuis qu’il s’est assis autour d’un feu de camp, innove par la culture (La société contre l’homme). Il crée en groupe. J’en suis arrivé à penser qu’Internet pouvait permettre de faire un reengineering de ce processus. Les étapes de ma réflexion :


« L’ordinateur social » est le moyen le plus efficace de concevoir puis de mettre en œuvre un changement, selon moi. (Et bien d’autres : le procédé est aussi vieux que le monde.)

Ordinateur social ? La société réunit un petit groupe de personnes représentant les différentes dimensions du problème à résoudre par le changement (« parties prenantes »). De leur travail collectif sort de nouvelles règles sociales, explicites ou non (elles les dissémineront par leur exemple).

Quelle est la recette d’un ordinateur social ? Il faut repérer les « hommes clés » nécessaires et les faire travailler ensemble, grâce à une animation et selon une méthode (que j’appelle « ambulatoire », au sens où elle permet de penser sur ses jambes) qui convient à la résolution de la question et aux personnes présentes.
Les « hommes clés » sont rarement faciles à identifier. S’ils ont laissé une trace sur Internet, leur recherche est colossalement simplifiée. Sous cet angle tout ce qui permet d’enregistrer facilement l’activité humaine est bienvenu. En particulier, une vidéo est plus appropriée qu’un billet, peu de gens sachant écrire. Par ailleurs, il faut des logiciels de recherche qui détectent non une page web, mais une compétence.
Comme le pense Hervé Kabla, l’ordinateur social ne peut fonctionner qu’en face-à-face, pas sous la forme d’un forum Internet. Mais Internet peut énormément faciliter le travail de préparation et d’approche, et permettre de réaliser le travail de créativité collective à distance, grâce à des logiciels de type Skype. (Encore faut-il que les interlocuteurs aient une langue en commun.)
En résumé. Internet, en rapprochant des gens qui ne se connaissent souvent pas, en leur permettant d’effectuer à distance le « juste nécessaire » d’une collaboration pourrait transformer notre créativité mondiale. Cependant, cela ne se fera pas mécaniquement, comme on le pense aujourd’hui, mais en rendant plus efficace la « créativité sociale », qui est le propre de l’homme.

Compléments:

  • Au départ de ce billet, une discussion avec Hervé Kabla : comment faire d’Internet un outil de résolution de grandes questions sociales ? Prolongement d’une réflexion concernant Newsring.
  • La dialectique, technique d’animation de l’ordinateur social. 

La dialectique de l’expert

Connaissez-vous le métier d’expert auprès des assurances ? Je vais vous l’expliquer en un cas, comme à Harvard. Vous y verrez qu’il n’a rien à envier au Juge Ti, selon Christophe FAURIE.

Tout commence par l’appel du service sinistre d’un assureur. L’entretien est bref. L’expert repose le combiné. Il relit ses notes. Il a tiré un dossier explosif.

Le dossier
Les parties prenantes du sinistre :
l’assuré : un sous traitant d’un fabriquant de produits pharmaceutiques étranger
le tiers : le laboratoire pharmaceutique
l’assureur à deux têtes : le siège et l’agent local
et l’expert en Responsabilité Civile

Le résultat de l’expertise initiale :
L’origine du sinistre est rapidement connue, acceptée et assumée : une contamination bactérienne sur un lot sur lequel le sous-traitant est intervenu
la relation contractuelle entre les deux partenaires étant clairement établie, la prestation définie, le prix convenu, la responsabilité du sous traitant est donc évidente.

Ça se complique
Reste la définition de l’indemnité à verser au tiers.

L’expert découvre un accord contractuel entre les deux partenaires. Il définit les modalités d’indemnisation en cas de litige. Cet accord a été respecté et le fabricant indemnisé. Pour ce dernier le dossier est clos.
L’expert indique que cet accord n’engage pas l’assureur du sous traitant et qu’il souhaite donc en connaître la teneur pour évaluer l’indemnité due.

Le fabricant ayant déjà été indemnisé et voulant protéger ses secrets de fabrication filtre ses informations à l’expert. Celui-ci doit calculer alors avec impartialité une indemnité sur la base des informations connues et de l’état de l’art du métier. Résultat : le sous-traitant serait remboursé du tiers de l’indemnisation qu’il a payée.

Et ça devient explosif

  • l’assuré (le sous traitant) est furieux et menace de ne plus livrer son donneur d’ordre.
  • l’agent d’assurance prend peur : le contrat vendu à son assuré (le sous traitant) était-il inadapté?
  • le fabriquant se braque : pas question de livrer les modalités de calcul de ses prix de revient

La dialectique de l’expert
Et voilà, on est revenu au début du cas : l’assureur appelle un nouvel expert pour démêler la pelote.
Le dit expert interroge les protagonistes de l’affaire. Voici ce qu’il apprend :

  1. L’agent redoute de perdre son client, et sa réputation. Il critique le premier expert.
  2. Le fabricant, première rencontre : êtes vous sûr d’être bien protégé par votre accord contractuel pour tout sinistre???
  3. L’assuré (le sous traitant) : je veux travailler avec le fabricant mais pas avec un accord inadapté.
  4. Le fabricant, deuxième rencontre. L’entreprise utilise un procédé très particulier qui consiste à travailler avec des souches bactériennes vivantes. Ce travail sur le vivant impose de la souplesse au mode de fonctionnement du fabricant.

Résultat :
L’expert réalise alors que le contrat auquel s’accroche le fabricant n’est pas dans son intérêt. Soit le sinistre porte sur des petites quantités, et l’accord contractuel est pénalisant pour le sous traitant et le fabricant peut être attaqué (enrichissement sans cause). Soit le sinistre est important, et le fabricant est très mal protégé.

Curieusement, on trouve alors une solution mutuellement satisfaisante.
Le fabricant renonce à son accord type, et accepte que l’indemnisation se fasse « à dire d’expert selon la réalité du sinistre » (c’est-à-dire en utilisant le calcul initial fait par l’expert). Ce faisant, il est soulagé de s’être tiré d’un contrat dangereux.
L’assuré est ravi, il peut reprendre sa collaboration sur des bases certaines et justes.
L’agent a pu démontrer à son client qu’il était efficace et son contrat adapté.
Le siège de l’assureur est soulagé d’avoir évité une crise.
Le premier expert est heureux que sa compétence ait été reconnue.

Et voilà, les mérites de la dialectique ont été à nouveau démontrés, se dit le second expert. N’est-ce pas comme cela que l’on construira un monde durable ?
Mais le dossier explosif menace l’expert, comme l’insecticide l’abeille… sa vie est une vigilance sans fin.