Dialectique de Trump

La BBC consacre une série d’émissions aux forces qui ont fait Trump. (Invisible Hands.)

Un aviateur de la seconde guerre, qui élève des poulets, est rendu fou par la réglementation de l’époque. Il rencontre Hayek, qui lui conseille de créer un Think tank. Il fait un converti. Un homme politique conservateur à haut potentiel. Mais sa croisade échoue. Mme Thatcher, sa fille spirituelle, s’empare de sa cause et est élue. Elle aurait dû disparaître sans laisser de trace, la guerre des Malouines la sauve. Un fanatique lui propose de vendre les entreprises publiques. Mais où trouver l’argent nécessaire ? Appel au peuple. Coup de génie.

Fin 90, alors que le succès est complet (les travaillistes de Tony Blair sont devenus des militants enthousiastes), se produit un coup de théâtre. James Goldsmith, milliardaire du libéralisme, comprend que ce dernier détruit le pays et son modèle de société. Il vend la corde pour être pendu. L’hémorragie doit cesser. Il faut fermer les frontières. Il fait campagne. Le mouvement qui va aboutir au Brexit a commencé. Trump va suivre.

Cela répond à une question que je me posais : mais pourquoi donc les partis nationalistes, comme le FN, prônent-ils un repli sur le territoire national, alors que leurs ancêtres croyaient au rayonnement de leur culture ? Eh bien, il semblerait que, dans la logique de la dialectique hégélienne, le libéralisme économique ait produit son opposé : l’autarcie.

Notre société est dénuée de raison ?

(On notera aussi que la France est un élève docile des idées de l’étranger. Eternelle question : comment peut-on s’appeler « élite », lorsque l’on est incapable de penser ? Le ridicule ne tue pas ?)

(Curieusement, l’émission est produite par un journaliste de 86 ans, qui parle de ce qu’il a vu, et qui semble aussi alerte intellectuellement qu’à vingt ans. Voilà qui promet à Trump des lendemains qui chantent ?)

Etat du monde

La France va mal, mais elle n’est pas seule. C’est peut-être l’originalité de notre temps.

Dans le passé, il semble qu’il y ait eu des empires qui dominaient le monde et avaient longtemps le vent en poupe. Aujourd’hui l’Etat ressemble à une entreprise, il est en permanence au bord de la faillite. L’Angleterre est pitoyable, l’Allemagne s’est jetée, avec entrain et discipline, comme elle a toujours su le faire, dans la gueule du loup, la Suède est en proie aux gangs, l’Italie paraît anarchique, mais, comme l’Inde, elle l’a toujours été, l’Espagne ne s’est pas redressée d’une bulle spéculative, la Chine est un colosse au pied d’argile, la Russie, la Corée du Nord, l’Iran ne sont plus que des pouvoirs de nuisance…

Nous sommes en fin de cycle. Le modèle dialectique de Hegel semble approprié pour décrire le changement. Après la première guerre mondiale, il y a eu une sorte de chaos démocratique, puis est arrivée son antithèse, la technocratie. Le « libéralisme », de gauche et de droite, s’y est substitué. Aujourd’hui il est à bout de souffle. Si Hegel a raison, le monde de demain sera l’antithèse du monde d’aujourd’hui. Ce qui ne dit ni ce qu’il sera, ni comment on y arrivera…

La dialectique de Hegel

Dommage que personne n’ait considéré le changement comme un sujet digne de la science. Le changement, c’est maintenant, en quelque sorte. Si ça avait été le cas, on parlerait certainement de la dialectique de Hegel.

Son idée est qu’un absolu produit son opposé. Mme Thatcher, par exemple, a voulu libérer l’Angleterre, ce qui a résulté en Etat colossal, un « nanny state ». Ce n’est qu’au troisième essai que l’on trouve la bonne distance de tir. (Peut-être « leveling up ». Mais pas encore au point…)

En fait, il me semble que c’est la version dynamique du juste milieu d’Aristote. Pour prendre une bonne décision, il faut considérer les solutions extrêmes à un problème, aussi mauvaise l’une que l’autre, et chercher ce que signifie leur « milieu ».

(Quant à mon affirmation initiale, elle est probablement fausse : Marx avait pris Hegel au sérieux. C’est peut-être pour cela qu’il appelait « scientifique » son socialisme. Car il était basé sur la science du changement…)

La dialectique du dirigeant

Je mène une étude sur ce qu’est un dirigeant de PME. On en est à 120 entretiens. Elle est pleine de surprise. A chaque fois que je pense avoir trouvé quelque-chose, je découvre juste après son contraire. 

Le changement, par exemple. Le dirigeant de PME n’aime pas le changement. Pas du tout. L’épidémie le montre : il ne rêve que d’une chose : que tout revienne comme avant. D’ailleurs, alors que l’épidémie fait des ravages en Angleterre, il est tout heureux de se rassembler en troupeau, dans quelques grands événements, par ailleurs sans aucun intérêt pour ses affaires. Et pourtant… Bien des dirigeants ont dû faire face à des « disruptions » qui ridiculisent le numérique. Beaucoup se sont retrouvés avec une entreprise sans chiffre d’affaires, du jour au lendemain. Client qui part, changement technologique qui les rend inutiles, attaque des pays à « bas coût »… Et alors ? Pas de licenciement, ce n’est pas dans leur culture. Ils ont réfléchi, ils ont cherché, et ont trouvé une idée souvent étonnante, ils l’ont mise en oeuvre, ce qui leur demandait presque toujours d’apprendre un nouveau métier, et ils ont convaincu de nouveaux clients de les suivre. Et tout cela sans moyens, et en très peu de temps, puisqu’ils n’avaient pas d’argent. 

Autre exemple ? La loi PACTE compare les PME françaises et allemandes et constate un retard considérable des premières sur les secondes. Là aussi, c’est à la fois vrai et faux. Je vois, effectivement, que le patron français ne connaît rien aux sciences du management. C’est dramatique ! Il ne gère même pas sa trésorerie ! Il ne comprend rien à la communication, il ne sait pas parler à un investisseur… Il ne voit pas ce qui fait la valeur de son entreprise. Bref, il tire le diable par la queue, il va de crise en crise, il vit sur les nerfs, alors que l’Allemand est prospère. Mais, contrairement à ce que sous-entend le gouvernement, ce n’est ni sa faute, ni celle de la « réglementation ». Contrairement à son équivalent allemand, il a été lâché par ses donneurs d’ordre nationaux (ce que l’on appelle « les champions nationaux »), qui ont mené une politique de délocalisation en le laissant en rade. Jusque-là il était une sorte de « service déconcentré » d’une grande entreprise. Il n’avait donc besoin que de faire ce qu’on lui demandait. Ce qui était d’ailleurs économiquement intelligent : il n’avait pas besoin de faire de la stratégie ou du marketing, ce qui coûte très cher.

Et là encore, ce n’est pas simple. Car, il n’est pas totalement certain que les grands groupes aient voulu nuire à leurs sous-traitants français. Nos grandes entreprises diffèrent des autres en ce que leurs dirigeants sont « parachutés » à leur tête. Ce sont des gens de concept et pas d’action. Ils ont, finalement, assez peu de pouvoir sur leur base, qui doit se débrouiller comme elle peut. L’idéal aurait été de faire comme les Allemands ou les Japonais : une délocalisation de l’ensemble des partenaires. Mais, c’était à la grande entreprise de préparer le terrain pour des sous-traitants qui n’ont pas les moyens de reconstituer leurs propres réseaux de sous-traitance, en Chine ou ailleurs. La grande entreprise française n’est pas capable, apparemment, d’un changement aussi subtil. Ce qui lui a probablement coûté très, très, cher, car elle a dû recréer localement des savoir-faire. (Que nous avons perdus en France.)

Enseignement ? Méfions nous des déductions à l’emporte pièce que nous enseigne l’Education nationale… 

L'injonction paradoxale et l'ENA

L’homme politique ressemble aux animaux de Konrad Lorenz. Il réagit à des stimuli. On lui parle d’énergie renouvelable, il investit dans le renouvelable ; il y a épidémie, il met tout le monde au télétravail, sans se demander s’il y aura l’électricité pour. Hier, il décidait de campagne militaire, tout en réduisant les budgets de l’armée. 

Et si l’ENA donnait à ses élèves un cours sur l’injonction paradoxale ? L’injonction est humaine, à condition de la transcender. C’est l’exercice de la dialectique des Grecs. La contradiction montre qu’il faut poursuivre la réflexion et chercher une solution « ailleurs ». L’ENA pourrait habituer ses élèves à cet exercice de recherche. En cela elle ne ferait qu’appliquer les principes d’Aristote : la vertu est apprise. 

Dialectique

Dialectique, drôle de mot. La dialectique est, peut-être, le mécanisme de pensée de l’humanité. C’est une pensée par contradiction. Un concept émerge, qui contredit ce que l’on croyait jusque-là, ce qui conduit à une meilleure idée… 

J’ai remarqué que l’idée qui émerge est généralement juste, mais interprétée de manière fausse. Par exemple, à un moment, on parlait de « pragmatisme ». Ce qui était probablement une bonne idée, sauf que la définition de pragmatisme est « utiliser ce qui « marche » sans que l’on sache pourquoi« , alors qu’à l’époque, « pragmatisme » signifiait : « utiliser ce qui ne marche pas (ma solution), parce qu’on n’a rien d’autre« . 

Je me demande s’il n’y a pas dans ce mécanisme quelque-chose de systématique, un moteur : l’individualisme. L’individu est en lutte contre la société. De ce fait, il trouve ses failles, qu’il exploite dans son intérêt. Mais, cette solution n’est pas viable, cela conduit à une réaction, d’où progression. 

L’exemple de minorité et d’universalisme (un précédent billet). L’universalisme des Lumières a une faille : il ne voit que « l’homme », mais pas la dimension collective de la société (la « culture » des anthropologues). L’individualiste exploite cette faille par la notion de « minorité dominée ». Puisque nous avons tous une « identité dominée », cela produit une guerre civile. On en déduit, alors, que ce n’est pas sain. On a peut être bien quelque chose en commun. L’essentiel. Du « multiple », on est revenu au « un ». Mais on a progressé : l’universalisme est mieux défini. 

Anti traité de manipulation ? La dialectique

L’étude de l’influence est un sous-produit imprévu de mon travail sur le changement. L’influence est une technique dite « d’aliénation », elle vise à faire que, de notre propre chef, nous allions dans le sens des intérêts de l’influenceur.

Un peu par hasard, j’ai découvert que la manipulation était probablement la technique la plus répandue de conduite du changement. Et que j’étais l’exemple vivant de son efficacité.

Non seulement je suis manipulé, mais plus j’avance dans mes constatations, plus je rencontre de nouvelles techniques d’influence, toujours plus puissantes. C’est déprimant : cela se terminera-t-il un jour ?

Même notre méfiance est exploitée ! Le Français est prudent. Il ne se paie pas de mots. Face à une opinion, il se demande quelle est son intention. De ce fait, il va vers ce qui lui semble familier, amical. Et, il se méfie des sujets susceptibles de lui valoir des ennuis. Dans ces conditions, que peut-il lui arriver ? Eh bien, si l’on nous dit des choses amicales, c’est justement pour nous amener là où nous ne devrions pas aller ! On a repéré des failles de notre personnalité dont nous n’avions pas conscience nous-mêmes !

Alors, faut-il suivre ce qui est inamical ? Pas plus. Mais il faut se demander pourquoi c’est inamical. L’inamical nous révèle ce que nous n’avions pas vu, en particulier de nos penchants inconscients. Cela nous donne des idées neuves, plus efficaces que les anciennes. C’est ainsi que progresse la pensée. C’est, probablement, ce que les Grecs appelaient « dialectique ».

La dialectique de l'intellectuel

Et si le changement se faisait par des mouvements « telluriques » ? Des couches de la population prennent la place d’autres couches. Dans la dialectique de Hegel, le changement se fait par succession d’opposés. Surtout, la caractéristique de la raison semble l’erreur. Cette erreur, un moment triomphante, porte en elle-même sa négation. Une explication de ce qui nous arrive ?

L’ère des intellectuels
Michel Winock a publié une histoire des intellectuels. C’est l’affaire Dreyfus qui en fait une force. Mais, à la fin des années 1990, ils ne semblent plus que l’ombre d’eux-mêmes. A ce moment est écrit Bobo in paradise. Notre société technique donne le pouvoir à l’éducation. L’intellectuel, sélectionné par le concours, remplace au sommet de l’Etat et de l’entreprise une classe de propriétaires formée pour exercer des responsabilités sociales (aux USA). L’intellectuel arrive au pouvoir armé de sa culture, celle de Flaubert, une culture « bohème » anti-bourgeoise. « Bobo » est donc une antinomie. Seulement, au lieu d’agir en Lénine, Staline ou Mao, il est Clinton ou Obama. Elite ultra riche, mais « contre culturelle », donc. Conséquences :

  • Le composant Bohème explique qu’il ait, comme Flaubert, un amour du « marginal » et la haine du « bourgeois », le gros de la population. Mais aussi qu’il vive dans une fantasmagorie, un monde « d’idées », au sens de Platon. D’où la croyance que c’est par la manipulation des idées que l’on change la société, ce que l’on appelle post modernisme, père des Fake news.
  • Le composant Bourgeois explique ce que reprochait au président Lula un de ses compagnons de route : l’abandon du combat pour l’éducation des peuples, au profit du matérialisme.

Conformément à la prévision de Hegel, il y a retournement complet de ce qu’était l’intellectuel :

  • L’intellectuel, qui était un opposant, est devenu un dirigeant. Si bien qu’il s’oppose maintenant à ceux qu’il dirige, en les considérant comme des exploiteurs ! 
  • L’intellectuel, fruit de la 3ème République et des Lumières, s’est aligné sur l’Ancien régime (Cf. Une politique de la langue). 
  • Le combattant de la vérité de l’affaire Dreyfus est devenu postmoderne. 

Et maintenant, M.Hegel, que va-t-il arriver ?

La raison a toujours tort

Hegel parle d’un phénomène curieux. La dialectique. La caractéristique de la raison semble l’erreur. Cette erreur, un moment triomphante, provoque une réaction brutale. Elle porte en elle-même sa négation.

Ce qui est inquiétant, c’est que les faits semblent lui donner raison. D’ailleurs, il a bâti son raisonnement sur un examen de l’histoire. Comme le disait un des rédacteurs des limites à la croissance, un mathématicien spécialiste de la dynamique des systèmes du MIT, l’histoire semble faite de bulles spéculatives. La société va de crise en crise. (La prochaine pourrait être la dernière.)

Conclusion ? Si vous êtes convaincu de quelque-chose, c’est probablement faux, et même c’est susceptible de vous nuire gravement. Une seconde conclusion, que tire Hegel, est que si l’on prend conscience de ce phénomène, on peut le maîtriser. Le mécanisme est le suivant. On émet une idée, donc. On cherche alors ce qui l’annihile. Cela signifie qu’il faut passer à un niveau supérieur de raisonnement. Pour que l’idée fonctionne, il lui manque quelque chose qui appartient à son contraire. C’est une mécanique qui n’a rien de mécanique. En fait, elle demande à la raison de faire preuve d’intelligence.

Et voilà mon exemple favori. On est après guerre. Comme toujours, les gouvernants français se disent que si l’Allemagne retrouve sa puissance économique, elle repartira en guerre contre la France, et cette fois-ci ce sera la solution finale. Ils veulent donc disloquer l’Allemagne. Mais, comme toujours, les Anglo-saxons s’y opposent. Alors Schuman dit à Adenauer : faisons comme si vous n’étiez pas vaincu, et moi vainqueur, mais égaux. Mettons notre industrie dans un pot commun. Adenauer est surpris, et séduit. Ils créent la communauté du charbon et de l’acier. Or, c’est avec le charbon et l’acier que l’on fait les canons. Pour un développement durable, votons Hegel ?

Dialectique

Hegel et Marx parlent de dialectique. Que signifie ce terme barbare ? On dit parfois thèse, antithèse, synthèse. Pour faire avancer la société on lui oppose l’opposé de ses principes constitutifs. La réaction est une métamorphose. La pensée grecque semble avoir eu des idées de ce type. Face à l’absurde, c’est à dire à une contradiction dans les principes qui nous guident, nous sommes amenés à nous interroger sur ce qui compte vraiment pour nous. Cela me semble aussi la grande idée de l’existentialisme. (Il est vrai qu’on le fait remonter à Socrate.)
Notre histoire vérifie-t-elle cette théorie ? Ce que dit mon billet sur François Mitterrand est que la pensée 68 a renouvelé une société vieillissante. Ce qui se joue aujourd’hui est la conséquence du défi que 68 nous a lancé. La société qui en a résulté est en crise. Cela nous amène à nous interroger. Ce qui semble nous conduire, contrairement à ce que croit Marx et conformément à la pensée grecque, à en revenir aux fondations de notre culture. Ce n’est pas une naissance, c’est une renaissance ?