Université et grande école

La première fois que j’ai rencontré des élèves d’HEC, c’était après une compétition sportive. J’ai été surpris par leur mise, recherchée. Et surtout par leurs propos : ils s’entretenaient de la santé de l’économie française et traitaient de haut ses dirigeants.

Je me demande si la différence entre les élèves des grandes écoles et des universités n’est pas essentiellement une question d’attitude. Les uns croient au sujet qu’ils apprennent, il correspond à quelque-chose d’important pour eux. Pour les autres c’est un mal nécessaire, qui a quelque-chose d’aléatoire, d’incompréhensible. Les premiers cherchent la gloire, avec le risque que cela signifie ; les autres n’ont pas confiance en eux et privilégient la sécurité.

Cela ressemble un peu à la classification de Martin Seligman. Grande école = optimisme. Université = « learned helplessness » (forme de dépression).

Je suppose que cette attitude est acquise, et renforcée par l’enseignement.

Marcuse et Minnaert

Michel Onfray traduisant la pensée d’Herbert Marcuse parlait de l’inhumanité du travail de l’ouvrier d’ArcelorMittal. Raison : division des tâches.

Dans le billet précédent, il est question de la vie de cet ouvrier. Est-elle inhumaine ? Non. Mais il n’y a pas division des tâches. Ce qui semble faire l’intérêt du travail est la complexité du fonctionnement d’une aciérie, irréductible à l’équation. Les aciériste font un travail difficile, qui demande beaucoup d’expérience et un jeu d’équipe. Mais, lorsque l’on cherche effectivement à les contraindre à une forme de division des tâches, ils connaissent la dépression. Et les rendements s’effondrent.

Effet délétère du réseau social

Hier, j’entendais dire (Place de la toile, de France Culture) que les bonnes nouvelles se répandaient plus vite que les mauvaises sur les réseaux sociaux. Mais qu’elles étaient des armes de dépression massives : par contraste, elles soulignaient l’échec de ceux qui les lisaient.

Est-ce un phénomène mondial ou français ? Blues national, endémique, ou fond de justesse ? Ceux qui publient leurs succès claironnent la juste rétribution de leur mérite ? Les autres se sentent laissés pour compte ? Symptôme d’une société qui n’a plus rien de solidaire ? Frissonnements d’un printemps français ?

Crise et chômage : le retour de la grande dépression ?

On me demande de l’aide. Apparemment, les grandes entreprises licencient. Y compris les cabinets de conseil internationaux. Du coup, je deviens inefficace. Je suis incapable d’utiliser les contacts qui me servaient à orienter les gens en difficulté. Ils sont saturés.

Tout ceci ressemble beaucoup à la grande dépression des années 30. Plus on licencie, plus le marché se réduit, plus l’on doit licencier. Si elle n’est pas stoppée, l’affaire se termine dans le sang. C’est idiot, mais le laisser faire, c’est ça. Greed and fear, comme disent les Anglo-saxons. Actuellement, c’est fear : la lâcheté et la stupidité sont au pouvoir.

L’autre jour quelqu’un me demandait si j’avais un conseil à donner au gouvernement. Les économistes cherchent une mesure qui donnerait confiance à l’économie. Cela me semble jouer sur une psychologie des foules bien trop aléatoire. On ne peut pas résoudre le problème à coups de décrets élyséens. Le gouvernement doit descendre dans la soute. Il n’y a pas de bonne solution bien propre, mais de la mise au point par essais et erreurs, au contact direct de la réalité.
  • Il y a probablement deux objectifs à viser. En premier, prendre à contre le cercle vicieux ci-dessus en cherchant à éviter une hémorragie d’emplois. Ensuite mettre à tout prix les chômeurs au travail, de façon à ce que leurs compétences ne se rouillent pas, et qu’ils ne sombrent pas dans la déprime.
  • Pour cela, l’Etat a des moyens d’intervention colossalement puissants. (Par exemple les chambres de commerce et leurs réseaux internationaux, et Pole emploi.) Il doit se demander ce que ces organismes devraient faire, pourquoi aujourd’hui ils sont, invraisemblablement, contre-productifs, et comment les faire passer de donneurs de leçons à donneurs d’aide. C’est peut-être bien cela mon conseil. 

Le riche a-t-il un cœur ?

Depuis quelques temps le riche est le sujet de toutes les attentions de la science.

Elle explique que ce qui le différencie du pauvre est, outre sa richesse, qu’il est plus égoïste et moins empathique, qu’il vit plus vieux, et qu’il pense que son succès est dû à son talent et à son travail, plutôt qu’à la société. (Poor little rich minds: The price of wealth – New Scientist – 26 April 2012)

En fait, ce sont d’autres éléments de ces enquêtes qui me surprennent :
  • Les difficultés que vivent les pauvres ressemblent beaucoup aux symptômes de la dépression. La pauvreté serait-elle avant tout l’incapacité d’obtenir ce que l’on veut ?
  • Lorsque l’on interroge riches et pauvres sur les raisons du succès, les riches tiennent le discours traditionnel des Anglais (le travail), et les pauvres celui des Français (le piston). Je me suis demandé si cela ne signifiait pas simplement qu’en Angleterre les riches ont le pouvoir, et qu’en France ce sont les pauvres… 

Shame

Film de Steve McQueen, 2011.

J’ai entendu le philosophe Dany-Robert Dufour dire (France Culture, hier) que notre société créait une « perversion ordinaire ». Par définition, elle encourage toutes les pulsions, car elles amènent à la consommation et surtout à « l’addiction ».  Exemple ? DSK.

Ceux qui ne parviennent pas à la réussite, et ils sont nombreux, se replient sur eux-mêmes : suicide ou dépression.

Je me suis demandé si Shame n’illustrait pas cette théorie.

Paris rend fou

Paris rendrait fou certains Japonais. Les causes ne sont pas claires : désillusion massive provoquée par la réalité ; effet destructeur du simple contact avec notre comportement national. SYNDROME JAPONAIS – Ces Nippons qui deviennent fous à Paris | Big Browser

Je me demande si le phénomène n’est pas similaire à celui qu’a traversé un ami libanais.

Il s’était imaginé que le Libanais chrétien était un Occidental oublié par les croisades. Il croyait, aussi, mieux connaître nos mœurs que nous-mêmes. Son comportement était bizarre, d’une certaine façon caricaturalement arabe (la femme comme chose…), mais il a longtemps été protégé par son diplôme de grande école, son charme libanais… Jusqu’à ce que les échecs s’empilent et qu’il se replie sur lui-même.

Le problème décrit ici semble donc venir d’une illusion, dont on n’arrive pas à prendre conscience, peut-être parce qu’elle remonte à très loin et qu’elle est devenue constitutive de son identité. Elle conduit à des revers à répétition. Le monde paraît alors privé de sens.

Résistance innée

« Ces découvertes sont consistantes avec des études précédentes qui montrent que les conservateurs sont plus sensibles (que les libéraux) aux menaces, plus résistants au changement, et plus susceptibles de voir le monde comme un endroit dangereux – tout cela sous-entendant une certaine forme d’attitude négative, qu’elle soit par rapport au passé, au présent et au futur. »

Le plus curieux est que ces différences correspondent à une attitude inconsciente par rapport à l’existence en général, et non à une opinion rationnellement élaborée concernant la politique, en particulier. (The Ideology of No)

Peut-être ce résultat s’applique-t-il aussi au changement : des gens sont par nature contre et d’autres pour ?

Compléments :
  • Cela ressemble aussi beaucoup aux travaux de Martin Seligman sur l’optimisme et le pessimisme. Une forme d’attitude câblée dans l’inconscient teinte l’interprétation de nos expériences. (SELIGMAN, Martin, Learned Optimism: How to Change Your Mind and Your Life, Free Press, 1998.)
  • Et si on avait là un moyen de faire des sondages fiables? Il suffit de mesure l’attitude d’une personne à la vie pour savoir comment elle va voter ?

N’ayez pas peur

Discussion avec une collègue qui organise des conférences pour des cadres de multinationales tentés de rejoindre une PME.
Elle est extrêmement frappée de voir à quel point ils sont fermés, frileux, repliés sur eux-mêmes, arriérés en quelque sorte.
En rapprochant ses remarques de mon expérience, je me demande si le Français n’est pas terrorisé. Convaincu qu’un terrifiant chaos capitaliste l’environne. Il est prêt à tout, y compris les bassesses, pour tenir à son emploi.

Ce qui rend l’atmosphère de l’entreprise irrespirable, et empêche toute entraide. Curieusement ce repli frileux pourrait avoir l’effet inverse de celui escompté : une entreprise paralysée et incapable de s’adapter.