Sauvons les associations d'anciens élèves ?

Les associations d’anciens élèves sont en danger. Cri d’angoisse de Serge Delwasse.

Les échanges qui s’en sont suivis m’ont amené à réfléchir à la question. Au fond, la notion d’association est antinomique avec l’esprit post 68. L’ère du temps est au chacun pour soi. D’ailleurs le libéralisme économique n’a pas de mots assez durs pour les associations d’anciens élèves. En effet, elles sont propices aux ententes entre copains (ou plutôt, camarades), donc à produire des « rentes ». Pour que l’économie fonctionne il faut flinguer les rentiers, et toutes leurs corporations. A commencer par les corps d’Etat (en grande partie émanations de polytechnique et de l’ENA). Voici ce que dit, par exemple, Jacques Delpla, éminent économiste.

Combattre l’anxiété d’apprentissage présidentielle

Suite de ce qui précède. Dans le programme présidentiel de Nicolas Sarkozy (Ensemble tout devient possible) se trouve la flexisécurité : le chômeur est payé 90% de son salaire et soumis à un programme de requalification musclé qui lui permet de trouver très rapidement un poste.

Pourquoi a-t-on enterré cette mesure ? N’est-elle pas particulièrement adaptée à la situation actuelle ?

  • Elle coûte cher ? Pas forcément : avec un système de réorientation et de formation efficace, le chômeur ne reste pas longtemps inactif.
  • Mais a-t-on un tel système ? Je soupçonne qu’avec un peu de bonne volonté on devrait pouvoir stimuler la demande d’emplois et aider l’offre à s’orienter correctement (n’y a-t-il pas d’énormes agences de l’Etat dont c’est la fonction ? Ne sommes-nous pas un pays dirigiste ?). Le plus problématique est peut-être la formation professionnelle. L’enseignement français tend à être théorique. Mais il a sûrement fait des progrès ces dernières décennies. 
  • D’ailleurs, l’urgence de la situation et notre faculté nationale à nous transcender dans une telle circonstance ne sont-elles pas des conditions favorables à une amélioration rapide et décisive de son efficacité ? Et notre président n’a-t-il pas le talent d’animateur qu’il faut à un tel changement ?

Complément :

Cancer du poumon

Un responsable de l’office de prévention du tabagisme, ce matin à la radio :

Quand le gouvernement veut intervenir, il est efficace. Quand il a augmenté le prix du tabac, la consommation a baissé significativement ; quand le tabac a été exclu des lieux publics, la consommation passive a baissé significativement. (Qui a dit que la France ne changeait pas ?)

Alors ? Le gouvernement étant aux prises avec le lobby des buralistes ne veut plus agir.

Suggestions :

  1. La méthode Delpla et Wyplosz (Jacques Delpla et la Commission Attali) : puisque le cancer du poumon coûte cher, la France fait une économie en réduisant le nombre de fumeurs. Il est rentable de compenser le buraliste de ses pertes. Difficulté : cela fait un manque à gagner dans la comptabilité publique, qui n’a pas encore adopté l’innovation qui a fait fureur aux USA ces dernières années : la comptabilisation des revenus futurs.
  2. La tactique de lutte contre le lobby des armes américains (12000 Américains passés par les armes) : attribuer à chaque fabriquant de cigarettes (à chaque buraliste ?) un droit à tuer, leur permettre d’échanger ces droits. Malheureusement, il est plus difficile d’attribuer un cancer à un fabricant ou à un buraliste, qu’une mort à une arme.

Pour ma part, je trouverais sympathique que les buralistes proposent spontanément à l’État de l’aider dans la lutte contre le tabagisme, en échange d’un financement. Et leur conscience y gagnerait en tranquillité.

Attali ne fait pas boum

Je tombe sur une critique de Pierre Assouline (la République des livres – Une affaire d’assurances) d’une pièce de théâtre de Jacques Attali. Salle remplie d’hommes politiques : c’était l’endroit où se montrer. L’argument est bizarre. Au lendemain de la nuit de Cristal, le pouvoir nazi découvre que les victimes étaient assurées. Les assurances doivent-elles acquitter leurs engagements (ce qui sera ruineux) ? Le sens de l’ordre, de la rigueur et de l’éthique allemands aura le dernier mot.

Alors que l’on aurait pu attendre une réflexion sur la complexité insondable et effrayante de l’âme humaine, on a droit, semble-t-il, à une lourde caricature, bien appuyée, bien hurlante, bien scolaire, de l’ignoble nazi. Couronnée par une douteuse tentative de réécriture de l’histoire.

Cette critique m’a rappelé une réflexion que m’inspire régulièrement Jacques Attali. Il accumule énormément de connaissances, mais sans rien leur apporter. C’est l’anti effet de levier.
Exemple. La commission qu’il dirigeait il y a quelques temps a émis une liste interminable de recommandations. Par contraste Charles Wyplosz et Jacques Delpla n’avaient fait qu’une seule proposition : éliminer les privilèges français. Comment ? En les achetant.

Compléments :

  • Sur Jacques Delpla et Charles Wyplosz : Jacques Delpla et la Commission Attali.
  • Pour quelqu’un qui n’est pas tombé dans la caricature, en dépit de la charge émotive que représentait son sujet, et de la proximité des faits : ARENDT, Hannah, Le système totalitaire : Les origines du totalitarisme, Seuil, 2005.

Flexisécurité portugaise

Réforme du code du travail au Portugal. Esprit : flexisécurité. J’ai dit plus bas que son principe est de dégager l’employé du risque de l’actionnaire. Ça marche très bien au Danemark. Pas l’air terrible au Portugal.

  • Difficile de mettre en œuvre de telles mesures en claquant des doigts. Elles supposent une organisation qui remet le salarié licencié en selle extrêmement vite. En effet, il y a alors tentation de licenciements massifs et le chômage étant payé quasiment au prix du salaire, l’assurance chômage peut vite se retrouver à genoux.
  • Ce qui signifie 1) un système d’incitation à la recherche d’emploi très stimulant 2) des méthodes de requalification (formation du chômeur) particulièrement efficaces, c’est-à-dire proches des besoins des entreprises qui ont le vent en poupe.
  • Je pense que la France n’a ni l’un ni l’autre.

Compléments :

Contre la participation de Laurence Parisot

J’entends à la radio que Laurence Parisot, enthousiaste, annonce un plan de participation du salarié au capital de l’entreprise pour laquelle il travaille. Lans Bovenberg et Coen Teulings sont contre. Leur argumentaire illustre la lutte entre l’intérêt à court terme et le bénéfique mais difficile à percevoir intérêt à long terme (la question du dilemme du prisonnier) :

  • Le risque entreprise ne doit pas être porté par l’employé, mais par l’actionnaire. Car ce dernier peut le diversifier. Alors que si le salarié a tous ses œufs dans le même panier, il peut tout perdre. L’argument va plus loin :
  • L’employé (individu) joue contre les intérêts de l’employé (groupe). Il entre dans l’entreprise. Que fait-il ? Il demande à participer à ses bénéfices (il est en position de force – c’est le problème du hold up). Ce faisant, il renchérit le coût du travail et pousse l’entreprise à réduire ses embauches et les salaires d’entrée.
  • l’État accentue le cercle vicieux : parce que les salariés en place font pression par leur vote, il va les protéger par ses lois (loi sur le licenciement…). Mauvais pour le jeune et le chômeur, et l’entreprise fragile (dont start up).

Que faudrait-il ? Il faudrait que la carrière et le salaire de l’employé soient indépendants de l’entreprise, qu’ils ne prennent en compte que sa valeur démontrée. Un tel mécanisme ne peut être que l’effet d’une loi, d’une sorte de contrat social. Comme dans tout changement le succès est dans la mise en œuvre… Les Danois semblent l’avoir réussie. C’est la flexisécurité étudiée notamment dans un livre de Jacques Delpla et Charles Wyplosz. Principe :

  • Pas de protection du licenciement. Mais le licencié touche presque l’intégralité de son salaire au chômage.
  • Le chômage devient « un job à plein temps » : recherche d’emploi optimisée et formation « pointue » (pour lui faciliter l’entrée dans le monde du travail). De ce fait il trouve très vite un emploi.
  • D’où aussi une main d’œuvre d’un haut niveau de qualification, et des employés qui ne doivent pas hésiter longtemps à quitter un employeur dépassé. C’est une autre façon de voir la participation à la performance de l’entreprise.

Références :

Dilapidation de rente

Governing the commons dit que la « tragedy of the commons » conduit à une « dilapidation de la rente » que fournissait le bien commun. Rente ? Cela signifie monopole ? J’ai assimilé l’entreprise à un bien commun, l’entreprise serait-elle en monopole ? Oui.

  1. La concurrence réduit les entreprises d’un secteur à un oligopole.
  2. Le même mécanisme qui conduit à une saine gestion des biens communs amène les entreprises de l’oligopole à élaborer des règles de bonne compagnie. Résultat : pas de concurrence. Et ce sans avoir à se parler (ce que la loi réprouve) !

Bizarre ? Non : si des milliers d’individus arrivent à s’entendre (Governing the commons), ce doit être vraiment facile pour 3 ou 4 sociétés ! Ces sociétés se partagent donc un « bien commun », un monopole. Autre moyen de vous en rendre compte : si vous êtes à l’intérieur de ces entreprises vous recevrez un gros salaire, si vous êtes à l’extérieur vous crèverez de faim. Et ce indépendamment de votre talent. L’employé est un rentier.

Jacques Delpla : la rente est le mal absolu, elle vient d’un « privilège » ; tout privilège doit être éradiqué. Mais en a-t-il contre une rente qui rapporterait équitablement à l’humanité? Ou contre ceux qui exploitent leur possession en égoïstes et sans considération pour la société ? D’où la question : que faire avec une rente gênante ?

Stratégie 1 : « tragedy of the commons »

Exemple de la Révolution industrielle, en Angleterre.

  1. Les biens communaux sont transformés en biens privés (enclosures). C’est de là que vient « tragedy of the commons », qui signifie « tragédie des biens communaux » plutôt que des « biens communs ».
  2. Les corporations qui formaient les artisans et défendaient leurs droits sont interdites.

Ces deux manœuvres produisent une main d’œuvre non qualifiée, et affamée, la « classe ouvrière », nécessaire au fonctionnement des machines qui apparaissent à cette époque. On a dissout la communauté qui gère le bien commun, en désorganisant les règles qui la maintiennent ensemble. Jacques Delpla n’aimerait pas cette stratégie : la dissolution d’une rente en a nourri une autre, et a fait perdre à la société une partie de sa richesse, le savoir-faire des artisans, accumulé depuis des siècles. Un « capital social », selon l’expression d’Elinor Ostrom.

Stratégie 2 : faire grossir le bien commun pour inclure deux populations de rentiers

Une autre possibilité est d’agrandir le gâteau, pour en faire profiter ceux qui ne pouvaient y goûter. Comment ? Négociation. Principe : passer « du face à face au côte à côte ». Chaque négociateur dit ce qu’il cherche, et l’autre essaie de l’aider en lui apportant ce qu’il est seul à posséder, mais qui lui coûte le moins possible. Ce qui est inattendu est qu’à la fin chacun a beaucoup plus qu’avant, mais sans avoir donné quoi que ce soit d’important : c’est le principe de l’échange : vous donnez ce qui ne vous sert à rien contre ce qui vous est utile. Ceux qui sont en dehors du gâteau ne viennent pas les mains vides : ils apportent de nouveaux ingrédients. Ainsi on constitue un nouveau groupe « s’auto-administrant », par des règles acceptées par tous, un bien commun élargi.

Sur ce sujet :

  • Portrait du Français en privilégié et Jacques Delpla et la Commission Attali
  • THOMPSON, E.P., The Making of the English Working Class, Vintage Books USA, 1966.
  • Dans mon dernier livre (transformer les organisations…), j’explique le mécanisme de la négociation, et le prend comme exemple d’ordinateur social élémentaire (puisqu’il ne touche que deux personnes). La théorie générale de la négociation (d’où je tire le face à face et le côte à côte) : FISHER, Roger, URY, William L., Getting to Yes: Negotiating Agreement Without Giving In, Penguin, 1991.
  • Dans mon premier livre (L’effet de levier) se trouve une technique, rustique et efficace, que j’ai utilisée plusieurs fois pour faciliter la fusion d’entreprises. Elle fonctionne suivant le principe précédent (sans que l’on s’en rende compte : elle marie les processus des deux sociétés).

Portrait du Français en privilégié

La théorie de la rente de Jacques Delpla me semble une modélisation un peu grossière du comportement du Français. Elle fait croire à tort que le Français maximise ses revenus.

  • En fait, depuis toujours la société française semble s’être divisée en une infinité de castes (ce que d’après certains universitaires nous devrions à nos origines indo-européennes). Les travaux de Tocqueville sur l’Ancien régime le montrent bien. Mais Michel Crozier va plus loin : pour lui, dès que le Français s’empare de quoi que ce soit, il s’en fait un royaume qu’il administre selon son « bon plaisir ». Nos castes sont à géométrie variable.
  • Imaginons que les médecins se comportent ainsi : à l’obtention de leur diplôme ils oublient ce qu’on leur a enseigné et pratiquent leur métier selon leur intuition. Nous ne nous en porterions pas très bien. Mauvais exemple : la médecine est réglementée (mais j’ai rencontré des médecins, il y a quelques années, qui se plaignaient des énormes écarts entre pratiques et voulaient mettre en place des systèmes « d’assurance qualité » ).
  • Tout en France obéit à cette logique, à commencer par la gestion de l’État, qui est le fait de « corps », ou l’entreprise qui s’organise spontanément en « baronnies ».
Ce que l’on reproche au « bon plaisir », ce n’est pas ce qu’il coûte de manière directe, mais ses conséquences indirectes : il plombe la performance du groupe. D’où questions sur l’avenir de la France :
  • La pression internationale nous pousse-t-elle à la rationalité ? « Bon plaisir » condamné à mort ? Avatar de ce que Max Weber appelait le « désenchantement du monde » ?
  • Résultat : une société basée sur une réelle spécialisation, la division des tâches des sociologues (la solidarité organique d’Émile Durkheim) ? Une spécialisation selon nos talents ?

Jacques Delpla et la Commission Attali

Jacques Delpla, à peine sorti des réflexions de la Commission Attali, a exposé au Club économie sa vision de la réforme de la France.

D’une certaine façon c’est un adepte de ce que j’appelle le « Feedback de groupe » : il veut nous mettre en face de nos turpitudes. Quelles sont-elles ? Nous sommes des privilégiés. Plus exactement nous avons tous des « rentes » : nous bloquons la concurrence, d’où surprofits. En fait, nous nous tirons dans les pieds : à cause de ces rentes, la société est globalement inefficace, et nos rentes sont inférieures aux revenus que nous donnerait une société fonctionnant harmonieusement (cf. Le Dilemme du prisonnier de la Théorie des jeux). Son idée est de racheter ces rentes. Vu le raisonnement ci-dessus, le retour sur investissement ne peut qu’être positif.

Pour en savoir plus:

  • DELPLA, Jacques, WYPLOSZ, Charles, La fin des privilèges : Payer pour réformer, Hachette Littératures, 2007.