Décadence

Régis Debray parle de décadence de l’Europe. Un invité de Mme Ockrent disait que MM.Poutine et Xi partageaient son opinion. Qu’ils avaient été convaincus par la lecture de puissants auteurs occidentaux (parmi lesquels ne se trouve pas Régis Debray).

L’Europe n’a pas de pire ennemi qu’elle même ?

Et, si, maintenant que l’on a connu un âge des ténèbres, on songeait à renaître ?

On pourrait s’inspirer de notre 15ème siècle ou d’Israël. Ils ont choisi une culture qui leur plaisait, et ils s’en sont servis pour inventer une culture propre. Et si Régis Debray renaissait en du Bellay ou en Ronsard ?

Vive la décadence ?

Régis Debray a écrit que nous allons vivre une décadence heureuse (un billet précédent). Cela semble mal parti. Nous subissons crise sur crise. A tel point que, en Europe, un peuple peut élire n’importe quel parti, sans que cela fasse broncher qui que ce soit.

Il nous compare à Vienne, patrie des arts, des sciences humaines et de la « science » économique, mère d’Hollywood… mais qu’avons nous à transmettre ? Le crépuscule de la France est passé. La décadence est derrière nous.

Quant à l’Amérique, c’est plutôt une anti-civilisation qu’une civilisation. Pour s’implanter elle semble exploiter les vices d’une nation. Et elle ne lui laisse que les yeux pour pleurer. L’Amérique, c’est l’absurde : l’épreuve existentialiste par nature ?

Pour autant, faut-il baisser les bras ? Pourquoi regretter une « civilisation » qui avait des failles ? Pourquoi ne pas en reconstruire une nouvelle, qui a les qualités de l’ancienne, sans ses défauts ?

Il n’y a pas de fatalité. Comme dit Hegel : « en soi, pour soi, en soi et pour soi ». Quand on a compris ce qui se passait, il est possible d’agir intelligemment.

Civilisation de Régis Debray

Comment nous sommes devenus américains, sous titre.

C’est brillant, enlevé, et terriblement élégant : sans avoir l’air de rien, et sans nuire à ses envolées lyriques, Régis Debray explique ses références. C’est rare un philosophe qui soit compréhensible par tous !

Et quelles formules ! « définition opératoire de l’intelligence aujourd’hui aux commandes : la construction de l’imposture, plus l’absence de recul et l’impossibilité de l’hypothèse. »

quant au changement qu’a subi l’Union Européenne : « sociaux démocrates et démochrétiens, les deux premiers acteurs de la pièce, avaient eu, au lendemain de la guerre, pour prévenir tout retour de flamme, l’excellent projet de faire prévaloir l’intérêt commun sur le particulier. Contre le péché originel, la rédemption fédérale. Soit. Pourquoi pas ? Après quoi, l’on vit les socialistes du cru démanteler les protections sociales, déconstruire l’Etat, le seul et dernier bien de ceux qui n’en ont pas, démonter les services publics et introniser en loi suprême celle du profit, tandis que les maîtres d’oeuvre spiritualistes mettaient sur pied une entité sans âme ni coeur, la plus grossièrement matérialiste des agrégations humaines où le lobby est roi, le réfugié un ennemi et reine la calculette. Les meilleurs élèves de la classe européenne ont ainsi étendu au Vieux Monde la culture du Nouveau ».

Décidément, l’humour est la politesse du désespoir ?

Quel est l’argument du livre ? Une opposition entre « civilisation » conquérante et « culture » repliée en défense sur son territoire. La situation de notre pays, et de l’Europe, sous le joug de la civilisation américaine. Le changement ressemble à la contamination d’une population, il procède par un glissement insensible. L’agent pathogène : la « culture » (au sens rock du terme). Une analyse anthropologique de celle-ci montre que c’est le règne du rien, du vide, de l’encéphalogramme plat. Elle repose sur trois impératifs catégoriques : « image, espace, bonheur ». Qu’aurait-il pu y avoir à sa place ? Une Europe de Valéry et de Camus, une Europe de l’esprit, de l’épanouissement humain, de la Méditerranée, le foyer de la civilisation occidentale. Mais ne nous lamentons pas. L’Europe aujourd’hui est ce que fut Vienne, à son crépuscule, elle va diffuser sa culture partout dans le monde. Les décadence sont des feux d’artifice de l’esprit.

Mon commentaire suit.

Enseignons l'histoire

La Russie a gagné la guerre de 40, pensaient, à 85%, les Français d’après guerre. Aujourd’hui, ils pensent, avec les mêmes chiffres, que ce sont les USA. 

Autrement dit, les opinions se retournent comme des gants.

Voilà ce qu’écrit Régis Debray. 

Il donne aussi les pertes américaines : 400.000 morts environ. 

Les statistiques données par wikipedia disent que, effectivement, USA et Angleterre ont perdu relativement peu de monde. Même la ridicule France a eu plus de morts qu’elles ! En URSS, en Chine, dans les colonies occidentales, ça a été un carnage. 

Suggestion à l’Education nationale : mettre l’histoire à son programme.

Eloge des frontières, par Régis Debray

La frontière est, soudainement, à la mode. Le titre de ce livre a attiré mon regard. Une explication de la dite mode ? 

Surprise : il date de 2010. Une conférence au Japon. Pauvres traducteurs ! Car Régis Debray est un virtuose du langage qui, de surcroît, manie incessamment la référence à une antiquité et une culture opaques au Japonais. A vrai dire, ce n’est pas du Français, c’est du philosophe moderne : du virevoltant. Heureusement, c’est dix fois moins long que du Jankelevitch. 

Qu’ai-je compris ? 

Que nous vivons à l’heure du « sans frontière », alors que, quel que soit le phénomène que l’on étudie, on ne peut que constater que la frontière est le propre de la vie. (La frontière c’est la vie ?) Certes. Survient alors une argumentation systémique. L’absence de frontière a des conséquences palpables. Quand il n’y a pas de frontière, il n’y a pas de limites. On ne sait plus mettre les choses à leur place. Notre vie perd le nord. Ce qui produit, paradoxalement, ce que nous constatons tous les jours : une création anarchique de frontières locales, à l’échelle quasiment de l’individu, partout. Et avec les conflits que cela signifie, puisque les dispositifs qui garantissent la paix entre frontaliers n’existent plus à cette échelle. Guerre de tous contre tous. 

A qui profite le crime ? Au riche et à la haute finance, qui ne sont que « flux » et qui exècrent les barrières. Qui perd ? Le pauvre, qui est vissé au sol, et qui ne peut prendre que des coups. 

Commentaire 

Parfait exemple d’énantiodromie : quand on ne veut pas de frontière, on a des frontières partout. Et surtout chez les riches, qui doivent s’entourer de barbelés et payer des armées privées, et se déplacer en hélicoptère, comme au Brésil. 

La membrane d’une cellule, la peau d’un homme… séparent l’intérieur de l’extérieur. Qu’est-ce que l’intérieur d’une frontière ? Quelle forme de vie permet-elle ? Peut-être ce que les anthropologues appellent « culture ». La fameuse « société », qui n’existait pas selon Madame Thatcher. La France, l’Allemagne, l’Angleterre… sont des êtres vivants. C’est peut être une des leçons de l’épidémie, qui a vu la réapparition, quasi instantanée, des frontières. 

Régis Debray

L’autre jour, j’entendais un entretien entre Régis Debray et Alain Finkielkraut. Je l’écoutais parce que Régis Debray est une énigme. Comment a-t-il pu être révolutionnaire, puis devenir, diraient certains, « réactionnaire » ? A la droite du père Charles le grand ? 

Réponse : génération 40. Elle a réagi, en prenant les armes, contre la honte que fut la défaite de 40. Paradoxalement, Régis Debray et l’OAS même combat ? Seulement, deux interprétations différentes du « colonialisme » ? Enfermé dans une geôle, Régis Debray a compris qu’il n’avait pas de leçons à donner aux Indiens d’Amérique du Sud, et qu’il était attaché à sa nation. Heureux, qui, comme Ulysse…

L’entretien se terminait sur un accord entre les deux interlocuteurs : ils veulent réconcilier les Français. 

Le siècle vert de Régis Debray

Petit essai étonnant. En quelques pages enlevées Régis Debray replace notre époque dans l’histoire.

Ce qui marque notre temps, c’est le souci, absolu, de l’écologie. Sauvons la planète. C’est une « correction« . C’est une réaction au « tout esprit », règne absolu de la technologie, négation de la nature, qui l’a précédé, et qui, d’ailleurs, a été illustré par les avant gardes artistiques du début du siècle dernier.

Ce « tout nature » paraît un rien ridicule, un peu terne, voire infantile, mais, surtout, pas dangereux. C’est là son véritable danger. Car, à le regarder de près, ses procédés sont ceux de « l’opium du peuple« , la religion moyen d’asservissement. Il a, aussi, les caractéristiques des « absolus » qui ont ravagé, les uns après les autres, la planète. Le « tout nature » serait-il un fondamentalisme, un fanatisme, nous conduisant tout droit à une « dérive autoritaire » ? L’écologiste comme possédé, façon Dostoievski ?

Comme chez Aristote, la vertu consiste à prendre le « milieu » entre deux vices. Entre le « tout esprit » et le « tout nature », Régis Debray choisit le « milieu« , dans tous les sens du terme. « Quel chemin emprunter ? Celui qui peut renouer les fils entre la Terre, l’Homme et le Cosmos, et remplacer par la notion de milieu celle d’environnement, imposée par son usage anglo-saxon. »
Notre « milieu » n’est pas la planète ou l’univers, mais ce qui nous entoure, qui nous fait, et que nous faisons. C’est à la fois l’esprit et la nature, l’un étant nécessaire à l’autre. « Il faut cultiver notre jardin. »

Welcome

J’ai vu ce film parce que je n’avais rien d’autre à voir. Je craignais un discours bien pensant. Et j’avais tort. Non seulement le film est simple et bien fait. Pas prétentieux pour deux sous. Mais il n’y a pas de bons et de méchants. Chacun à une logique compréhensible et respectable.

Le plus intéressant, je crois, est le contraste entre le héros et son ex femme. Elle, c’est l’intellectuelle qui sympathise immédiatement avec la cause des immigrants. Lui est une sorte de Français moyen qui n’a pas d’idée sur la question, probablement du côté hostile. Peut-être est-ce là la raison de leur divorce : sa médiocrité ? Pour l’impressionner, elle, il héberge deux clandestins, une nuit. Il se prend de sympathie pour l’un d’eux, à tel point qu’il se met à vouloir l’aider. Cela devient une obsession, qui ne peut le lâcher, et qui fait peur à sa femme et à l’ami de celle-ci, qui le jugent déraisonnable.

Eux calculent (même si c’est pour le bien de l’humanité), lui pas. Est-ce là la différence entre l’intellectuel et celui qui ne l’est pas ? Ce que j’ai entraperçu dans les propos de R.Debay et de D.Bensaïd ? L’intellectuel compte, évalue, il n’a pas de conviction chevillée au corps, il rationalise autant qu’il raisonne, c’est un médiocre facilement manipulable ? Il fait la révolution parce qu’on lui a dit que c’est bien de la faire ? Quant au Français moyen, c’est son inconscient qui parle, il réagit plus lentement que l’intellectuel, mais quand il est en marche, rien ne peut l’arrêter, pas même la mort ? Il est poussé par des raisons bien plus puissantes et fondamentales que toutes les raisons que la raison peut inventer ?

S’il y a quelque chose de mal, c’est l’évolution de la loi, qui semble dire qu’il est un crime d’avoir le moindre contact avec les immigrants. Les descentes de police qui s’ensuivent, les délations que cela provoque et qui rappellent les plus belles heures de la collaboration. Un état qui fait de la solidarité, vertu sans laquelle il n’y a pas de société, un crime est sur une pente inquiétante. Il est bien plus inquiétant encore qu’il puisse ainsi modifier les lois sans que les mécanismes de la démocratie ne provoquent un débat préalable.

Compléments :

  • Je suis probablement proche de Rousseau dans mes points de vue sur l’intello et le primitif (Inégalités). Ils vont aussi dans le sens de la scène finale des Sentiers de la gloire, le film de Kubrick.
  • Cette discussion relève aussi de la distinction entre éthiques de valeurs et de responsabilité de Weber.

Debray, Bensaïd et la révolution

Hier j’intercepte une discussion entre Régis Debray et Daniel Bensaïd (sur France Culture). Ils évoquent leurs souvenirs d’anciens combattants. Ils se demandent pourquoi la jeunesse moderne n’est plus aussi révolutionnaire que la leur. Voici ce que mon imparfaite mémoire en retient.

  • La révolution, ça s’apprend dans les livres. Visiblement c’est une affaire d’intellectuels.
  • La jeunesse intellectuelle lit autant qu’avant, mais il n’y a plus de courants philosophiques des années 60 pour structurer l’information qu’elle absorbe, lui dire quoi penser et quoi faire.
  • Dans les années 60, l’intellectuel croyait à la vertu rédemptrice de la violence. Cela a passé de mode. Heureusement peut être, mais être révolutionnaire a de ce fait perdu beaucoup de sa séduction.
  • Et il y a le chômage, le mal de notre temps. Pour faire la révolution, il faut être libre d’esprit, ne pas être inquiet pour son emploi.

Paradoxaux révolutionnaires, moutons de panurge, pantouflards et matérialistes, vivant dans un monde abstrait. Pour la bourgeoisie intellectuelle, la révolution est une mode, une distraction ?