Étiquette : Dawkins
Darwin et subprime
- DAWKINS, Richard, The Selfish Gene, Oxford University Press, 2006.
- Jamais l’ex devise du blog d’Hervé Kabla n’a été aussi juste : il y a trois types de personnes : celles qui savent compter, et les autres.
Pourquoi la famille ?
Une question que se posent 3 chercheurs.
Ils font l’hypothèse du « gène égoïste » selon laquelle nos gènes cherchent à se reproduire. Par ailleurs, le rôle du père est d’apporter des ressources à l’enfant. Dans ces conditions, les lois sociales qui favorisent la famille ont un avantage concurrentiel. Pour deux raisons. Lorsque plusieurs pères nourrissent une même famille, ils tendent à penser que c’est plus aux autres à le faire qu’à eux. Les enfants sont sous-alimentés. Ensuite, si un mâle doit protéger la reproductrice de ses gènes de concurrents, il n’a plus de temps pour travailler.
Les auteurs en déduisent l’utilité des religions qui favorisent la famille. Ils pensent aussi que le mauvais état des enfants des familles recomposées valide leur théorie : 2 pères tendent à apporter moins qu’un.
Théorie convaincante ? Pourquoi la religion catholique, qui promeut la famille, force certains de ses membres au célibat ? Pourquoi l’homosexualité est-elle défendue par notre société ? Pourquoi réduisons-nous le nombre de nos enfants, et envisageons-nous de comprimer la population mondiale ?
Le concurrent de la théorie du gène égoïste est la théorie de la complexité. Elle veut qu’une multitude d’êtres génèrent des « propriétés émergentes » qui ont une vie indépendante de celle des êtres qui sont à leur origine. Avec une telle théorie on peut imaginer un individu égoïste qui se moque de sa progéniture, et privilégie son intérêt à court terme par rapport à celui de la société, ou une société égoïste, qui amène certains de ses membres à se sacrifier pour ses intérêts.
Compléments :
- Je soupçonne que la théorie du gène égoïste est idéologique : l’Anglo-saxon ne se voit pas comme le jouet de ses gènes, mais comme un surhomme dont les gènes sont sortis victorieux de la sélection naturelle. D’ailleurs cette étude montre les limites de la théorie : l’égoïsme du gène favorise l’établissement de lois sociales dont il va finir par pâtir (le célibat des prêtres).
- DAWKINS, Richard, The Selfish Gene, Oxford University Press, 2006.
- Théorie de la complexité.
Serge Portelli
Entendu sur France Culture. M.Portelli est un juge qui a écrit un livre sur le Sarkozysme sans Sarkozy. Qu’un juge prenne aussi vivement parti contre quelqu’un me semble inhabituel. J’ai retenu deux idées :
- Le Sarkozysme ne tient pas à N.Sarkozy mais est une tendance antérieure qui lui survivra. Ça me semble conforme à l’hypothèse que le Sarkozysme est une version du néoconservatisme, elle-même la résultante logique d’une vision du monde qui veut que celui qui réussit ait quelque chose de supérieur à son prochain.
- M.Sarkozy croirait que cette supériorité est génétique. L’idée m’a frappée, parce qu’elle rejoint une tendance forte dans les pays anglo-saxons. Je l’avais remarquée, en l’attribuant à un individualisme ultime qui cherche une sorte de plus petit individu (qui serait le gène). Par exemple, Richard Dawkins a construit toute une théorie sur le fait que nous défendons les intérêts de nos gènes. Ce que je trouvais déprimant : nous étions donc les pantins de stupides molécules. Je viens de comprendre que cette théorie avait une autre interprétation : les gènes, issus de la sélection naturelle, expliquent nos succès. Il y a donc des bons et des ratés. Et, parce que les gènes sont héritables, un enfant peut occuper la position éminente de ses parents, sans plus de justification.
Compléments :
- Le travail de Richard Dawkins (The selfish gene) est paradoxal, car il me semble très illogique. Notamment il démontre que le gène ne peut pas exister, en effet à chaque génération, il y a des découpes aléatoires d’ADN qui font qu’une portion donnée (= gène) n’est jamais sûre de survivre. Il fait l’hypothèse que si elle est « suffisamment » petite elle durera suffisamment longtemps pour se comporter comme sa théorie le prévoit.
- Le pilotage par gène, au fond, ne justifie pas le statu quo, mais la révolution : celui qui renverse l’héritier prouve que ses gènes sont supérieurs. Jugement de Dieu.
- L’inverse de la théorie du gène est celle de la société (sociologie) ou la Théorie de la complexité : il se constitue au dessus des individus élémentaires une sorte de « main invisible », qui les organise.
- La description du livre de Serge Portelli la plus longue que j’ai trouvée.
- Les fondements du néoconservatisme : Conservateur et bolchévisme.
- La société anglaise est une société d’héritiers : Héritage (suite).
Apathie
La période actuelle paraît peu féconde en idées nouvelles, ou en renaissance d’anciennes. Ferions-nous profil bas, en espérant que la chance nous sorte de la crise ?
J’ai l’impression que les mécanismes de changement du monde ressemblent à ce qu’avait entraperçu Isaac Asimov dans Fondation : de temps à autres, l’histoire passe par un point d’étranglement où l’avenir de l’humanité peut basculer d’un côté ou de l’autre. Tout peut alors dépendre d’une personne.
En temps normal, il semble impossible d’infléchir le cours des événements : nous courons tous dans une même direction comme un seul homme. Puis cul de sac. Hésitation. Comme dans la théorie de Darwin, un grand nombre d’idées sont apparues entre-temps. Même si elles semblent issues de la raison, elles ont une apparence d’aléatoire (chacun voit midi à sa porte et veut en faire l’heure officielle). Jusque-là elles n’avaient qu’une audience réduite. D’un seul coup elles ont une chance de guider l’avenir commun.
Paradoxalement, il semblerait que ce soit souvent les plus simplistes qui soient retenues par la « sélection naturelle » que leur fait subir notre culture, peut-être parce qu’elles sont les plus faciles à comprendre et à croire ? (Cf. le nazisme et l’ultralibéralisme.) Plus généralement, c’est celui qui conduira le changement, qui lui imprimera sa marque. Comment éviter que nous regrettions ce changement ? Mon expérience me fait croire qu’il faut susciter l’émergence d’idées et en débattre de la manière la plus large possible. Progressivement un consensus apparaîtra, qui reflètera l’intérêt général. Les idées simplistes apparaîtront pour ce qu’elles sont, et les plus sophistiquées gagneront en évidence.
Compléments :
- Sur Darwin : Darwin et le changement.
- Sur l’impossibilité d’affronter la pensée unique : Moutons de Panurge.
- Sur la marche de l’évolution : Les changements du vivant.
- Sur le contrôle du changement : Geste qui sauve : contrôlez le changement.
- Je me demande si ce que je dis sur l’évolution des règles que nous suivons ne va pas dans le sens de la théorie des memes de Richard Dawkins (DAWKINS, Richard, The Selfish Gene, Oxford University Press, 2006).
Combattre l’individualisme
Un thème de ce blog : notre problème actuel est l’individualisme. D’accord. Mais que faire ?
Un petit bonhomme croit qu’il est plus intelligent que le monde, et il commet des désastres d’autant plus importants que la société lui a donné du pouvoir (Il n’y a pas que les subprimes). Mais le danger n’est pas tant là que dans son comportement : il joue contre la société, il cherche à la disloquer pour en tirer un bénéfice. C’est un parasite.
On nous a dit qu’il était bien d’exploiter les ressources de la nature. Le progrès c’est cela. Il n’y avait qu’un pas à franchir pour penser qu’il en était de même de la société : l’individu doit exploiter ses semblables. Les utiliser comme « moyens », suivant l’expression de Kant. L’individualisme ce n’est pas le mal d’une personne, mais celui d’une société.
Peut-on corriger ce défaut, en évitant les effets néfastes des précédentes tentatives (notamment le nazisme, et le communisme) ? La science, en particulier la théorie de la complexité, donne deux pistes :
- Modifier le comportement de l’individu.
- Modifier le comportement de la société : transformer les règles qu’elle suit, de façon à ce qu’elles éliminent ce qui la menace.
Bizarrement, ces deux angles sont aussi chez Philippe d’Iribarne (La logique de l’honneur), et Michel Crozier (Le phénomène bureaucratique). L’un analyse ce qui pousse l’individu, l’autre ce qui contraint la société. Ces deux aspects se retrouvant d’ailleurs chez Montesquieu (De l’esprit des lois). Application.
Comportement individuel
Richard Dawkins et sa théorie des « memes » (The selfish gene) pensent que la sélection naturelle choisit les comportements les plus efficaces, de même qu’elle choisit les meilleurs gènes. Un comportement non individualiste a-t-il des chances de survivre ?
- L’Impératif catégorique de Kant, s’il est adopté par tous, construirait effectivement une société solidaire. Mais l’homme devient alors prévisible. Donc vulnérable au parasite.
- Robert Axelrod observe que la stratégie du « dent pour dent », qui conduit à la collaboration, est majoritairement victorieuse. L’individualisme n’est pas durable.
- Pour ma part, je crois que le mécanisme précédent intervient dans la constitution des groupes (Le respect ou la mort ?). Mais qu’il y a un second niveau de collaboration. Une fois qu’il s’est fait respecter, l’homme peut utiliser une technique de type « ordinateur social » : faire résoudre les problèmes qu’il se pose par les membres de la société qui sont le mieux à même pour cela. Pour réussir, il faut que chacun y trouve son compte. Comme il représente une partie de la société, il y a des chances qu’il représente ses intérêts, son point de vue. Si réussite, donc, on aboutit à une solution qui satisfait tout le monde, y compris la société. Et elle est plus efficace que la solution parasitaire (« l’union fait la force »), donc probablement promise à un bel avenir.
Comportement collectif
- Governing the commons montre que les sociétés se donnent des règles et les font adopter collectivement par leurs membres. Pour cela, il semble qu’il faille un gros cataclysme. Par ailleurs, le problème doit être exprimé sous la forme d’un « bien commun » que l’on se répartit de manière plus ou moins égalitaire, suivant des règles acceptées par tous. Le bien commun en évidence est la richesse mondiale, le PIB. Un mécanisme de contrôle de sa répartition préviendrait les excès. Mais comment s’y prendre ? D’ailleurs, le bonheur est-il dans le bien matériel, ou dans l’immatériel (esthétique, relations humaines…) ? Comment mesurer ce dernier ?
- Une autre possibilité serait d’étendre au monde une technique que j’applique à l’entreprise (cf. mon livre 1) : la cellule d’animation du changement. C’est un peu la façon dont a procédé le G20 (Sommet du G20 : bravo ?). On procède crise par crise (quitte à susciter les crises). Dès qu’un problème survient, on délègue une équipe « d’animateurs du changement », préalablement repérés. Ils réunissent des représentants des intérêts concernés (ordinateur social) et, ensemble, ils essaient de résoudre la question. Une fois fait, la solution est appliquée. Et le problème définitivement résolu (on est immunisé). On construit les règles de pilotage de l’ensemble progressivement.
Compléments :
- Kant pour les nuls.
- Sur l’exploitation de la société au bénéfice d’un seul : les travaux de la science américaine des entreprises (Totalitarisme et management).
- Robert Axelrod et la théorie de la complexité : Théorie de la complexité.
- Sur la naissance de l’individualisme : Norbert Elias.
- Sur la pensée des Lumières anglaises, qui a encouragé l’homme au parasitisme : Droit naturel et histoire.
- Autre exemple de stratégies « diviser pour régner » et « l’union fait la force » : Google et Microsoft III.
- Les stratégies de rationnels individualistes, et leurs résultats : The logic of collective action.
Récession
Nos craintes de récession illustrent un principe important. Une société est guidée par des règles. De temps en temps, elles suscitent un cercle vicieux. Conduire le changement, c’est soit prendre ce cercle à l’envers, soit compléter nos règles directrices.
Il est fréquent, en Allemagne, que lorsque les résultats d’une entreprise sont mauvais, son personnel, cadres supérieurs en tête, acceptent une diminution de salaire. Pas de licenciement. Il semblerait aussi que la Russie (Changement en Russie) ait survécu à la crise des années 90 (PIB divisé par 2) par le troc et la solidarité, les entreprises ayant conservé leur rôle social soviétique. Les communautés dites « primitives » sont bâties sur le principe de la solidarité : elles absorbent les chocs en bloc.
En termes de conduite du changement voici quelque chose de fondamental :
Le comportement des membres de toute communauté humaine est guidé par des règles. Elles sont principalement implicites, inconscientes. Généralement, elles sont efficaces. Mais les événements peuvent les prendre en défaut. D’où cercle vicieux parfois fatal.
Première technique de conduite du changement : transformer un cercle vicieux en cercle vertueux
Tocqueville : « Chaque gouvernement porte en lui-même un vice naturel qui semble attaché au principe naturel de sa vie ; le génie du législateur consiste à bien le discerner ». Le génie du législateur c’est de prendre le cercle vicieux à contre. Keynes : relancer la croissance par la dépense de l’État. Le Brain trust de Roosevelt : organiser des ententes entre oligopoles dominant l’économie ; leur demander d’augmenter leurs prix en échange de l’embauche de personnels.
Mais, dans certains cas, ce n’est pas possible : les règles existantes ne permettent pas la survie. Il faut les compléter. Coup d’œil aux nôtres :
Seconde technique : faire évoluer la culture du groupe
La parole est à Adam Smith. Pour lui Richesse des nations égale biens matériels qu’elles produisent. Progrès ? Produire de plus en plus. En 1776, il avait déjà formulé notre conception du monde (PIB et croissance). Or, elle ne va pas de soi.
- D’ordinaire, nous pensons que notre richesse est notre possession pas notre production. C’est pour cela que l’économie se comporte étrangement. La destruction lui fait du bien : reconstruire, c’est produire. Elle est peu attachée au « capital », même s’il est productif.
- Ce qui n’a pas été touché par l’homme n’a pas de « valeur ». Une étendue de terre ne vaut rien, jusqu’à ce qu’elle soit transformée en dépôt d’ordures.
- Le « capital social », l’ensemble du savoir-faire accumulé par une communauté, ne vaut rien. Toutes les cultures qui ne sont pas assez résistantes sont mises à sac, pour en extirper quelques biens (l’or du Pérou ou les esclaves d’Afrique). Celles qui survivent ne sont plus que l’ombre d’elles-mêmes (la Chine).
Personne n’est épargné. Eamonn Fingleton a montré que l’industrie ne fait que développer son avantage concurrentiel (lié à ce capital social). Bien gérée, elle est quasiment indestructible. L’économie américaine ne l’a pas compris et l’a sacrifiée aux services, qui ne présentent pas de telle barrière à l’entrée. On est au cœur du débat sur la durabilité. La terre n’est pas gérée comme un « bien commun », dont la capacité est limitée ; dont on ne tire pas plus qu’il ne peut donner ; et que l’on entretient. Nous pensons la ressource illimitée. Ou, comme le disaient les philosophes anglais du 18ème siècle (Droit naturel et histoire), que l’homme est à l’image de Dieu : il crée du néant.
Si l’on voulait faire évoluer les règles qui nous guident, comment s’y prendre ?
- Impossible de les éliminer purement et simplement, elles sont dépendantes les unes des autres, et imbriquées dans notre comportement collectif. Les détruire, c’est nous tuer.
- Rester dans leur logique. C’est ainsi que l’on a commencé à donner une « valeur » à ce qui n’en avait pas auparavant (cf. les échanges de « droits à polluer »). Il n’est pas inimaginable de faire cohabiter une croissance échevelée et l’entretien d’un capital partagé.
- Nécessaire consensus global. Ce consensus est possible parce que l’humanité, comme l’entreprise, présente des mécanismes qui permettent à la fois la modification des codes de lois globaux, et la diffusion des nouvelles lois (c’est ce que j’appelle « ordinateur social »).
Sur ces sujets :
- GROSSACK, Irvin M., Adam Smith : His Times and Work, Business Horizons, Août 1976.
- FINGLETON, Eamonn, Unsustainable: How Economic Dogma Is Destroying U.S. Prosperity, Nation Books, 2003.
- Capital social et bien commun : Governing the commons.
- Brain trust et crise des années 30 : GALBRAITH, John Kenneth, L’économie en perspective, Seuil, 1989.
- Une double remarque : 1) une théorie de Richard Dawkins : les règles d’Adam Smith avaient un avantage compétitif sur les règles qui leur préexistaient, elles les ont balayées (DAWKINS, Richard, The Selfish Gene, Oxford University Press, 2006) ? 2) illustration de la théorie selon laquelle la marche du monde ne va pas systématiquement vers une complexité croissante (la richesse culturelle a été remplacée par quelques biens matériels à faible QI) ? (Les changements du vivant.)