L’effet de levier de Microsoft ?

Hier, je recevais, au Club Télécom, Marc Jalabert, le créateur du projet IDEES de Microsoft (devenu BizSpark chez Microsoft monde). En réfléchissant à ce qu’il m’a dit je me demande s’il n’a pas réussi une sorte d’effet de levier.

C’est difficilement concevable, mais Marc Jalabert me semble avoir voulu donner au logiciel français la place mondiale qu’il mérite. Nous avons 2500 éditeurs, mais quasiment aucun grand : Dassault Systèmes est relativement modeste, et Business Objects, de taille équivalente, appartient à SAP. Or, il estime que nous avons quelques-uns des meilleurs ingénieurs au monde, au moins aussi bons que les ingénieurs indiens et chinois, et bien meilleurs que les américains (qui d’ailleurs recrutent à l’étranger).

Le programme IDEES de Microsoft ne donne pas d’argent, mais des coups de pouce. Et je crois que le génie est ici : il a su cerner les failles de notre culture en ce qui concerne l’économie, et y répondre avec des ressources qui ne coûtaient rien à Microsoft :

  • La frilosité des grandes entreprises. Parce qu’elles ont peur de la fragilité des petits fournisseurs, elles se coupent de l’innovation, et tuent le marché intérieur de la startup innovante. Microsoft appuie l’effort commercial de ses poulains.
  • La faiblesse de l’investissement initial, non en termes d’argent, mais de capacité de développement. Simplement en les remarquant, Microsoft a quasiment doublé le nombre d’investissements initiaux dans des éditeurs de logiciel.
  • L’incapacité de la France à l’incubation de ses entreprises. Pour qu’une entreprise se développe elle a besoin d’un environnement favorable, qui, essentiellement, lui donne des conseils gratuits, mais décisifs (où trouver tel ou tel expert, par exemple un avocat, comment se développer à l’étranger… ?). Notre passé d’économie d’état fait que l’entreprise française manque de ces conditions favorables, qui « vont de soi » à l’étranger. J’ai l’impression que Microsoft a su créer un tel terreau.

Le programme est relativement récent. Mais il semble déjà un succès : une centaine de sociétés aidées, et quelques apparemment belles réussites, une levée de fonds de 40m€ réalisées par quelques-unes de ces sociétés en tour initial (2008), de l’ordre de 1500 à 2000 emplois créés. Et cela sans investissement (effet de levier).

Une rencontre, avec un entrepreneur passionné d’aviation, à la sortie du club, me fait me demander si toute la France n’est pas dans l’état de l’édition de logiciel. Il m’a convaincu que l’aviation légère est à la veille d’un renouveau radical et que l’effet de serre pourrait favoriser cette transformation :

  • bizarrement on sait construire des avions plus légers, deux fois plus rapides !, et beaucoup moins chers que les générations précédentes, et consommant moins qu’une voiture (5l aux 100, et en ligne droite) ;
  • la France serait très bien placée pour faire éclore cette nouvelle aviation, parce qu’elle possède les techniques et aussi le savoir-faire industriel (productions de relativement grande série pour le secteur = savoir-faire de l’industrie automobile).

Une fois de plus, il manque un petit quelque chose, et ce n’est même pas une question d’argent.

Et si notre économie était dans une sorte de transition de phase à la Lewin : il lui faut une catalyse pour se transformer (i.e. rassembler « l’écosystème » nécessaire à l’émergence de nouvelles technologies, et lui apporter les quelques animateurs qui auront l’énergie de déclencher la fusion) ?

Compléments :

Hadopi et changement

L’art français du changement.

La loi Hadopi a été rejetée faute de députés de la majorité (Le Parlement rejette le projet de loi création et Internet). Incroyable amateurisme. D’ailleurs, il semblerait que cette loi ait pour destin la poubelle : l’Europe considère l’accès à Internet comme un droit fondamental (Les eurodéputés votent contre la privation d’accès à Internet) alors que la loi voulait couper l’Internet aux contrevenants. J’imagine que ce résultat était prévisible…

Toute l’inefficacité française est dans ce petit exemple. Nous lançons des nuées de projets sans jamais leur donner les moyens dont ils avaient besoin. Du coup, notre vie est bousillée par les débris de leur inachèvement. Deux autres exemples :

  • Une petite société (une centaine de personnes) mais plus de trente projets informatiques en parallèle, décidés sans aucun processus budgétaire, d’ailleurs on ne sait plus par qui, une équipe d’une dizaine de consultants à plein temps pour les réaliser. Bien sûr en 5 ans de travail, aucune documentation n’a été écrite. Et la qualité du résultat est au mieux médiocre.
  • Mes débuts chez Dassault Systèmes. Notre logiciel de CFAO comptait des dizaines de fonctions, mais avec aucune on n’était absolument sûr de finir ce que l’on voulait faire. En cas d’échec, il fallait repartir avec une autre.

Mais la France n’est-elle pas un pays pauvre, qui n’aura jamais les moyens de ses ambitions ?

Non. Elle doit apprendre à allouer ce qu’il faut à ce qu’elle veut faire, et ensuite classer ses désirs par ordre de priorité. Il y a de fortes chances, alors, qu’elle se rende compte que la plupart d’entre eux n’ont pas d’intérêt.

Besoin d’Oséo ?

Pourquoi Oséo ne s’intéresse-t-il plus aux start up ? J’ai relayé cette interrogation dans deux billets (Oséo se désintéresse des start up ? et Oséo se désintéresse des start up : début d’explication ?). D’après des « sources bien informées », la réponse semble être celle qui m’a été apportée par un commentaire : le gouvernement estime que le marché est mieux armé que l’administration pour aider la jeune entreprise et l’innovation. Est-ce le cas ?

Faits récents

En fait cette question me revient du fait de trois coïncidences.

  • Hier soir un ami me dit que la start up dans laquelle il travaille a trouvé l’argent qu’elle cherchait (9m€) en Allemagne.
  • La semaine d’avant, un autre ami, dont le métier est de lever des fonds, m’expliquait qu’il a en main un très beau dossier, une innovation qui a déjà un marché, qu’il séduit beaucoup de monde, mais qu’il n’entre dans aucune stratégie de fonds d’investissement français (la mode semble au développement durable). Par contre, les Américains qu’il rencontre n’ont pas d’états d’âmes, ils ne voient que la rentabilité de l’affaire. Pour le moment le dirigeant de l’entreprise hésite : il voulait de l’argent français.
  • Semaine d’avant encore, je déjeune avec Amélie Faure, qui a vendu sa société à Dassault Systèmes. C’est le capital risque qui lui a fourni ses premiers fonds. C’est Oséo qui lui a permis une traversée du désert post bulle Internet, désert dont un concurrent américain l’a sortie, avant l’achat par Dassault Systèmes.

Le marché est irrationnel et doit être éduqué

Mon échantillon n’est pas significatif. Mais j’en déduis que pour qu’un marché financier soit efficace, il faut qu’il ait un minimum de culture de l’investissement, et que le nôtre ne l’a pas encore. J’en déduis, par ailleurs, qu’Oséo (qui a aussi financé mon second cas) semble beaucoup moins soumis aux modes et aux aléas que l’investisseur privé.

D’ailleurs, qu’il soit français ou non, l’investisseur privé est irrationnel, comme l’a montré la bulle Internet, que j’ai vécue aux premières loges : les modes y succédaient aux modes, The Economist raillait les entrepreneurs d’alors, dont tout l’art consistait à refondre sans arrêt leurs business plans pour répondre aux derniers fantasmes des investisseurs.

Le marché n’est pas le meilleur moyen de stimuler l’innovation

The Economist publie un dossier spécial sur l’entrepreneuriat. 3 exemples montrent comment il peut réussir dans des cultures différentes (Lands of opportunity). Dans chacun le rôle de l’état est surprenant :

  • Certes Israël profite énormément de ses liens étroits avec les USA, mais ce qui tire son innovation c’est une industrie de l’armement exceptionnellement dynamique, que le pays voit comme son assurance sur la vie dans une situation extrêmement précaire.
  • Etrangement le Danemark et Singapour ne sont peut-être pas dans un état d’esprit très différent de celui d’Israël. L’entrepreneuriat y paraît un moyen de garder sa place (ou de défendre son modèle social – pour le Danemark) dans un contexte de globalisation. L’Etat tente de transformer la culture locale. Il a créé de gros fonds de capital risque publics, des incubateurs énormes, investi massivement dans l’éducation de ses citoyens, acheté à prix d’or à l’étranger les compétences qui lui manquaient, et, plus généralement, favorisé l’établissement de conditions propices à l’entreprise. Mais surtout, il existe une vision nationale des industries dans lesquelles il faut amener les entreprises du pays. Et une mise en œuvre qui me semble quasi militaire.

J’en retire trois idées :

  1. Une possible justification des théories de Galbraith (Société d’abondance) : le marché n’est pas un bon stimulant pour l’innovation.
  2. Dans ces trois exemples l’entrepreneuriat me semble plus poussé par la peur, par le sentiment d’une menace (risque de disparition du pays dans un cas, crainte du pouvoir destructeur du marché global dans l’autre), que par un désir positif d’enrichissement, de bien être, ou, simplement, la curiosité intellectuelle.
  3. Loin d’aller dans le sens des thèses libre-échangistes, les politiques de ces pays illustrent de manière surprenante celles des penseurs initiaux, allemands, du protectionnisme (voir LIST Friedrich, Système national d’économie politique, Gallimard, 1998). Contrairement à ce que l’on croit parfois, le protectionnisme, ce n’est pas le repli sur soi. Le protectionnisme c’est voir l’économie de marché comme une guerre entre nations. Pour la gagner il faut construire des champions nationaux qui, une fois sortis de l’adolescence, pendant laquelle ils sont protégés (d’où le nom), imposeront leurs produits aux autres nations, « à la loyale ».

Souvenirs d’un ancien combattant

Je poursuis ma réflexion sur Microsoft et son art déplorable du développement : et pourtant, on savait programmer correctement avant l’ère Microsoft.

  • Les ingénieurs de Dassault Aviation étaient des pionniers de l’informatique. Très tôt les avions de chasse ont été pilotés par ordinateur. Dans ces conditions le bug tue. On apprend à l’éviter. Et Dassault Aviation ayant toujours été pauvre, ses équipes étaient petites.
  • Quelques-uns de ses ingénieurs ont inventé Catia, fameux logiciel de CFAO. Les premières versions de Catia me semblaient remarquables de structuration et de rigueur. Ça s’est gâté ensuite. Pourquoi ? Les carrières chez Dassault Aviation étaient lentes, on y apprenait un métier. Chez Dassault Systèmes, qui a repris Catia, c’était tout le contraire : on grimpait extrêmement vite (dans les années 80). Technique ? Projet utopique et séduisant. Mal ou pas spécifié, donc impossible à mener à bien. Dérapage. Croissance exponentielle de l’équipe de développement (par recrutement d’inexpérimentés). Donc augmentation du prestige de son responsable. Promotion à de plus importantes fonctions.
Voilà la menace qui plane sur la tête de tout changement. Le changement nous met en face de conditions nouvelles. Les vieilles recettes ne marchent plus. Que faire ? Énorme tentation de bricoler. « D’innover », au sens du sociologue Robert K. Merton. C’est-à-dire de faire « comme si » on avait fait correctement son travail. Le rôle de l’animation du changement est là : ne pas laisser l’organisation en paix tant qu’elle n’a pas trouvé de solutions « conformes », qui respectent les intérêts à long terme de l’entreprise. Ce n’est qu’à ce prix que se construisent les entreprises durables.

Compléments :
  • J’explique la théorie de Robert Merton dans : Braquage à l’anglaise.
  • Sur l’art de bien programmer, à l’époque des projets qui firent la fortune et la gloire d’IBM : BROOKS, Frederick P., The Mythical Man-Month. Essays on Software Engineering, Addison Wesley, 1995.

L'art de la programmation par Microsoft

Nicolas Dasriaux m’apprend que Google développe bien, et qu’Apple fait de grandes choses avec peu de développeurs. Bonne nouvelle.

  • Je n’ai jamais compris comment il se faisait que Microsoft programme aussi mal et aussi coûteusement. Je craignais que l’art de la programmation en soit définitivement affecté.
  • Je me suis toujours demandé pourquoi Microsoft ne consacrait pas un peu de la montagne d’argent gagné à l’apprentissage de son métier. D’ailleurs le problème n’empire-t-il pas ? Les nouvelles versions de Windows, par exemple, semblent totalement hors sujet.
  • Malheureusement pour Microsoft, la menace directe du marché ne se fait plus sentir. Fini le temps où l’avenir de la société se jouait sur la sortie de DOS ou de Windows. À force de moyens, d’heures supplémentaires et d’hurlements, quelque chose d’à peu près correct émergeait.

Microsoft va-t-il finir comme IBM, en SSII ?

Amélie Faure, France et innovation

Début 2007, Amélie Faure, alors P-DG de l’éditeur de logiciel Pertinence, et spécialiste du redressement de start up, était venue entretenir le Club économie de la France et de l’innovation. Quelques mois plus tard, sa société était achetée par Intercim, un concurrent américain (elle est maintenant P-DG d’Intercim Europe). L’histoire est intéressante :

  • Pour elle la France fournit des conditions propices à l’innovation : aides considérables, personnels de très haut niveau (dans son domaine d’activité, la France possède les meilleurs chercheurs mondiaux)…
  • Mais voila, ce qui caractérise aussi la France c’est un marché exceptionnellement frileux vis-à-vis de tout ce qui est nouveau, et, pire, qui préfère tenter de réinventer plutôt qu’acheter.
  • Que faire ? Partir à l’étranger, et notamment aux USA : tout ce qui peut y démontrer un retour sur investissement rapide y trouve un marché. Et, effectivement, la société est à peine installée qu’elle est achetée par Intercim.
  • Cette courte aventure confirme une remarque que me faisait Aurélie Barbaux de l’Usine Nouvelle : les quelques grands innovateurs français (Dassault Systèmes, Business Objects…) ont pu réussir parce qu’ils sont immédiatement sortis du marché français.

Qu’en déduire ?

  • Le gouvernement semble parier sur l’innovation pour développer l’économie française, mais comment faire si son marché lui est hostile ? En mineur, comment éviter que les investissements qui lui sont consacrés ne profitent à d’autres pays ?
  • L’innovateur doit certainement envisager très tôt de bâtir des filiales à l’étranger. Attention à ne pas s’épuiser à tenter de convaincre le marché national.