L’école du crime (2)

J’écoute distraitement la radio. Un instant, j’ai l’impression d’entendre parler d’Amérique (L’école du crime) :

Le ministre Darcos veut faire fouiller les sacs des élèves ; deux enfants de 6 et 9 ans sont arrêtés par 6 policiers et passent deux heures au poste de police.

Intéressant moment de notre histoire. Basculement des principes de notre culture. D’innocent, l’enfance est en passe d’être présumée haïssable. Notre société attaque son avenir ? Espérons qu’elle n’y réussira pas, sinon il y aura eu crime, contre l’humanité.

Réforme Darcos

Dominique Delmas est perplexe.

Je viens d’assister à une réunion parents d’élèves/enseignants/élus  traitant de la réforme dite DARCOS :

avec :

les horaires revisités  fin de la journée à 15H45 diminution des heures de cours 24 au lieu de 26 déjà effectif cette année (pas de cours le samedi) grande question sur l’aide personnalisée aux élèves 2 heures par semaine suppression de la maternelle  (2 premières années) pour remplacement d’un jardin d’éveil à la charge des communes donc des parents me semblent ils.

programme à nouveau revisité…

suppression de postes 3000 (?) alors que tout le mode crie au sous effectif!

Il semble en première analyse que sous couvert d’économies impératives le gouvernement mette en place un déshabillage du public au bénéfice du privé donc une école à deux vitesses ceux qui ont de l’argent et les autres. Mais au-delà je reste sec sur la qualité de l’enseignement et ses objectifs.

Le débat de ce matin certes intéressant, porte finalement peu sur le contenu des programmes et  leur mise en application mais plus sur un changement  et le développement de la résistance au changement car les objectifs, selon les enseignants, ne sont pas bons.

Voilà quelques sujets de réflexion pour tes billets sur le changement de l’éducation nationale ou dans l’éducation nationale.

Comment parler d’un sujet que je ne connais pas? Le paradoxe, l’analogie.

Passage en force ?

Tout d’abord, ça ressemble aux résultats usuels d’un changement qui est passé en force. La base n’est pas consultée, or il n’y a qu’elle qui sait ce qui se passe sur le terrain. Sans son concours, difficile de faire réussir quoi que ce soit : on est totalement aveugle, le moindre petit dysfonctionnement, évident pour l’enseignant, devient un obstacle majeur.

D’un autre côté, comment faire autrement que passer en force ? Le spectacle que donnent les enseignants est celui d’une opposition systématique. Je me demande d’ailleurs s’ils ne considèrent pas le Président de la République comme le mal absolu. Pourquoi négocier avec le diable, ça pourrait le faire réussir, non ?

Problème : la victime n’est pas l’enseignant, mais l’enseigné. Avec les conséquences que l’on connaît : l’école à deux vitesses n’est pas un risque, mais une certitude, elle est parmi nous depuis plusieurs décennies. Les banlieues nous le rappellent.

Drame de l’irresponsabilité ?

Ce type de réponse est usuel dans l’entreprise, chez le management. Il « hurle avec les loups » : il explique à ses équipes que leur P-DG est incompétent, que ses nouvelles idées sont mauvaises. Problème ? Anxiété d’apprentissage : le management ne sait pas comment mettre en œuvre ce qu’on lui demande, seule solution : dire que c’est mauvais.

J’ai eu récemment à discuter d’autres réformes de l’état : hôpitaux, université, ministères. À chaque fois, j’entends la même chose, mais je constate que ces établissements ont une latitude d’action inattendue. Les résultats de la réforme sont entre leurs mains ! Et, en plus il semble qu’il y ait consensus sur ce qu’il faudrait faire !

La réforme des hôpitaux semble ultra libérale, et pourtant j’ai rencontré des dirigeants qui en ont fait une victoire du service public, et qui sont vus avec admiration par tout le monde.

Les directeurs d’école n’ont-ils pas, eux-aussi, une grosse responsabilité dans ce que donnera cette réforme ? Rappelons-leur qu’une stratégie n’est pas bonne ou mauvaise, elle est ce que l’on en fait.

Le parent donneur d’aide ?

Tout cela ne résout pas le problème de Dominique Delmas. On lui annonce que ses enfants vont être des victimes et que l’on s’en lave les mains. Jouer l’irresponsabilité n’est plus une option. Deux pistes :

  1. Il peut rappeler à l’enseignant ses responsabilités, faire croître son anxiété de survie.
  2. Plus efficacement, il peut abaisser son anxiété d’apprentissage, en cherchant à l’aider dans sa nouvelle tâche. Vous nous annoncez que la réforme est une catastrophe pour nos enfants, que comptez-vous faire pour que les conséquences n’en soient pas désastreuses ? Comment pouvons-nous vous aider ? En plus de vingt ans de changements continus, j’ai constaté que ceux qui hurlent avec les loups ont souvent d’excellentes solutions en tête. Mais il faut qu’ils les expriment pour qu’ils s’en rendent compte. 

Compléments :

Éducation nationale : les bons sentiments m’ont tuée

Jean-Paul Brighelli croit qu’il y a une conspiration contre l’école de la République. Pour qu’elle produise les crétins nécessaires à la production de masse. Pas d’accord : ce qui a détruit l’Éducation nationale ce sont des intentions louables :

  • Je me souviens de la rentrée scolaire de 1971, mon maître de CM2 nous annonce que dorénavant nous n’allons plus apprendre bêtement, nous allons comprendre. Finie la stupidité de l’enseignement. J’ai eu tort de dire du mal des « gauchistes » de mon enfance (À la découverte de la philosophie allemande). Ils n’étaient que bons sentiments : ils voulaient détruire tout ce que l’enseignement avait de manifestement idiot. (Ce qui les avait fait souffrir ?) Le rendre digne de l’être humain.
  • En attaquant le diktat des mathématiques, le Ministre Darcos poursuit leur ouvrage.
    Il y a quelques semaines j’ai rencontré un consultant qui était encore bouleversé, trente ans après, d’avoir échoué à HEC à cause des mathématiques. Quelle injustice ! Je suis sûr que les dizaines de milliers de personnes qui partagent son sort lui donneraient raison.
  • Et puis n’oublions pas la grande réforme de notre système scolaire. Il y eut le primaire, enseignement technique court, et le secondaire, intellectuel, réservé à l’élite. Les deux ont été fusionnés. Le secondaire a gagné. Deux vitesses, c’était insupportable.

Résultat ? Un enseignement inadapté aux besoins de la société, une sélection culturelle (au sens ethnologique = les valeurs des classes dominantes, cf. la « bien pensance »), une élite qui, en conséquence, se reproduit et s’appauvrit intellectuellement, des banlieues misérables.
Que s’est-il passé ? Notre ascenseur social, avec tous ses défauts, avait des raisons que la raison de nos réformateurs ne comprend pas. Une fois de plus l’individu a cru que ce qu’il avait dans la tête était supérieur à la sagesse de la société. On a rejoué le scénario de la Révolution de 89. En moins sanglant.

Qu’aurait-il fallu faire ? Partir de l’existant et chercher à l’améliorer, en essayant de comprendre ses forces, et sans le détruire.

Compléments :

  • Sur Jean-Paul Brighelli : La France de Dickens?
  • Réforme de l’école : l’hallali
  • Paradoxalement, je me demande si ce que produit le système scolaire français n’est pas l’exact envers de ce que veut notre gouvernement : Dangereux enseignement.
  • Sur le secondaire et le primaire : PROST, Antoine, Éducation, société et politiques: Une histoire de l’enseignement de 1945 à nos jours, Seuil, 1997.
  • La solution proposée est non seulement le B A BA des techniques de changement, mais aussi ce que suggérait Hegel (Hegel pour les nuls). Malheureusement pour lui, ses disciples se sont appelés Marx, Lénine, Staline et Hitler… Comme les réformateurs de l’Education nationale ils pensaient avoir trouvé la formule gagnante : L’intellectuel, fondamentaliste de la raison.

Réforme de l’école : l’hallali

Article sur la réforme de l’école française dans The Economist de cette semaine (A new reckoning).

On y apprend que la portion des CSP+ parmi les élèves des grandes écoles est passée de 57% (65-69) à 82% (90–99).

Résultat des réformes déclenchées par 1968. C’est maintenant au tour du Ministre Darcos. Il a trouvé la solution finale. Le seul pilier qui restait de l’édifice initial, celui qui empêchait les 18 derniers % d’obtenir leur dû, c’était les mathématiques. Il va l’abattre.

Compléments :