Le paradoxe des Limites à la croissance

Les limites à la croissance, le rapport du club de Rome, expliquent peut-être ce qui s’est passé ces dernières décennies. A l’occasion de leurs 40 ans, une étude a montré que nous étions toujours dans le scénario catastrophe prévu par ce rapport. Cela a semblé inquiétant. Curieusement, je me demande si c’était bien cela qui aurait dû nous étonner. Car, comment se fait-il qu’une courbe qui avait été calculée pour le monde de l’époque soit aussi juste alors que l’économie de marché a gagné l’ensemble de la planète ? Pourquoi n’avons-nous pas dépassé largement ces prévisions ? 
Une explication possible est que, pour s’enrichir, notre classe supérieure a troqué son peuple contre celui, moins cher, des pays émergents. Du coup, les revenus de la plupart des Occidentaux ont stagné, la croissance que leur accordait le Club de Rome est allée aux Orientaux. 

La fin du capitalisme ?

Et si le capitalisme était en bout de course ? Réflexion de fin d’année. Quelques idées, venues des meilleurs auteurs, qui pourraient soutenir une telle conclusion :

  • Le capitalisme a perdu en intérêt. Hier il avait à nous proposer la fin des épidémies et de la mortalité infantile, la voiture, l’avion, le téléphone, l’électroménager… aujourd’hui ? Une vie de légume. Qu’il s’agisse d’Internet et de ses jeux ou des efforts de la médecine pour prolonger l’existence. Or, le capitalisme demande de prendre des risques énormes. De sacrifier une partie de l’espèce à sa marche. Le jeu en vaut-il la chandelle ? Et si c’était le principe de précaution qui gagnait ? 
  • Le moteur est épuisé. Dans les années 50, déjà, Galbraith observait que le capitalisme avait besoin que nous soyons des machines à consommer. Nous faire avaler ce dont ne voulions plus. La publicité devait nous manipuler pour cela. Depuis, les choses ne semblent avoir fait qu’empirer. On empile les bulles spéculatives les unes derrière les autres. N’est-ce pas un signe que le système est en bout de course ? N’a-t-il pas été touché, comme le pensait Galbraith, par la loi d’airain des rendements décroissants ?
  • L’hédonisme a gagnéLes limites à la croissance disaient que nous devions arrêter notre développement. Mais n’est-ce pas ce qui s’est passé ? Il semble patiner lamentablement. Et Internet paraît être un facteur de « désorganisation ». L’ennemi du gain de productivité, l’alpha et l’oméga de l’orthodoxie capitaliste. Mieux, la croissance de ces dernières décennies aurait procédé en détruisant notre potentiel créatif. Et si c’était une sorte d’acte manqué, le signe de notre désir de refuser l’esclavage de la production ? 

A quoi la fin du capitalisme pourrait-elle laisser la place ?

  • Société à la Mad Max ? 
  • Après la croissance matérielle, l’épanouissement humain ? Société de type agricole, où l’action productive a besoin d’une organisation moins contraignante qu’aujourd’hui ?

Croissance verte

Je ne suis toujours pas convaincu par l’argument du club de Rome selon lequel la croissance est le mal de l’espèce humaine. Notre différend vient de ce que l’on entend par « croissance ». Le Club de Rome ne le dit pas. Or, je soupçonne qu’il y a quelque chose de naturel dans une définition possible de « croissance ». En effet, il me semble que l’évolution de l’espèce humaine se traduit par une production non seulement de biens, mais aussi et surtout de savoirs, et de savoirs collectifs. L’espèce humaine devient plus « sophistiquée », plus « complexe« . Peut-être que, si l’on savait mesurer cette complexité, on verrait qu’elle croît avec le temps ?

Il est probable aussi que notre forme de croissant ait quelque-chose de non durable. Ce serait une croissance destructrice. La « croissance verte » est-elle un pas dans la bonne direction ? Un moyen de changer pour ne pas changer ? Une façon de faire évoluer notre mode de croissance sans brutaliser l’humanité ?

La technologie détruit-elle l'emploi ?

Comment la technologie détruit l’emploi, article de MIT Technology Review. Points de vue d’économistes :

  • MM.Brynjolfsson et McAffee. Pour la première fois, il y a un décalage entre productivité et emploi. Cela signifie, pensent-ils, que la technologie est utilisée pour remplacer l’emploi. 
  • David Autor : « Il y a eu un grand fléchissement à partir des années 2000. Quelque chose a changé. » Mais il ne sait pas quoi. Il constate qu’il y a eu un « évidement des classes moyennes« . Il y a de la place pour des « emplois bien payés demandant de la créativité et des compétences de résolution de problèmes » et pour des « emplois peu qualifiés » (serveurs, concierges, aides à domicile…), mais pas pour ce qu’il y a entre les deux. 
  • Lawrence Katz : de tout temps l’innovation a procédé ainsi. Des emplois ont été détruits par elle, mais recréés ailleurs. (Je note au passage que le fait que ce phénomène brutalise des existences n’émeut personne.) Mais l’histoire se répète-t-elle ?

Ce blog analyse depuis quelques temps une idée. Tout ne se passerait-il pas comme si les leviers du monde occidental avaient été pris en main par une classe ? Et qu’elle les utilise dans son seul intérêt ? D’une part en pompant de l’argent des pauvres, d’autre part, moins évident, en siphonnant les ressources communes vers des technologies qui facilitent ce transfert ? Donc en produisant un mouvement qui va à l’envers de la logique même de la croissance, le gain de productivité ? Quel lien entre ce que dit le MIT et cette théorie ?

Il n’y a pas infirmation. Les gains de productivité peuvent être sans lendemain. Ce qui semble manquer par rapport à la marche normale de l’innovation, c’est l’apparition de nouvelles activités à forte productivité. Une part de la création d’emplois parait se faire dans le service au riche. (Nous réinventons le personnel de maison ?)

(A noter, que ce mouvement, s’il est avéré, a peu de chances d’être voulu. Il est probablement le résultat d’un principe, par exemple une forme d’égoïsme, la volonté de profiter de plus faible que soi…, partagé par l’ensemble de la société. Il produit des effets macroscopiques qui laissent croire, à tort, à une volonté humaine.)

Et si l’on avait tué le moteur de la croissance ?

Ces trente dernières années ont été marquées par deux innovations. Internet et la « supply chain ». La supply chain a conduit aux délocalisations. Elles permettaient de remplacer des salaires (relativement) élevés par des salaires plus bas. Internet a eu le même effet. Il a facilité la création d’une nouvelle classe de travailleurs précaires. Résultat ? Les entreprises ont échangé leurs machines pour de la main d’œuvre, mal payée.
Quel est l’intérêt de cette analyse ? Ce phénomène ressemble à celui qui a été décrit pour le Japon dans les années 90. Le miracle japonais tenait à la mobilisation de plus en plus de personnes. Il s’est arrêté net, faute de combattants. (KRUGMAN, Paul, The Return of Depression Economics, Princeton 1999.) En pire. Il y a appauvrissement de la population, et, peut-être, destruction de la capacité créative, désormais inemployée. Or, le moteur de la croissance est l’innovation et le gain de productivité. Les dernières décennies n’ont-ils pas cassé ce moteur ?

Ceux qui disent « halte à la croissance » doivent-ils s’en réjouir ? Je n’en suis pas sûr. Ce changement, ni préparé ni voulu, ne va-t-il pas avoir des effets désastreux ?

Rendement décroissant de l'innovation mondiale

L’ère de l’innovation serait-elle finie ? se demande The Economist. L’édito et l’article spécial qui lui correspond ne disent pas la même chose. Le premier, curieusement pour un journal libéral, donne un rôle formidable à l’Etat : « Pour les gouvernements qui font bien ces choses – ne pas gêner les entrepreneurs, réformer leur secteur public, et investir sagement – les bénéfices peuvent être énormes. » L’article spécial, présente un panorama beaucoup plus complexe de la question. Tout d’abord, oui, notre type d’innovation ne semble pas aussi radical et il ne se traduit pas en une croissance aussi nette que par le passé. Par exemple, l’espérance de vie a peu progressé depuis les années 80 en dépit des investissements énormes de l’industrie pharmaceutique. Peut être que la globalisation n’a pas aidé : la mise à disposition d’une main d’œuvre peu payée n’a pas favorisé l’innovation. Mais attention. L’innovation tend à demander du temps pour se manifester, sa progression est exponentielle. Peut-être que les technologies de l’information vont brutalement déboucher sur des applications révolutionnaires. Mais, arrive alors une conclusion inattendue : ce nouveau type d’innovation produirait un « chômage technologique ». « De tels progrès de productivité devraient apporter une énorme amélioration de nos conditions de vie. Cependant, la période d’ajustement pourrait être difficile. Finalement, le risque principal que courent les économies avancées n’est pas un rythme d’innovation trop lent, mais que leurs institutions soient devenues trop rigides pour s’adapter à des changements réellement révolutionnaires. »
Si l’innovation doit priver une partie de l’humanité de travail peut-être faudrait-il s’interroger sur son utilité, non ?
Un autre article éclaire curieusement cette question. Les enfants américains seraient équipés de capteurs, de façon à ne jamais les perdre des yeux. Une manière de les préparer à un Etat policier ? se demandent certains. 

Apocalypse, de notre vivant ?

Cette année j’ai lu pas mal d’ouvrages traitant des « limites à la croissance ». Il en ressort un curieux message. Nous étions plus frugaux de l’environnement il y a 40 ans qu’aujourd’hui. Nous avons vécu depuis une sorte de « gaspillage décomplexé ». L’Amérique en a même fait le fondement sanctifié par Dieu (au moins) de sa culture. Or, comme dans le film « docteur Folamour », à chaque fois que cet idéal est menacé, l’Amérique trouve une pirouette géniale pour prolonger sa course vers Armageddon. Geoengineering, ou gaz de schiste, désormais l’Amérique peut gaspiller sans demander rien à personne, « biohacking », jouer avec l’ADN pour les nuls, et bien d’autres.

Mais tout n’est pas perdu. L’ethnologie constate que chacun dans une société a une « fonction » qui sert un « principe » directeur. Sous cet angle, on pourrait penser que le principe de notre société est le progrès (ou quelque chose d’approchant) et que la fonction de la gestion du risque est de nous le faire accepter. Et ce afin que ceux qui nourrissent le progrès puissent travailler sans conscience. L’idéal de l’irresponsabilité en affaires est d’ailleurs clamé haut et fort aux USA. Quant à l’intellectuel, non seulement il ne défend pas la société, mais il réveille le producteur qui, fortune faite, est devenu conservateur. L’intellectuel est l’agent du progrès. Mais les sociétés changent. Apparemment selon le modèle du « dégel » de Kurt Lewin. Quand une société est en crise, commencent à émerger de son inconscient les principes qui guidaient son comportement, sans qu’elle le sache (décongélation). Elle tente ensuite d’autres principes. Et s’ils semblent réussir, ils sont congelés. (L’histoire des derniers siècles de la Chine correspond assez bien à ce schéma.) Je soupçonne que nous décongelons.

Mais pourrons-nous éviter la catastrophe ? Car la notion de « croissance » signifie que le rythme de destruction est exponentiel. Autrement dit, nous ressemblons peut-être à ces personnages de dessin animé qui courent au dessus du vide.

En fait, la lecture des limites à la croissance me fait croire que la croissance, ou du moins notre forme de croissance, sera bloquée avant le cataclysme final. Elle sera victime d’une série de crises. Nous nous adapterons dans le dégel, et la douleur ? Ou nous nous habituerons à la crise, jusqu’à ce qu’elle éclate en plein jour et liquide notre espèce ? A moins que la science ne retrouve une conscience, et qu’elle nous indique une issue de secours ? 

Avenir de l’Afrique

L’Afrique est l’avenir de la croissance mondiale ditMcKinsey. Malheureusement, sa croissance propre génère peu d’emplois stables et correctement payés. Aujourd’hui, deux tiers des emplois sont de subsistance, et, eu égard à une démographie prise de folie, cette proportion ne fait qu’augmenter. Autre chiffre inquiétant : 1/3 de sa croissance vient des ressources naturelles, dont l’exploitation utilise un pourcent de sa population !

McKinsey recommande aux gouvernements de bâtir des infrastructures et de favoriser le développement d’industries pour lesquelles ils ont un avantage concurrentiel. Parmi ses propositions : construire des grandes surfaces. Cela emploiera des « millions de personnes ». Mais cela n’implique-t-il pas la liquidation du commerce de proximité, qui fait vivre bien plus de monde ? Les conseils de McKinsey sont-ils adaptés à la nature de la société africaine ? De même McKinsey veut cultiver l’Afrique. Mais est-ce une bonne idée de transformer la savane et la forêt africaines en champs ?

Depuis un moment, je me demande si l’histoire du monde n’est pas celle d’un grand changement : l’adoption de tout ou partie de la culture occidentale. N’avons-nous pas défini notre modèle comme le progrès, et les autres formes d’organisation humaine comme « l’abjecte pauvreté » ? Je ne suis pas sûr que l’on puisse faire grand-chose pour arrêter ce mouvement. Par contre, on peut l’orienter. La marche du changement sembleavoir été identique partout. Le développement européen, et aujourd’hui asiatique, s’est déroulé en deux phases. Une phase de développement économique tiré par l’intérêt individuel, puis, fortune faite, solidarité nationale avec repli sur soi. Deux conditions nécessaires de succès, apparemment : moteur individualiste et nationalisme.
Alors, quels scénarios pour l’Afrique ? Faute de ces conditions nécessaires, va-t-elle éternellement être une terre de chaos et d’exploitation pour pays développés ? Une gigantesque Somalie ? Constatant son incapacité culturelle au changement, le monde va-t-il la transformer en une réserve pour Indiens d’Amérique ? Autre ? 

Les rentiers bloquent la croissance

The Economist a décidé que les inégalités sont allées trop loin. Elles sont stériles : rentes et reproduction des élites. Pire. Les forts détournent les flux financiers de leur destination légitime. Plus de croissance possible. Que faire ? Attaquer rentes et monopoles ; orienter les dépenses gouvernementales vers les pauvres et les jeunes ; pour alimenter l’Etat, rediriger les impôts vers ce auquel on ne peut échapper (succession, propriété), et supprimer les avantages pour riches (déductions, sous-imposition des gains du capital). Les Chaebols coréens sont peut-être un exemple de tels monopoles qui confisquent les ressources productives de leur pays. Ses prochains gouvernants pourraient vouloir leur faire la peau. Le FMI trouve aussi que la rigueur est contre-productive. 1% de rigueur pourrait coûter jusqu’à 1,7% de croissance. Il faut être « plus lent, plus juste, et plus malin ». En particulier tirer parti des faibles taux des emprunts d’Etat, augmenter les impôts plutôt que réduire les dépenses, aider à trouver un emploi plutôt que subventionner les chômeurs… Ce retournement serait-il dû au calvaire grec ? Il commence à inspirer la compassion : efforts méritoires, finalement. Bien que désespérés à long terme. L’Europe va-t-elle venir à son secours ?
Des idées pour la croissance ? Les grandes villes. « L’innovation de nos jours demande une foule de plus en plus grande d’experts, si possible travaillant dans le même garage. » L’Europe en manque, parce qu’elle n’a pas su abattre ses frontières. Autre idée : les réseaux. Le principe néolibéral de l’individu omniscient paraît enterré. On parle maintenant « d’effet réseau ». Les gouvernements devraient s’en préoccuper. En particulier parce que s’il y a des poches de chômage, c’est probablement qu’elles sont « en dehors des bons réseaux ». (Serait-ce le cas de Pôle emploi ?) A ce sujet, pourquoi le néolibéralisme a-t-il émergé ? Il a été porté par les think-tanks, les journalistes, les politiciens, et l’humeur contestataire des années 70, court-circuitant la science et l’université.
Renouvellements politiques du moment. La stratégie de B.Obama ? Montrer que les idées de son concurrent sont encore plus ringardes que les siennes. Quant à l’Iran, il serait touché par une inflation galopante. Cela va-t-il être fatal à M. Rafsanjani ? Les réformistes pourraient-ils revenir en grâce ?
Curieuse armée allemande, pour finir. On y a l’obligation de désobéir et de clamer ses opinions. Ce qui m’a rappelé une remarque d’une amie allemande : le premier souci de l’école allemande est d’apprendre l’esprit critique. Aurait-elle des choses à nous apprendre ?

Les causes de la croissance

La quantité de billets que j’ai consacrés aux Limites à la croissance me conduit à une curieuse hypothèse : la croissance est liée à la résilience.

Plus exactement, c’est parce que nous détruisons à une vitesse accélérée, que nous devons réinventer notre société. Ce qui est une nouvelle raison de croissance.

C’est la destruction créatrice de Schumpeter, poussée à un degré qu’il n’avait probablement pas prévu. Une citation d’un livre que l’on cite généralement sans l’avoir lu :

Le capitalisme (…) est par nature une forme ou méthode de changement économique. Non seulement, il n’est jamais stationnaire, mais il ne peut jamais l’être. (…) L’impulsion fondamentale qui met en mouvement et fait fonctionner le moteur capitaliste vient des nouveaux consommateurs ou produits, des nouvelles méthodes de production ou de transport, des nouveaux marchés, des nouvelles formes d’organisation industrielle que crée l’entreprise capitaliste. (…) L’ouverture de nouveaux marchés, étrangers ou domestiques, et le développement organisationnel de l’atelier et de l’usine en de grandes unités telles qu’US Steel illustrent le même processus de mutation industrielle – si je peux utiliser ce terme biologique – qui révolutionne sans arrêt la structure économique de l’intérieur, sans cesse détruisant l’ancienne, sans cesse créant une nouvelle. Ce processus de destruction créatrice est le fait essentiel concernant le capitalisme. Il est ce en quoi le capitalisme consiste et ce avec quoi toute entreprise capitaliste doit vivre. (…) L’homme d’affaires se sent dans une situation de concurrence, même s’il est seul dans son secteur (…) Dans de nombreux cas, quoi que pas dans tous, ceci imposera à long terme des comportements très similaires au modèle de la concurrence parfaite. (SCHUMPETER, Joseph A., Capitalism, Socialism, and Democracy, Harper Perennial, 3ème édition, 1962.)

La naissance de la croissance avec la révolution industrielle s’explique peut-être par une innovation. Auparavant, les hommes avaient une vision patrimoniale de la nature. Ils étaient la nature. Puis ils l’ont vue comme hostile, et leur action sur elle comme bonne.