Spéculation contre l’Europe

Jean Quatremer exhume un curieux épisode de la spéculation contre les monnaies européennes : l’attaque de 92, 93.
L’événement ressemble étonnamment à ce que nous vivons, mais en infiniment plus féroce. La lire est dévaluée, l’Angleterre est humiliée, même l’Autriche et le Luxembourg sont contraints de décrocher leur monnaie du mark, et la France est à un cheveu de la Bérézina. Comme actuellement, elle accuse l’Allemagne d’intransigeance, et implore un peu de souplesse. Incompréhension et procès d’intentions sont partout entre les deux pays.
La stratégie des spéculateurs (emmenés par George Soros) est aussi digne d’intérêt. Ils semblent chercher la faille dans la solidarité humaine, à faire éclater les liens sociaux fragiles. Et en détruisant la société, ils récoltent beaucoup d’argent. Dans ce cas, l’instabilité vient de l’unification allemande qui coûte extrêmement cher au pays, pousse ses taux d’intérêt à la hausse, et détache le mark des autres monnaies. Le calcul des spéculateurs est que la défense de ces monnaies va étrangler les économies concernées. Les gouvernements devront céder et les dévaluer. Il y a chômage massif, mais le franc tient.
Épisode plein d’enseignements ? L’Europe a subi beaucoup de crises financières, et a survécu : les économistes anglo-saxons nous enterrent un peu vite ? Et si la crise actuelle était moins terrible que ce qu’elle aurait pu être ? « D’une certaine façon, éviter de telles crises est le meilleur argument qui soit, en faveur de l’union monétaire» dit Helmut Schlesinger, à l’époque président de la Bundesbank. Enfin, on retrouve ici le financier du Galbraith du crash de 29,  parasite de la société qui fait fortune en la détruisant ? Mais, si elle ne périt pas, elle se renforce. C’est probablement pour cela que les Anglo-saxons vénèrent les marchés… 

Banque et risque

La gestion prudente du risque par une banque serait une question de culture observe The Economist (et aussi : A matter of principle). Ce qui rejoint les conclusions d’un des premiers billets de ce blog (Société Générale et contrôle culturel).

Ce qui est plus inattendu, c’est que Goldman Sachs, un des méchants préférés des journalistes, a une très solide culture de gestion des risques.

Ce qui nous ramène à une remarque de Galbraith concernant le crash de 29. Les banques (dont Goldman Sachs) qui s’étaient lancées dans la spéculation dont il résulte étaient confiantes qu’elles tireraient profit du retournement de la situation. Or, c’est ce que Goldman Sachs a fait lors de la dernière crise, il a été un des premiers à comprendre que les subprimes menaient au désastre, et, tout en les vendant à ses clients, il a parié contre.

Ces banques sont insubmersibles ? Elles sont programmées pour vivre du risque qu’elles font courir à la planète ? Définition du parasite ?

Banques contre Europe

« une grande banque d’investissement américaine (qui a bénéficié du plan de sauvetage des banques US) et deux très importants hedge funds seraient derrière les attaques contre la Grèce, le Portugal et l’Espagne. » dit Les marchés financiers américains attaquent l’euro.

Ces organismes financiers profiteraient de la panique qu’ils ont déclenchée. Croient-ils réellement à la dissolution de l’Europe ? Ou leur suffit-il que les marchés y croient suffisamment pour réaliser de belles affaires ?

Cet article m’a rappelé les techniques utilisées par les financiers de 29, décrites par Galbraith. Les financiers d’hier et d’aujourd’hui semblent posséder un savoir-faire qui leur permet de manipuler le marché selon leur intérêt du moment. Au fond, ils ne voient pas les hommes qui sont derrière lui, pour eux il s’agit d’exploiter un phénomène abstrait. Et ils se pensent extrêmement intelligents quand ils réussissent. C’est une « innovation ».

Réglementer la finance internationale peut-il réussir tant que les banquiers n’ont pas pris conscience des conséquences humaines de leurs actes ?

Compléments :

Prix du pétrole et spéculation

On s’en doutait, mais il semble bien que la spéculation ait un effet énorme sur le prix des matières premières :

Un trader vient d’être pris la main dans le sac. À lui tout seul, il a fait monter le prix du baril de 2,5$ (de l’ordre de 3% à 4%), en une heure. Plus intéressant : il a déclenché un mini mouvement de spéculation dont l’effet total plus que double le sien (10%?).

Il y a peut-être ici un mécanisme déjà décrit par Galbraith au sujet de la crise de 29, et qui pourrait expliquer la rationalité des mouvements spéculatifs : lorsque les traders sont à l’affut d’une évolution du marché, celui qui arrive à la déclencher profite magnifiquement, s’il vend au sommet de la mini-bulle, du mouvement qu’il a lancé.

Compléments :

Crash de 29 : contrôle possible

Une solution au problème posé par Kenneth Galbraith ? Dans des billets antérieurs j’ai parlé d’un Institut Pasteur qui traquerait les innovations financières comme des mutations de virus. Les travaux de John Galbraith indiquent une façon de préciser l’idée.

  • Si le financier cherche systématiquement à se déconnecter des lois de la nature par utilisation d’un effet de levier, il est, relativement, facile de détecter la manœuvre. On sait ce que l’on cherche.
  • Il est alors possible de repérer le décollage d’un indicateur. D’autant plus que certains sont particulièrement concernés. Par exemple, le PER, le rapport entre valeurs d’une entreprise et de ses bénéfices, explose à chaque crise. Pendant la bulle Internet, il avait dépassé le pic de 29. De même le taux d’endettement des ménages américains a atteint récemment un Everest. Une fois repéré un tel indicateur en mouvement, on peut chercher s’il n’y a pas quelque part un levier à l’œuvre.
  • À froid, en période de crise, à un moment où aucun intérêt n’est menacé, un tel mécanisme peut faire l’unanimité.
  • La difficulté, c’est la phase de gonflement de la bulle. Ceux qui en profitent vont alors s’opposer à une perforation. Argument habituel : il s’agit d’une innovation.
    À ce moment, pourquoi ne pas demander au peuple de trancher. De juger avec les éléments dont il dispose s’il s’agit d’une innovation d’un type favorable, ou qui va, comme lors des précédentes crises, le jeter à la rue. Une consultation directe n’est pas nécessaire : il suffit qu’il soit informé. S’il est inquiet, il sait influencer le gouvernement.

Leçon de changement.

  • Le risque de tout changement est qu’il mette à jour un « déchet toxique », quelque chose dont l’entreprise a honte. Ce peut être un détournement de bien social. Plus souvent c’est l’incompétence perçue de tout ou partie de ses membres. La menace de la révélation est fatale au porteur du changement (cas soulevé par Galbraith).
  • Technique pour éviter le danger : proposer à l’organisation une méthodologie d’analyse de ses problèmes, qu’elle va mettre en œuvre, elle-même. Contrôle de gestion, par exemple. L’application de la méthode va montrer les dangers qui menacent l’organisation sans que qui que ce soit soit en danger. Par exemple le contrôle de gestion dit à l’entreprise qu’elle n’en a plus pour très longtemps et pourquoi. Ses dirigeants sont en face de leurs responsabilités : est-il judicieux de continuer leurs dépenses somptuaires ?

Compléments :

Crash de 29 : contrôle impossible

Suite des remarques de John Galbraith (Crash de 29 : mécanisme) : les responsables du contrôle sont les plus compromis.

  • En 29, comme lors de la Bulle Internet ou des subprimes, les organismes régulateurs étaient impuissants.
  • Soit ils étaient convaincus d’une saine croissance, soit ils subissaient la pression de puissants en enrichissement accéléré.

Idem en France : qu’il s’agisse des malheurs du Crédit Lyonnais ou de ceux de France Télécom, on a accusé un défaut de contrôle. Leurs dirigeants étaient des inspecteurs des finances et l’Inspection des finances, responsable du contrôle de la gestion des biens de l’Etat, ne contrôle pas les siens. L’homme est soumis à la pression du groupe, au lien social, arme de destruction massive de changement. Comment peut-on s’attendre à ce qu’un organisme contrôle le reste de la société ?

BCE contre-exemple ? N’a-t-elle pas fait preuve d’indépendance ? Son action a-t-elle été judicieuse ? Quoi qu’il en soit, l’indépendance est dangereuse : l’homme seul est victime de biais. C’est justement le rôle de la société de l’éviter. Déprimant.

Compléments :

John Galbraith, sur le Crash de 29

John Galbraith sur le crash de 29 (Toutes les crises se ressemblent).

  • On parlait déjà, à l’époque, d’innovation financière.
  • Une innovation était l’investment trust. Un fonds d’investissement. Un concept importé d’Écosse et d’Angleterre. Succès brutal.
  • Les actions représentaient un tiers des sommes nécessaires aux investissements. Du coup dès que la valeur des actifs détenus par la société augmentait, seules ces actions pouvaient en profiter. Et elles en profitaient massivement. Une augmentation de 50% de la valeur des actifs augmente celle des actions par 2,5. Effet de levier. Et on constituait des trusts de trusts de trusts…
  • Mieux, ces trusts croisaient les participations, ce qui augmentait leur valeur.
  • Des personnes s’étaient spécialisées dans la minibulle spéculative : elles investissaient dans certaines sociétés, donnant ainsi le signal de la spéculation, dont elles profitaient, ayant été les premières à investir.
  • Rapidement la valeur du trust est déconnectée de celle de ses participations (qui ne sont pas connues !). On va jusqu’à spéculer sur les compétences de l’équipe de gestion du fonds, supposée faire des miracles.
  • En outre, il est possible que les spéculateurs les plus avertis n’aient pas eu peur d’un retournement du marché : ils pensaient pouvoir le prévoir, et en profiter (short selling). Et l’amplifier.
  • Des bourses se créent partout. Stratégie ? Être peu curieuses de la solidité des entreprises qui s’inscrivent chez elles.
  • Quand la bourse dégringole, l’effet de levier joue à l’envers.

Pistes de réflexion :

  • Le phénomène à l’œuvre est plus subtil que la simple spéculation, il s’agit de chercher un « effet de levier », qui démultiplie, vertigineusement, les gains. En fait, le financier cherche à trouver un véhicule dont il arrive à déconnecter la valeur de celle des actifs qui le sous-tendent. C’est exactement ce qui s’est passé dans le cas des subprimes.
  • L’investisseur professionnel, le dirigeant de l’investisment fund ou du hedge fund, est mieux informé que le reste de la population. Et il a beaucoup plus de moyens qu’elle. Il peut déclencher des mouvements dont il profite. Il peut même profiter des retournements. Il est possible, cependant, que ce soit une illusion. Il est piégé. Mais il a causé la crise.
  • Cette recherche d’effet de levier est incessante dans l’histoire américaine (d’ailleurs, juste avant le Crash, il y avait eu une spéculation du même type sur l’immobilier en Floride). Le danger rode.

Compléments :

  • Ce mécanisme est la négation de l’idée d’Adam Smith selon laquelle, en cherchant son intérêt égoïste, l’homme fait le bonheur collectif.
  • Je me demande si le changement brutal des prix des matières premières n’obéit pas à un mécanisme du type précédent. J’entendais samedi matin que le prix du caoutchouc a été divisé par 2 en 1 mois, le pétrole est passé de 150 à 60$ en peu de temps. Les fluctuations de l’offre et de la demande peuvent-elles expliquer des mouvements aussi amples et soudains ?
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