Je me voyais déjà…

Il y a longtemps, une affiche pour Charles Aznavour : une signature immense, et un petit personnage qui s’efface dans sa révérence au public.

A l’époque, j’ai pensé que cela disait tout de l’esprit du consultant (de l’époque !) : une ambition démesurée, il veut changer le monde, et une immense humilité : il dépend du bon plaisir du client.

Mais ce mélange paradoxal de traits de caractères apparemment incompatibles n’est-il pas aussi celui de tous les conquérants, à commencer par les grands alpinistes ? Ils ont des rêves gigantesques, mais savent que le moindre détail peut leur être fatal ? Voilà ce qui doit être recherché chez l’individu ?

Seulement, ne font-ils pas, souvent, l’objet d’une parodie : bien des gens sont arrogants mais sans porter de grand projet ? (C’est le cas de beaucoup de diplômés ?)

Mauvaise publicité

Si vous voulez enlever cette publicité, il va falloir payer. Voici ce qu’on lit chez YouTube et WordPress. L’utilisateur est devenu un otage, que l’on soumet à tous les désagréments pour qu’il crache au bassinet.

Que leur discours a changé ! Il y eut un temps où l’on disait que le contenu serait gratuit, et que la publicité permettrait de gagner beaucoup d’argent. D’ailleurs, c’est un très vieux rêve américain. Je me souviens d’un vieux film en noir et blanc, qui parlait des débuts du journalisme aux USA et qui utilisait les mêmes arguments.

Une fois de plus, ça n’a pas marché.

Mais ce n’est pas cela qui est le plus étonnant. Ce sont tous ces donneurs de leçons, souvent de grands cabinets de conseil internationaux, qui font ce genre d’affirmation, sans preuve. Et qui affirment l’envers le lendemain. Leur métier serait-il d’avoir raison ?

Le paradoxe du consultant

Un client, qui avait été récemment embauché par une multinationale, m’avait demandé de l’accompagner chez un consultant. La multinationale avait acheté une étude stratégique et on nous présentait ses résultats. J’ai fait remarquer que notre expérience, celle du client et la mienne, nous amenait à des conclusions diamétralement opposées aux siennes. Un associé, qui assistait à la restitution, nous a répondu qu’effectivement, ce qu’il avait vu à l’étranger nous donnait raison. 

La morale de cette histoire est que ce qui vaut cher dans le savoir d’un consultant, c’est son expérience, et que cette expérience s’exprime en quelques mots et peut avoir un impact énorme sur les affaires de son client. (Il en est de même du médecin, d’ailleurs !) Paradoxalement, ce n’est pas pour ses idées que l’on paie le consultant, mais pour le temps qu’il passe chez vous. Du coup, le cabinet de conseil, se payant en marge, doit faire entrer beaucoup de consultants dans une entreprise ! Ce qui fait que, dans le meilleur des cas, pour rémunérer 1 la bonne idée, on paie 10 ou 20. Peut-être beaucoup plus. 

(Il paraîtrait que les dirigeants allemands ont des consultants personnels qu’il paient chers, parce qu’ils les considèrent comme des égaux. Ils sont fous ces Allemands ?)

Le consultant : espèce menacée ?

Un précédent billet disait qu’un cabinet de conseil recommandait aux entreprises de réduire leur nombre de consultants. Comment expliquer ce paradoxe ?

Peut-être parce qu’il y a consultant et consultant. La plupart des consultants sont des intérimaires. Ils font le travail que devrait faire le salarié. Apprendre au salarié à faire son travail est donc un moyen de faire des économies, sans coût de licenciement.

On a dit qu’après guerre l’emploi était inintéressant. Seulement, les employés faisaient leur travail consciencieusement. Ils étaient attachés à leur entreprise. Dans ma jeunesse, c’était le cas. Maintenant, notre société ressemble à Athènes. Il y a lutte entre les oligarques (les dirigeants) et le demos (les CDI), pauvres et peu efficaces, et la cité ne fonctionne que grâce aux esclaves (les sous-traitants, si possible de pays « low cost »). Comme à Athènes, l’esclave qui réussit devient oligarque.

Faut-il penser avec méthode ?

Face à un problème, le réflexe du consultant est de penser « méthode ». D’ailleurs, lorsqu’il est pris par surprise, il se reproche d’avoir suivi son instinct et de ne pas avoir abordé la question de façon méthodique. C’est ainsi que je répète que je devrais lire mes livres !
Le pragmatisme, lui, a un autre point de vue. Il perçoit la vie comme une « expérience ». Deux conséquences : la surprise, et une nécessaire réceptivité. Il va probablement arriver de l’imprévu, et même de l’inconcevable. « J’ai toujours tort » est la devise de ce blog. La vie est une découverte, et peut-être même une invention permanente. Si j’en crois Bergson, il n’y a pas eu Création, il y a Création. 
La « méthode » est utile dans la mesure où elle empêche de sombrer dans la paralysie du chaos. Mais elle est dangereuse si elle ferme notre capacité à l’émerveillement ?

Ne dîtes pas à ma mère que je suis consultant…

Je prépare une conférence. C’est étrange, j’ai un rôle central dans ce travail, et pourtant je sens que j’embarrasse ses organisateurs. Et même que l’on aimerait bien que je ne monte pas sur l’estrade. Qu’est-ce qui ne va pas ? Je suis consultant ! Et il y en aura 150 dans la salle ! Mais, je suis aussi enseignant. Ouf, on a trouvé un moyen de me présenter. Mais attention : il ne faut pas que je donne de leçons. Cela créerait des crises d’hystérie. Et, surtout pas de graphiques ! Je suis une ancienne de McKinsey, j’y suis allergique !, m’entends-je dire.  
Chaque période a eu ses professions honnies. Il a y a eu les devins au temps des Romains, les médecins de Molière, et maintenant les consultants. Les raisons doivent en être les mêmes. Une forme de totalitarisme. Ils imposent leur vérité, qu’ils prétendent détenir de quelque source divine. Et c’est pour cela qu’ils se fâchent tout rouge contre ceux qui n’on pas foi en eux. 
Mais il existe peut-être une différence entre les devins et les médecins, d’une part, et les consultants de l’autre. Les consultants sont des agents de basses œuvres. Ils sont l’outil du dirigeant, grand ou petit, pour faire faire à une organisation, dont ce n’est pas l’intérêt, ses quatre volontés. Ils y gagnent le mépris unanime dont jouit le mercenaire ou le chasseur de primes. 

Qu’est-ce qui tue les théories du management ?

Bertrand Delage me bombarde de présentations. Tous les problèmes de l’entreprise moderne ont une solution connue depuis longtemps ! Systémique, comptabilité de gestion, cartographie de processus… On faisait cela très bien il y a 30 ans et plus ! Alors, pourquoi sommes-nous devenus aussi ignares ? Les transparents le disent : après quelques idées lumineuses, cela devient un casse-tête infâme. On cède à une approche mécaniste, ritualiste, de modélisation, programmatique, on perd la réalité de vue. Il y a quelque chose d’effrayant. C’est comme si l’on considérait que l’homme était une machine que l’on doit programmer.

Croyant que la question est définitivement maîtrisée on la confie à des exécutants. Eh bien non. L’entreprise est éminemment complexe. Elle n’est pas programmable. L’échec est inévitable.

Que faire ? Comprendre que les travaux des sciences du management ne donnent pas de solution, mais disent où chercher. Ils ressemblent à des prises de judo. Elles peuvent être décisives, mais elles ne sont rien sans le talent et la détermination du judoka. Surtout, c’est à lui de trouver laquelle employer. Et la victoire, tient, à l’opposé de la tentation programmatique des sciences du management,

  • à la surprise ; 
  • à la perfection de la mise en oeuvre. 

Les vertus du consultant

Un haut fonctionnaire explique qu’il utilise beaucoup les services de grands cabinets de conseil en stratégie. Pourquoi ? Des prix ridicules. Des gens qui travaillent jour et nuit, et qui savent comment utiliser Powerpoint. Et le contenu ? Rien de neuf. Mise en forme du savoir du ministère. C’est d’ailleurs pour cela que l’administration bénéficie de prix aussi bas. Les consultants réutilisent les informations de la mission.

Dans une nation de seigneurs, seuls l’immigré et le consultant travaillent ?

Pourquoi le Français n'écoute-t-il pas?

Un jour mes élèves m’ont dit que si je n’arrivais pas à communiquer avec les journalistes, c’était parce que je posais des questions et que le journaliste est supposé savoir. Dans le billet précédent Edgar Schein leur donne raison.

Mais cela éclaire aussi un problème très important. Quand vous rencontrez quelqu’un, il est soit supérieur, soit inférieur à vous. C’est la logique française. Dans le premier cas, vous l’écoutez, dans le second, non. Mais, pourquoi aurions-nous un supérieur ? Ce serait injuste ! Du coup, nous n’écoutons personne.

Cela explique aussi une découverte récente. La plupart des consultants qui interviennent dans les entreprises sont ma payés. Pourtant, ils font un travail que ne sait pas faire leur client. Oui, mais être sous-traitant signifie être inférieur. Donc être un exécutant. Donc être mal payé. C’est logique, finalement.

Les 6 qualités du consultant

Les 6 qualités du consultant. Selon Forbes.

Pour ma part, je pense qu’il doit en avoir une, principalement. Elle n’est pas dans les 6.
Celui qui le paie le paie pour qu’il lui dise ce qu’il n’a pas envie d’entendre. Le consultant doit être un maître de l’injonction paradoxale.

Technique. Tout diagnostic doit être accompagné d’une forme de solution. Cette solution ne doit pas être programmatique. Le client n’est pas une machine. Elle doit être une piste, qu’il est seul à pouvoir suivre. La relation client – consultant est la même que celle qu’a l’entraîneur avec le champion. Le premier est indispensable au second, mais seul le second peut réussir ce que suggère le premier.