Esprit d’entreprise

Les universitaires du management disent généralement que, sans stimulation extérieure, l’entreprise tend à stagner. Voilà qui n’est pas le discours que l’on entend aujourd’hui.

C’est vrai que l’on parle des vertus de la concurrence. Seulement, elle disparaît bien vite : le monopole semble le destin naturel de l’économie de marché. Car la loi du marché, c’est l’investisseur, et sa loi, à lui, c’est le profit à court terme ?

Ce qui fait que, nouveau paradoxe, les grandes ères de développement économique ont été des périodes de planification étatique. Elle a imposé la modernisation de l’entreprise, souvent par nationalisation ! USA et Europe d’après guerre, Japon et Chine modernes, par exemple. La Start up nation française est obtenue à coups de fonds publics, de même que le « new space » américain.

Prix turc

L’association France Turquie décerne un prix à un essai traitant de la Turquie. Il n’y a que neuf candidats.

Pas beaucoup, pour un prix ? Paradoxe. J’aurais envie de lire tous ces livres. Ce qui menace de rendre le choix difficile.

Or, je n’ai envie de lire aucun des 700, ou plus, romans, qui sortent à chaque rentrée littéraire.

Paradoxe de la complexité, et faillite des théories de la concurrence : le nombre et le prestige tuent la qualité, et le génie ?

Les effets imprévus de la concurrence

Un temps, on nous a dit qu’il ne pouvait sortir que le meilleur de la concurrence. Simple bon sens. 

Cela est faux. La concurrence des livres d’économie n’existe pas. Elle est impossible. Ce qui l’empêche est l’information. J’agis en fonction de l’autre. Si bien que je suis mauvais, s’il est mauvais. 

C’est ce que l’on voit en politique. Les mauvais élus sont indélogeables, parce qu’ils suscitent des concurrents à leur image. Plus subtilement, plus étrangement, on constate alors que tout l’effet de la concurrence consiste à éliminer les adversaires un peu trop intelligents. 

En revanche, la concurrence a un effet vertueux lorsque le groupe devient créatif. Chacun est stimulé par l’autre. C’est comme cela qu’évolue l’art : par « clusters ». 

La concurrence est-elle nécessaire ?

Regardez la SNCF : pour réguler une industrie, il faut de la concurrence, me disait-on. Ce qui ne m’a pas convaincu. La concurrence, en Angleterre, ne fait pas de miracles. Et, en France, la dégradation des services de la SNCF n’est que récente. 

Il y a d’autres moyens de régulation que la concurrence. Notamment, la politique. Elle doit défendre les intérêts des citoyens. Donc faire ce qu’il faut pour que les trains arrivent à l’heure. Si la SNCF ne fonctionne plus, il est, donc, probable que notre personnel politique n’a pas joué correctement son rôle. Et s’il avait contribué au désastre, d’ailleurs ? 

Michel Crozier a travaillé à la transformation de la SNCF. Après un début spectaculaire, l’action à laquelle il participe est arrêtée. Voici ce qu’il dit : « Profitant d’un accident, Mitterrand poussa le président Philippe Roussillon à la démission et le remplaça par un de ses féaux, Jacques Fournier. Dans un premier temps, je ne compris pas ce geste qui était le fait du prince. Il m’est ensuite apparu qu’il s’agissait en réalité de ramener la CGT au centre du dispositif parce que celle-ci avait perdu pied. C’était un moyen de faire revenir en force ce syndicat dans un de ses deux bastions fondamentaux.« 

(Voir les travaux d’Elinor Ostrom sur la régulation du bien commun. Ils montrent que c’est une question d’organisation sociale.)

La compétition tue-t-elle la créativité ?

La pianiste Maria Joao Pires opposait compétition et créativité. (Les grands entretiens de France Musique.) La créativité est spontanée, elle n’a pas besoin de concours pour se manifester. « Les artistes sont ceux qui ont échappé à la mort de la créativité (tuée par le concours). »

Un argument intéressant, ai-je pensé, est que l’on est « formé » au concours. Or, cette formation conduit à une pensée unique, mais aussi à la paresse intellectuelle (« bachotage »). N’est-ce pas pourquoi notre « élite » est si uniforme et si terne ? C’est une concurrence qui agit comme un tuyau : tout ce qui en sort va dans le même sens.

Les paradoxes du marché

On lit, et on m’a enseigné, que le marché devait produire le meilleur des mondes : si les boulangeries de votre quartier ne fabriquent pas un bon pain, alors, il y a de la place pour un meilleur boulanger.

Or, il semble que ce soit le contraire qui se soit passé. La concurrence semble produire l’identité, plutôt que l’innovation, et l’inutile. Les voitures, l’électroménager, l’informatique… sont pleins de fonctionnalités qui ne servent à rien, qui nuisent à la fiabilité du matériel et qui, en plus, consomment une quantité invraisemblable d’énergie. Etrangement, nous serions prêts à payer autant, voire plus, pour plus simple et plus durable.

En fait, il semblerait que le marché ne soit pas réglé par la concurrence, comme on le croit, mais par des mécanismes de coordination inconscients, qui visent à s’opposer à la concurrence. Paradoxalement, ces mécanismes conduisent à un minimum absolu, à l’opposé de ce que prétend la théorie économique.

M.Macron appuie Margrethe Vestager

Monsieur Macron soutient Margrethe Vestager. Il s’agit de l’élection du président de la Commission européenne (le remplaçant de Jean-Claude Juncker).

Mme Vestager est commissaire à la concurrence de l’UE. C’est elle qui s’en est pris au GAFA.

Qu’est-ce que cet appui signifie en ce qui concerne la politique de M.Macron ? Car la concurrence, si elle est idéologie, transforme l’homme en « loup pour l’homme ». Elle n’est même pas favorable à l’économie, car elle empêche le développement, nécessairement lent et hésitant, de compétences essentielles. Ce souci de la concurrence, poussé un peu trop loin, explique peut-être bien des mécontentements actuels.

L'effet pervers du concours

Un virtuose du violoncelle disait, en substance : « pour gagner ce concours, j’ai fait ce qu’il fallait. Une fois que je l’ai eu gagné, j’ai fait comme je l’entendais ». (Dans Les grands entretiens de France Musique.)

Idem pour les concours et les élections de nos présidents ? Nous croyons sélectionner selon nos désirs, alors que nous donnons le pouvoir à des gens qui les rejettent ?

Devons-nous revenir à un capitalisme entrepreneurial ?

Je lis un article des années 90 sur le changement. Une phrase me frappe : « la concurrence ne fait qu’augmenter ». Le succès qu’a eu cette idée est étonnant. Depuis des décennies la croissance continue de la concurrence va de soi. Le changement permanent est la norme du progrès.

Je ne suis pas convaincu. J’ai constaté que lorsqu’une entreprise réussit un changement majeur, elle sort de la concurrence. Car elle a trouvé un positionnement unique.

Et si toujours plus de concurrence n’était pas une loi de la nature, mais la conséquence d’une nouvelle attitude à la vie ? Il me semble que, jadis, la stratégie de l’entreprise était patrimoniale. Le fondateur d’IBM ne disait-il pas qu’il voulait créer une belle société pour ses arrières petits enfants ? L’entreprise semblait vouloir être éternelle. Il lui fallait pour cela un avantage fort – le mainframe d’IBM ou le 707 de Boeing.  Elle voulait peut être même le monopole par KO ? Mais, à un moment, elle a changé de perspective. L’enrichissement personnel est devenu son objectif. IBM fut un précurseur de ce changement, probablement : il se met à traire son monopole dès les années 80. (Ce qui a failli lui être fatal.) Il y a eu aussi le reengineering des années 90, une tentative de réduction brutale de coûts. L’attaque frontale d’un concurrent est une autre façon de faire de l’argent rapidement. Toutes ces tactiques ont un même conséquence. Les entreprises n’investissant plus et se ressemblent de plus en plus. Dans ces conditions, l’affrontement demande une adaptation permanente…

Illustration ? Il y a quelques années, je présentais un entrepreneur à un investisseur. Le dernier a commencé par expliquer au premier à quoi il devait s’attendre : si j’investis chez vous, dans 5 ans vous serez peut-être très riche, mais la société ne sera plus la vôtre ; d’ailleurs, vous serez épuisé ; vous avez un choix à faire : soit un développement paisible et sans gloire, soit une croissance courte et explosive. 

Au fond, Laurent Habib a tout dit. Nous sommes passés d’un capitaliste entrepreneurial à un capitalisme financier. Et si, ce faisant, nous avions épuisé notre patrimoine ? Et s’il s’agissait maintenant de le reconstituer ? Devenons des entrepreneurs ? Pour nos arrières-petits enfants ?

In sourcing chinois

Les Chinois seraient à la recherche de talents étrangers pour leur industrie automobile, dit le FT.
Faut-il en vouloir aux Chinois de nous voler des personnels dont la formation a été coûteuse, et qui portent avec eux le savoir-faire de toute une nation ?
Pas forcément. La logique de l’économie de marché est l’échange. Plus les Chinois peuvent produire plus ils peuvent nous acheter. Exemple de la France et l’Allemagne : chacune fabrique une gamme de voitures qui occupe une niche écologique spécifique.