Le cluster de Lacq

L’exploitation du gaz de Lacq a été à l’origine d’un développement industriel et technologique important. Il a donné naissance à une ville nouvelle à Mourenx et à un grand bassin industriel sur quatre sites, où sont nées les entreprises qui sont devenues Sanofi et Arkema, géants du médicament et de la chimie respectivement. Ce pôle industriel est parvenu à se reconvertir et à survivre à l’épuisement des réserves, on y trouve aujourd’hui des activités allant de la chimie fine aux énergies renouvelables.

La Société nationale des pétroles d’Aquitaine (SNPA), qui a initialement exploité le gisement et s’est développée grâce à lui, a intégré, après diverses fusions, le groupe Elf Aquitaine puis Total, qui a récupéré l’héritage technologique de Lacq.

Wikipedia.

Un exemple de phénomène que l’on nomme, faute de mieux, « business cluster ». Dans ce cas, l’exploitation (difficile) d’un gisement minable, suscite la création spontanée d’une multitude d’activités économiques, de plus en plus complexes. Elles connaissent parfois un développement gigantesque et mondial. Mais, paradoxalement, elles n’ont très vite plus rien à voir avec l’origine du cluster.

Michael Porter parle des clusters comme de « l’avantage concurrentiel » des nations.

Proximité

Dans ses travaux sur les « business clusters », Michael Porter dit que, pour se développer et embellir, l’entreprise a besoin d’un milieu favorable, le cluster, et qu’une de ses caractéristiques est la « proximité », condition nécessaire de la confiance, elle-même ingrédient critique du succès entrepreneurial.

Je ne sais pas trop ce que signifie « proximité », mais je constate qu’il y a quelque-chose de juste dans cette idée :

La France est caractérisée par un niveau de défiance extraordinaire. Une autre de ses caractéristiques est que l’on y tient des propos d’une bêtise stupéfiante (au sens où ils ne résistent pas à l’analyse). Or, effectivement, si l’on arrive à rapprocher les opposés, ils se transforment. Les autres, en nous forçant à ne pas sombrer dans la facilité, nous contraignent à utiliser notre intelligence ?

Seulement, comme dans la théorie de Michael Porter, notre paresse naturelle tend à nous faire repousser les autres, alors qu’ils sont bons pour notre santé ?

Peut-être qu’un scientifique trouvera un jour un moyen de mesurer cette proximité, indicateur de QI collectif ?

Tiers lieux

De quoi le Tiers lieux est-il le nom ? se demandait Sous les radars de France culture. (Il y a déjà quelques temps.)

Effectivement, on peut se poser la question. Le terme recouvre un ensemble extraordinairement hétéroclite d’initiatives.

Mais faut-il faire la fine bouche ? Le mal de la France, c’est le chacun pour soi. Les Tiers lieux ne sont-ils pas le laboratoire de la sociabilité ? Le précurseur du « cluster » qu’apprécie tant ce blog ?

Attention, « gentrification » ! disait l’émission. Effectivement on peut craindre que, une fois de plus, ce ne soit qu’un effet de mode…

Et si l'on se passait de l'Etat ?

J’ai non seulement toujours tort, mais je suis aussi hautement influençable. 

Je travaille sur le financement de l’innovation. L’Etat fait beaucoup de chose pour l’aider, malheureusement on me dit, et je constate, que l’aide ne va « qu’au plus visible ». On me parle aussi de ce qui se fait en Allemagne, en Suisse et ailleurs : les banques locales y ont un rôle critique. Elles sont au coeur des tissus économiques des territoires. Non seulement, elles investissent vite et bien, mais, surtout, elles ont une compétence technique, qui leur donne les moyens d’assister le dirigeant, de le pousser à donner son meilleur. 

Comment adapter ces modèles à notre pays, me dis-je ? Jusqu’à ce que je m’intéresse à la Vendée, et que l’on me parle d’entrepreneurs de zones d’activité, qui détectent, par le bouche à oreille, des projets prometteurs et les font profiter de « financement participatif ». Or, c’est bien plus malin que le système étatique ou l’allemand. Non seulement l’entrepreneur lève de l’argent, mais il trouve beaucoup plus important : l’expérience de « pairs ». Et ceux-ci peuvent faire fructifier leurs ressources. En outre, c’est la réinvention des « noyaux durs » de M.Balladur : ce type d’entreprise est très difficile à saisir par le court-termisme du marché. 

(Quant à l’Etat, il conserve un rôle important, même en Vendée : il construit des routes.)

L'économie est une question de politique locale

2021, pour l’association des interpreneurs, a été l’occasion d’une étude particulièrement importante, parce qu’elle a changé notre façon de comprendre les raisons de la prospérité économique d’une nation. 

Elle montre que la performance de l’entreprise vient essentiellement de son environnement immédiat. C’est l’explication, en particulier, de la performance allemande, pays du collectif. 

Cet environnement, pour être efficace, doit avoir des caractéristiques très particulières.

Ce constat a des conséquences majeures : 

  1. les politiques publiques vont, depuis des décennies, dans le mauvais sens ; 
  2. pour un dirigeant, l’acte stratégique premier est de choisir et de modeler l’environnement qui l’accélère ; 
  3. les élus locaux sont des personnes clés du développement économique. 

Une synthèse brève de l’étude est ici : Etude des clusters d’entreprises

Kenzo et le cluster

En écoutant parler de Kenzo par France Culture, j’ai pensé « cluster ». 

Kenzo, créateur génial, vient à Paris de son Japon natal. C’est là qu’il faut être. Il a tout sous la main, tissus, couturiers, mannequins, clients leaders, rampe de lancement vers le marché mondial, et même lieux de perdition pour vie nocturne débridée. Parti de zéro, inconnu, en peu de temps, il est riche et célèbre. Il a révolutionné la mode. 

Et voilà, c’est cela un cluster. Un ensemble local d’institutions publiques et privées, interconnectées, et qui poursuivent un même but. Et c’est cela, comme le dit le professeur Michael Porter, qui fait le succès des nations. Et la fortune de leurs ressortissants : 4 des 5 plus grandes fortunes françaises appartiennent au luxe. 

Effet troupeau

L’épidémie, c’est fini ? En tout cas, je suis bombardé de photos triomphales de rassemblements de dirigeants, sans masques, et en configuration troupeau. On claironne le nombre de participants. 

Le patron est-il naturellement grégaire ? Et pourtant on parle de sa solitude ?

Cela conforte peut-être une théorie que cite ce blog. Le patron est malheureux, on ne reconnaît pas son mérite. Alors, il est content de se retrouver avec des gens qui lui ressemblent. Il y est au chaud. 

Mais un tel environnement ne lui est pas favorable, car il ne le stimule pas. Il le conforte dans le statu quo. Sans compter qu’il est le terrain idéal de lancement de la prochaine épidémie. 

Minitel : exception culturelle ?

Superfail de Guillaume Herner (France Culture) parle de Minitel. A chaque fois que je rencontre un dirigeant étranger un peu cultivé, il me regarde avec un air entendu : « ah, vous êtes français… les inventeurs du minitel ! ». Le minitel c’est le bonnet d’âne de la France. 

En fait, ce que disait l’émission de Guillaume Herner est que la France avait tout ce qu’il fallait pour inventer Internet. (Le plus curieux est que je pense avoir rencontré le héros de l’affaire.) Ce qui s’est joué est étrange : selon Guillaume Herner, c’est la société américaine dans son ensemble qui a fait réussir Internet, en absorbant (plutôt mal que bien) des idées étrangères, en les transformant en des produits, qui se sont diffusés partout. Quant à la société française, au contraire, elle a tout fait pour tuer l’idée dans l’oeuf ! 

Illustration des travaux de Michael Porter sur « l’avantage concurrentiel des nations » ! C’est la culture qui est créative !

Stratégie émergente et délibérée

Il y a deux types de stratégies, dit Henry Mintzberg (The rise and fall of strategic planning) : délibérée, et émergente. 

Délibérée : résulte d’une volonté, émergente : c’est le contraire. 

L’erreur que commettent nos gouvernements, probablement depuis au moins un demi siècle, est, implicitement, de croire que l’entreprise ne peut avoir qu’une stratégie délibérée alors qu’elle est, presque toujours, émergente. 

Cela change tout. Car, si un tissu économique ne se développe pas, cela ne vient pas de la bêtise du Gaulois (thèse de notre gouvernement), mais de conditions locales, qui vont « aspirer » l’entreprise. Les clients locaux demandent à leurs fournisseurs de se dépasser, pour pouvoir, eux-mêmes, dépasser leurs concurrents. 

La force de l’Allemagne, ce sont ces conditions locales, de même que celle d’Hollywood ou de la Silicon Valley.  

(Paradoxe : quand on se donne la peine d’étudier l’entreprise française, on constate qu’elle est beaucoup plus « délibérée » que l’entreprise allemande !)

Comment créer un cluster ?

Les billets précédents disent que le cluster fait des miracles. Peut-on créer des clusters ? 

La France possède des clusters, que je suis en train d’étudier. Leur succès vient, selon moi, de deux caractéristiques :

  • Une volonté. Un cluster est une histoire de dynamique de groupe. Cela démarre d’un noyau d’entreprises, parfois d’un seul entrepreneur. Puis, succès après succès, par bouche à oreille, d’autres entreprises s’agrègent. Phénomène un peu mystérieux, qui demande du temps, et ne peut se brusquer. 
  • Une animation. Les clusters français ont tous un dispositif d’animation qui présente les caractéristiques d’un « leader du changement », au sens des travaux sur le sujet d’universitaires comme Philip Kotter. Plus exactement de ce que Isaac Getz appelle « leader jardinier ». Pour progresser le cluster a besoin que son mouvement soit organisé, coordonné. Mais cela ne peut se faire que par un travail de groupe. Il faut donc « quelque chose » qui fasse émerger le besoin collectif, puis qui organise la recherche de la méthode pour y répondre, et, finalement, fasse émerger le processus de mise en oeuvre de cette méthode. Cela demande un talent, qui n’est pas donné à tout le monde. 
Alors, peut-on créer des clusters ? On peut créer des conditions favorables, mais pas forcer le succès. 
L’exemple type est celui de la « Shop expert valley ». La chambre de commerce locale a détecté un ensemble d’entreprises, qui ne se connaissaient pas, mais qui partageaient un même métier, unique en France : l’équipement des commerces. (Après coup, on a découvert qu’elles descendaient toutes de la même entreprise, pionnière de l’activité dans les années 60). Elle a mené une enquête pour connaître ces entreprises et leur demander leur intérêt pour un cluster, sachant qu’elle voulait qu’il soit aussi rapidement que possible autonome. Il a fallu quelques années, mais, petit à petit, les entreprises ont trouvé des sujets de coopération. 
Il est probable que cette coopération soit une bonne idée : les commerces mondiaux ont été secoués, mais pas tués, par le commerce électronique. Les boutiques doivent s’adapter, et se transformer. Il y a ici des enjeux numériques et environnementaux. Comment, seule, une TPE, qui ne fait que la production, pourrait-elle tirer parti d’une telle transformation ?