Dr Strangelove and Mr Goldman Sachs

Inquiétant article sur Goldman Sachs (Rolling Stone). Goldman Sachs a été un des grands acteurs du Crash de 29 (Galbraith lui dédie un chapitre). Après des décennies de calme, sa nature se réveille :
  • Lorsqu’arrive la bulle Internet, il est le leader de l’introduction en bourse des entreprises. Jusque-là seules celles qui sont rentables depuis plusieurs années sont candidates. Mais on tord le cou à cette règle. Et Goldman Sachs met au point des techniques frauduleuses pour faire exploser le cours des actions nouvelles et s’attirer des clients. La banque est condamnée, mais la pénalité est faible par rapport aux sommes colossales qu’elle a gagnées, pour des opérations qui n’auront été que du vent (Le Nasdaq perd 5000 milliards de $ à la suite de l’éclatement de la bulle Internet). L’aventure a donné à Goldman Sachs le goût des profits démesurés, dorénavant il va aller de bulle en bulle.
  • C’est à cette époque que M.Rubin, ancien dirigeant de Goldman Sachs et ministre des finances de M.Clinton, va procéder à la déréglementation des systèmes financiers dont nous ne nous sommes toujours pas relevés.
  • La bulle suivante est celle des subprimes. À nouveau, elle tient à une entorse à une règle prudentielle. Le procédé est beaucoup plus brillant que celui que j’avais entrevu. Il consiste à prêter à la terre entière, y compris aux insolvables, mais en se déchargeant du risque. On y parvient 1) par une titrisation qui masque le risqué par du non risqué 2) par une forme d’assurance nouvelle, le CDS, fournie par AIG. Mieux, le régulateur refuse de réguler le CDS, qui peut être consommé sans limites. Et quand l’affaire commence à mal tourner Goldman spécule contre ces produits !
  • Goldman se tourne vers les matières premières. Avec quelques amis, il fait exploser le prix du pétrole à un moment où l’offre est en croissance et la demande en baisse. Pendant la durée de la bulle, trois quarts des achats de matières premières auraient été faits à des fins spéculatives (avant d’être consommé le baril de pétrole était acheté 27 fois). À l’origine de la bulle, une manœuvre de la banque qui obtient une dérogation concernant une règle anti-spéculation datant de 1936. L’exercice aura fait beaucoup de victimes, et serait à l’origine d’une famine qui a touché cent millions de personnes.
  • Puis, c’est le sauvetage des banques par M.Paulson, ministre des finances et ancien P-DG de Goldman Sachs. Bizarrement, la seule grande banque que l’administration américaine laisse sombrer est Bear Sterns, un des principaux concurrents de Goldman Sachs. Par contre son assureur AIG est tiré d’affaires, ce qui permet à Goldman Sachs de couvrir ses pertes (13md$), la banque sera aussi gentiment renflouée par le contribuable.
  • Et l’avenir est riant. La prochaine spéculation semble devoir porter sur le marché des bons à émettre du carbone, que l’administration américaine essaie d’imposer. Goldman Sachs, qui d’ordinaire refuse toute réglementation, a mis son formidable pouvoir de persuasion au service de la promotion d’une politique anti-effet de serre hyper dirigiste.
  • Détail curieux : Goldman Sachs gagne beaucoup d’argent, mais ne paie pas d’impôts. Mais il n’y a rien d’exceptionnel, c’est aussi le cas des deux tiers des entreprises américaines.

Ce qui me fascine dans cet article, c’est que j’y vois le bombardier du film de Kubrick : le Dr Folamour. Goldman Sachs c’est une équipe de génies de la finance, seuls contre tous, qui mettent un talent et une énergie désespérés pour retourner tous les mécanismes de protection de la société, afin d’en tirer des bénéfices toujours plus gros (622.000$ par employé et par an en 2006, et 2009 devrait être bien meilleur). J’y entends aussi l’histoire d’Enron. Mais Goldman Sachs est infiniment plus fort et intelligent qu’Enron, et, surtout, il tire les ficelles de toutes les administrations depuis celle de Clinton : ses anciens employés sont à tous les postes d’importance (à commencer par la direction de l’organisme supposé le contrôler).

Goldman Sachs nous lance un formidable défi : nos réglementations seront impuissantes contre son génie. Il aura notre peau.

Compléments :
  • Sur Enron: EICHENWALD, Kurt,Conspiracy of Fools: A True Story, Broadway Books, 2005.
  • Une autre chose qui me fascine : la similitude entre le comportement du Goldman de cet article et celui d’une cellule cancéreuse.

Reluctant crusaders – les USA façonnent le monde

Mes réflexions sur l’Europe (Idée d’Europe) ont produit une question inattendue : et si l’Europe, loin d’être une invention européenne, fruit de siècles de conflits et de pensée commune, était une création des USA ? Et si l’incompréhension de ce créateur pour notre culture expliquait l’état bringuebalant, mal fini de l’Europe, ses logiques contradictoires qui n’aboutissent qu’à des compromis bancals ? La réalité dépasse la fiction. DUECK, Colin, Reluctant Crusaders, Princeton University Press, 2006.

Ce livre veut comprendre comment se forment les stratégies des nations. Son cobaye est l’Amérique.
Certes, les événements (le nécessaire équilibre des forces mondiales) sont déterminants, mais ils ne sont pas suffisants pour tout expliquer. Les stratégies sont « filtrées » par la culture nationale. Pourquoi ? Essentiellement parce qu’une stratégie doit faire vibrer la nation pour l’entraîner, et qu’il y a très peu de thèmes qui la mettent en mouvement. Après cela, bien sûr, d’autres facteurs entrent en jeu, contexte national du moment, ou personnalité du président, par exemple, mais ils sont secondaires.
Le drame de l’Amérique (et de l’humanité) est que sa culture lui impose des contraintes contradictoires. D’un côté, elle se voit comme le sauveur du monde, elle a une mission : imposer ce qu’elle est à la Planète. De l’autre, elle veut le faire sans moyen. Du coup, notre histoire n’est qu’utopies qui s’effondrent piteusement.
Le bien et le mal expliqués
L’Amérique se voit comme un îlot de civilisation, du bien, appelé à sauver le monde de son incompréhensible stupidité. Ce bien, c’est la démocratie, la liberté des peuples à décider de leur sort, et l’économie de marché (idées de Locke). Par une sorte d’effet domino, le bien gagne le monde et le pacifie. Alors le Paradis est terrestre. C’est ce Paradis terrestre, rien de moins, que l’Amérique a tenté de réaliser ce dernier siècle. À plusieurs reprises, elle a cru y parvenir par un coup de baguette magique. À chaque fois elle s’est engagée dans une aventure dont elle n’avait pas prévu la complexité et le coût.
Une caractéristique concomitante de l’Amérique est sa peur de la contamination. Elle veut garder à distance les influences délétères des autres cultures, les réformer sans les toucher. Un peu à l’image de sa façon de faire la guerre : au moyen de machines. Un débat permanent est donc : faut-il imposer nos idées par la force, ou attendre à ce qu’elles gagnent par elles-mêmes ? Dans les deux cas, on veut réussir avec une extraordinaire économie de moyens, et, surtout, avec le minimum « d’entanglement » de contact avec les indigènes impurs.
Car l’Amérique n’est pas qu’un bon samaritain, c’est aussi une forteresse assiégée. La barbarie (le mal), comme le bien, peut gagner le monde et anéantir l’Amérique, par « effet domino ». La pomme pourrie, le pays refermé sur lui-même (Japon du 19ème siècle, URSS, « états voyous » modernes), qui refuse de commercer, contaminera le tonneau. Face à cette menace, aussi infime soit-elle, il faut adopter des mesures préventives implacables.
Quelques exemples d’application :
Wilson et la Ligue des nations
Grand idéaliste, Wilson veut mettre un terme à toutes les guerres en faisant gérer le monde par les nations, qui auraient abandonné leurs archaïsmes, notamment leurs colonies.
Les européens, favorables à ses idées, lui expliquent toutefois qu’ils ne peuvent vivre sans colonies. Il les leur laisse. Et puis l’Europe, percluse de dettes, lui demande de poursuivre après guerre la coopération économique commencée pendant celle-ci. Mais lier les sorts de l’Amérique et de l’Europe est inacceptable. Alors, pour les renflouer, il n’a qu’une solution : permettre aux alliés de dépecer l’Allemagne. Il a vidé son texte de sa substance, mais l’idée de Ligue des nations est approuvée.
De retour chez lui, une résistance se fait jour. Une ligne plus pragmatique apparaît (qui probablement aurait permis d’éviter la crise économique qui a suivi, et une nouvelle guerre) : un accord, limité, d’entraide avec la France et l’Angleterre.
Aucune de ces idées n’arrivera à trouver la majorité nécessaire au Sénat. La première parce qu’elle lie trop fortement l’Amérique aux affaires du monde. La seconde parce que son pragmatisme rappelle trop les manigances à court terme de la vieille Europe.
Résultat ? L’Amérique se replie sur elle-même. Le Monde est parti pour une nouvelle guerre.
La stratégie de « containment » de l’URSS
Après la seconde guerre mondiale, l’Amérique se demande si elle ne doit pas faire rendre à l’URSS ses conquêtes européennes. Mais cette dernière est trop forte militairement. Alors, s’accorder sur des « sphères d’influence » ? L’URSS serait d’accord. Mais le caractère militant de ses théories promet la contagion. Il faut stopper son avancée, en cherchant, en retour, à la gagner sournoisement aux bienfaits de la démocratie. Ce « containment », cette mise en quarantaine, doit s’étendre au monde entier.
Une fois de plus, l’Amérique ne veut pas s’engager, pas laisser de troupes sur le territoire européen, ou subventionner massivement une reconstruction. Mais ses alliés européens lui font comprendre qu’elle ne peut pas recommencer comme en 14, il leur faut une aide économique et militaire. L’Amérique se trouve contrainte d’obtempérer et de se laisser absorber par les affaires européennes.
Ailleurs, elle veut faire éclore, entre mouvements de libération communistes et colonialismes ou dictatures, une troisième voie démocratique. Son insuccès la force à opter pour la solution non communiste, qu’elle finit par se trouver obligée de porter à bouts de bras (cf. Vietnam).
L’après guerre froide, Clinton et les institutions internationales
Fin de la guerre froide. S’il restait encore quelqu’un qui doutait que l’Amérique n’était pas porteuse de la lumière divine, il est maintenant définitivement convaincu de son erreur.
Bizarrement, les USA ne replient pas le dispositif de la guerre froide. Ils savent qu’ils doivent administrer le monde, avec bienveillance. Il est désormais ouvert à un commerce mondial, la géopolitique est remplacée par la géoéconomie. Mais, le Paradis ne sera terrestre que lorsque la terre sera à l’image des USA : il faut en parachever les réformes libérales.
Certes ce Paradis est peuplé de multiples « serpents venimeux », que l’on découvre avec surprise : « états voyous », terrorisme, armes de destruction massive, grandes puissances hostiles (Chine)… C’est à cette époque que naissent les théories néoconservatrices qui veulent imposer par la force la domination américaine. Mais l’élite gouvernante croit à une contamination naturelle.
Elle pense majoritairement que le monde fait face à des problèmes globaux (environnement, pauvreté, droits de l’homme, développement économique, terrorisme…), qui nous concernent tous, et qui ne se résoudront que par une coordination mondiale pilotée par des institutions internationales, sous le leadership américain (l’impératif de ce leadership est la « leçon centrale de ce siècle »). Retour aux idées de Wilson. Et hasard heureux, ces institutions promeuvent les valeurs et les intérêts américains. Parallèlement, une réforme accélérée de la Chine, de la Russie, et des pays peu ou pas démocratiques (les pays d’Europe de l’est doivent devenir des « démocraties de marché ») les rendra amicaux et civilisés.
Mais, si l’influence de l’Amérique est partout, les moyens matériels (aide, diplomatie) qu’elle met à sa disposition sont remarquablement faibles relativement à sa richesse. Certes le gouvernement Clinton sera entraîné dans plusieurs guerres, mais à son corps défendant, et à chaque fois en y engageant aussi peu d’hommes que possible. Ce qui a conduit à un traitement tardif, et désastreux des problèmes.
Bush et l’après 11 septembre
Initialement Bush semble vouloir mettre un terme aux folies utopiques de son prédécesseur et se replier sur le territoire national. C’est « le retour du professionnalisme ».
Jusqu’au 11 septembre. Alors la vengeance doit être à la hauteur de l’insulte. Il lâche ses conseillers néoconservateurs que jusque-là il n’écoutait pas. Ils vont mettre en œuvre la version « hard » des idées de l’élite. Une fois de plus, sans les moyens qu’il faut. On envahit l’Irak et l’Afghanistan, mais sans penser qu’il va falloir reconstruire complétement ces deux sociétés.
Et Obama ?
Le livre ne traite pas de B.Obama, qui n’existait pas lors de sa publication. Je le prends comme exemple d’application.
  • Le président. Obama semble un idéaliste dans la grande tradition américaine. En même temps, il est un peu plus réaliste que ses prédécesseurs : contrairement à ses engagements de campagne, il a compris que terminer proprement les affaires irakienne et afghane demandera des moyens. Cependant, il ne semble pas prêt à leur accorder le strict nécessaire (= ce qu’il faut pour faire fonctionner des démocraties). Internationalement, bien que convaincu de détenir la vérité, il sait que la suffisance américaine est insupportable au monde. Il joue profil bas.
  • Un paramètre déterminant dans la stratégie américaine est le poids relatif des USA. Important, il les pousse au prosélytisme, faible, ils se replient sur eux-mêmes. La croissance de la puissance Chinoise aura-t-elle pour conséquence un nationalisme étroit, un désengagement des affaires du monde ? Obama semble y tendre (cf. sa demande aux Européens de s’occuper de leur sécurité).
  • Le paramètre culturel. Le triomphe chinois promet d’être celui de la « barbarie ». C’est un régime dirigiste, qui ne semble croire qu’aux rapports de force, et qui plie les lois de l’économie internationale à son bon plaisir. L’Amérique pourra-t-elle ne pas réagir à la dégradation d’un ordre mondial qui lui est nécessaire ? Choisira-t-elle de continuer à se bercer d’illusions ? Mais le modèle culturel de Colin Dueck est-il valable ? L’économie mondiale était le grand œuvre de la pensée américaine, de ses élites intellectuelles et managériales, de ses prix Nobel. La crise a montré la faiblesse de l’édifice. C’est pour cela que le pays a tant de mal à envisager autre chose qu’un replatrage.
Le plus vraisemblable semble donc une fluctuation entre les différentes stratégies culturelles américaines, et surtout une période d’inquiétude et de doute (« dégel » au sens de Lewin). Mais le modèle libéral américain fait l’objet d’un tel consensus, est fiché tellement profondément dans les consciences de tous qu’il paraît impossible à ébranler, à moins de l’équivalent des deux guerres mondiales européennes. Et encore.
Compléments :
  • J’avais remarqué le paradoxe selon lequel un pays replié sur lui-même est une menace mortelle pour l’Amérique : Démocratie américaine.
  • Ce texte explique les certitudes qu’ont les néoconservateurs et sur la nature desquelles je m’interrogeais (Neocon) : fondements du modèle de société américain = bien. C’est ce qu’ils auraient retenu des leçons de Leo Strauss (Droit naturel et histoire / Strauss).
  • L’ère Clinton et ses réformes de l’économie mondiale, et la série de crises qui l’a accompagnée : Consensus de Washington.
  • Une précision sur ce que l’Amérique entend par démocratie, et qui ne correspond pas à la définition que nous en avons. La démocratie américaine est une version ultra light du concept : c’est le strict minimum qui permette au marché de fonctionner. Il semble même que quelques règles explicites bien choisies puissent suffire à encadre l’activité humaine, ce qui évite à l’homme, vu comme un mal absolu, de mettre ses pattes sales dans les rouages de l’univers. (HAYEK (von) Friedrich A., The Road to Serfdom, University of Chicago Press, 1994.) Application: The Economist : anti-démocratique ?
  • Attention, le talon d’Achille de l’Amérique est le doute : Sarah Palin et Gregory Bateson.

Assurance santé à l’Américaine

Ce blog est quelque peu dubitatif quant à la personnalité de Barak Obama. Mais dernièrement son opinion vacillait. Ne méritait-il pas de l’estime pour sa réforme du système de santé ? Après tout c’est un des systèmes les plus inégalitaires au monde, et ceux qui ont tenté de l’améliorer ont été mis en déroute (Clinton en 94). Lui semble réussir.

La faillite de ce système est étrange. Tout d’abord c’est un des rares qui ne propose pas de couverture universelle. 47m de personnes n’étaient pas assurées en 2007, avant la crise. Or, il est extrêmement inefficace. Il coûte, en moyenne par personne, 60% de plus que le système français (90%, si l’on se ramène à la population assurée). Curieusement, le budget de l’état qui lui est consacré (45% du coût total), toujours par personne, est sensiblement égal à celui de la France (80%).

Je n’ai pas regardé de près la question, mais elle ressemble à une observation qui me frappe à chaque fois que je rencontre le monde anglo-saxon (par exemple les habitations ou hôtels dits « de luxe »). L’économie de marché, certes, crée des riches et des exclus. Mais ces riches sont bizarrement riches : ils ont de la quantité, mais pas de qualité. L’explication vient peut-être de ce que le tissu social est privé de tout : il n’y a pas d’accumulation de savoir-faire, sinon dans la mémoire des ordinateurs. Le service, pour un Américain, c’est un affamé qui n’a reçu aucune éducation, et qui obéit à une procédure sans la comprendre (principe du management scientifique de Taylor).

Retour à Obama et à sa campagne. Elle semble bien partie non du fait de son talent mais de la collaboration des traditionnels résistants au changement, l’industrie pharmaceutique. De là à penser que l’ancien système ne servait plus ses intérêts et qu’elle avait besoin de quelqu’un pour le réformer sans lui faire perdre la face…

Alors, Obama représentant du pragmatisme américain à son meilleur ? Art du changement pour ne pas changer ? Les milieux d’affaires ont compris qu’ils étaient allés trop loin, et que l’extrémisme sans nuance de George Bush menaçait de les rayer de la carte ? Ils auraient choisi un président qui les défende intelligemment, enfin, et qui ne leur ressemble pas, surtout ?

Compléments :

  • Wikipedia parle des différents systèmes de santé mondiaux. Le système français aurait été trouvé le meilleur. Mais pourquoi le réforme-t-on aussi brutalement alors ? Une fois de plus, est-ce une erreur de conduite du changement ? On prend quelques dysfonctionnements pour un vice mortel du système ? Mais le nouveau modèle que l’on nous propose n’est-il pas celui qui a échoué aux USA (où l’on parle de système de santé « orienté marché ») ?
  • Un de mes premiers billets irait peut-être dans le sens de ma conclusion : les premiers à avoir parié sur Obama sont les milieux du capital-risque de la Silicon Valey. Je ne peux m’empêcher d’imaginer que, comme pour leurs plus grands coups, l’inconnu Obama a dû susciter chez eux une sorte d’extraordinaire éclair de génie : bon sang, mais ce nègre est l’un des nôtres, et peut-être le meilleur !
  • Un billet qui montre l’extraordinaire pargmatisme des milieux d’affaires américains et les adaptations qu’ont subies leurs idées pour survivre aux crises qu’elles ont suscitées : Consensus de Washington.

Le talentueux M.Obama

Une idée me vient en lisant The Impotent President : quand on possède les dons de Barak Obama, la politique est bien plus efficace que les affaires pour faire une rapide fortune. De là à penser que Barak Obama n’est pas plus profondément intéressé par l’amélioration du sort de son peuple que l’est, par la santé de son entreprise, le manager qui veut la présidence promise à son génie…

Le simple fait d’être président des USA assurera à B.Obama beaucoup d’argent. Si mes souvenirs sont bons la famille Clinton aurait amassé 100m$ en 10 ans.

L’article semble penser que c’est parce que ces futurs revenus dépendent d’intérêts qui n’ont pas intérêt au changement (notamment l’industrie de l’armement) qu’il n’a rien changé à la politique de George Bush et que les guerres étrangères ne sont pas prêtes de cesser (elles gagnent maintenant le Pakistan). Le budget de la défense américaine est 10 fois celui de la Chine…

Dans le même ordre d’idées, la quantité d’argent que versent les banques pour soutenir les campagnes des représentants du peuple est remarquable. Cela expliquerait que les tentatives de soulager le dit peuple d’une partie de ses dettes aient moins de succès que celles qui visent à faire la même chose avec les banques.

Décidément, le marché ne paraît pas faire bon ménage avec la démocratie (cf. dernier billet).

Barak Obama en role model ?

Dans Hillary Clinton’s future, un blog de The Economist cite Barak Obama :

It was a biography of Lincoln. And [the author, Doris Kearns Goodwin] talks about Lincoln’s capacity to bring opponents of his and people who have run against him in his cabinet. And he was confident enough to be willing to have these dissenting voices and confident enough to listen to the American people and push them outside of their comfort zone. And I think that part of what I want to do as president is push Americans a little bit outside of their comfort zone. It’s a remarkable study in leadership.

J’ai tendance à penser que tout le monde a une partie de la vérité, et que la démocratie, c’est justement utiliser ces vérités conflictuelles pour construire des vérités qui les transcendent.
Aux USA les gens qui réussissent sont assimilés à des demi-dieux (cf. le culte de Jack Welsh), et on copie jusqu’à leur moindres défauts, supposés être l’explication de leur succès (cf. les « n règles du succès »). Espérons que Barak Obama réussira et qu’il sera copié.

Non au traité de Lisbone.

De la démocratie en Amérique (suite)

Fin de la campagne présidentielle aux USA. Enseignements ?

  • Obama. On s’inquiétait de son manque d’expérience. Là où il était certain qu’il n’en avait pas, c’était dans la tactique politicienne. Or, il a dominé de la tête et des épaules ce qui se faisait de mieux dans le domaine (Hillary Clinton était infiniment plus redoutable que John McCain). Il a montré qu’il tenait le choc face à l’adversité. Son cap n’a pas vacillé. Il a fait une campagne d’idées, de raison, de réflexion, pas de coups bas tactiques. Surtout, c’est quelqu’un qui construit, qui se donne les moyens de réussir. Exemple : il a monté une étonnante mécanique à lever de l’argent. Elle explique en grande partie son succès. Autre exemple. Élections sénatoriales : une équipe de juristes a épluché le dossier de ses concurrents. Il les a éliminés sans combattre. Technique systématique. Il identifie un problème. Il constitue des équipes remarquables, à qui il les confie. Il décide à partir de leurs réflexions. Barack Obama est, avant tout, un rouleau compresseur, une machine de guerre. Napoléon constatait : « le succès est dans l’exécution ». Obama serait-il à la politique ce qu’a été Napoléon à la guerre ?
  • Je reproche à McCain de ne pas pouvoir dire « Tout est perdu fors l’honneur ». L’idéal du militaire de famille, jadis du noble, était, plus que la victoire, une mort glorieuse. McCain a choisi une stratégie à la Nixon, pour laquelle il n’était pas fait. D’une certaine façon, c’est Obama qui a été fidèle aux valeurs militaires. Face à un grand adversaire, on ne peut gagner que si l’on est poussé par ce que l’on a de meilleur, si l’on est prêt à mourir.
  • C’est parce qu’elle a été extrêmement longue, et parce que tous les coups sont permis, que cette campagne a révélé un peu du caractère de ces deux hommes. Mais elle n’a pas désorganisé le pays, qui a su faire face à une crise majeure.
  • Alors que la France politicienne nous propose toujours les mêmes têtes, pendant des décennies, tous les quatre ans apparaissent aux USA des candidats de première dimension, inconnus. Ce ne sont pas, comme chez nous, des interchangeables sans profondeur. Des politiciens formatés dès l’enfance, qui ont passé leur vie à maîtriser les ressorts des machines de leur parti ; qui n’ont jamais développé aucune conviction ; qui répètent ce que leur dicte la bien pensance collective ; qui veulent le pouvoir parce qu’ils le méritent. L’Américain, majoritairement, est arrivé tard en politique, et il y est arrivé parce qu’il avait de fortes convictions. Il est dévoué à son pays, plus qu’à son intérêt personnel.

Compléments :

No drama Obama

Obama’s transition explique que l’équipe de Barack Obama prépare activement sa prise de fonction.

Autre caractéristique de Barack Obama (La logique d’Obama (suite)) : homme de préparation précise (et qui semble savoir s’entourer). Ce qui ferait que sa campagne a connu relativement peu de surprises désagréables (son surnom : « no drama Obama »). Ça n’a pas été le cas pour John McCain et Hillary Clinton.

J’y vois la capacité à l’anticipation que doit avoir tout dirigeant. Pas une vente de la peau de l’ours avant de l’avoir tué. C’est rassurant : il va devoir faire face à une situation inquiétante. Espérons que McCain fait de même !

Par contraste l’impréparation des gouvernants français est étrange. On a l’impression que les portefeuilles présidentiels se décident en dernière minute et que ceux qui les obtiennent n’ont pas pris le temps de réfléchir à ce qu’ils pourraient bien en faire.

Le système politique anglais semble supérieur au nôtre : l’opposition y a un cabinet fantôme. Quand il arrive au pouvoir, il est prêt.

L'Amérique segmentée

Le neocon du billet précédent me ramène à un autre sujet favori : les élections américaines.
Si je reprends les conclusions de mes précédents billets, je vois apparaître
deux segments dans la population américaine. J’écarte de mon analyse les minorités du pays (les noirs, les indiens, les latinos…).

  • L’élite. Elle a fait des études dans les meilleures universités. Elle veut faire le bien du peuple, qu’elle juge inapte à la réflexion. Elle est soit « bien pensante » (démocrate), soit déterminée à en découdre pour imposer les valeurs universelles de l’Amérique par la force (néoconservateur). Elle ressemble beaucoup aux intellectuels des Lumières : elle est pétrie d’idées théoriques qu’elle a pêchées dans la culture de son milieu. Et elle rêve de les appliquer. Alors qu’elle n’a aucune expérience pratique.
  • L’Américain moyen. Ronald Reagan ou Sarah Palin. Il a quelque chose d’un « self made man ». Il s’est fait. C’est son succès, sa confiance en soi et en les USA qui lui tiennent lieu de discours. Comparé à celui de l’élite, il paraît simpliste. « Le peuple le plus bête du monde » disent les Guignols de l’info. C’est certainement l’opinion de l’élite. Cette opinion explique aussi pourquoi le membre de l’élite est, finalement, un mal aimé. Généralement, il doit se contenter de tirer les ficelles du Président en place.

Les Présidents républicains et quelques démocrates (Truman, Johnson) sont proches de l’Américain moyen. Les Présidents démocrates qui échappent au modèle (Roosevelt, Kennedy, Clinton) ont pour caractéristique majeure une séduction extraordinaire.

Clinton, Obama, changement

De manière inattendue, la lutte Clinton, Obama semble illustrer la dynamique de l’innovation:

  • Les spécialistes américains estiment qu’Hillary Clinton a atteint un niveau de maîtrise des ficelles de la politique américaine jamais égalé jusque-là. Elle semblait indestructible. C’est la caractéristique de toute technologie en fin de vie : elle est au sommet de la sophistication.
  • Mais Barack Obama a changé les règles du jeu. Ce qui est la caractéristique de l’innovation.
    Son innovation majeure pourrait avoir été la collecte de fonds : avant lui, les candidats s’intéressaient exclusivement aux très riches (acquis aux Clinton). Il a exploité une base extrêmement large de petits donateurs. Et il l’a fait en utilisant les techniques de création de communauté du Web 2.0. D’où levée de fonds considérablement plus importants que ceux de sa concurrente. Visait-elle un KO d’entrée ? Elle avait dépensé ses ressources au moment décisif du « super Tuesday ».

Curieusement, tout ceci aurait été rendu possible parce que quelques entrepreneurs et financiers de la Silicon Valley ont reconnu en Obama les qualités de la « start up ». Autrement dit, peu d’expérience, mais un business plan séduisant et la détermination qui fait les grandes réussites. Ils lui ont ouvert leur portefeuille et apporté les idées qui font les fortunes de la génération Web2.0.

Pour en savoir plus:

  • The Amazing Money Machine, Atlantic Monthly, juin 2008
  • The fall of the House of Clinton, The Economist, 5 juin 2008
  • Sur la dynamique de l’innovation: UTTERBACK, James M., Mastering the Dynamics of Innovation, Harvard Business School Press, 1994