L’ère du PDG

The Economist observait, il y a déjà quelques années, que M.Clinton avait exercé une véritable fascination sur les hommes politiques occidentaux. C’était le modèle du président PDG, qui vit dans le faste des multinationales, entre deux avions, et qui devient extrêmement riche.

Je soupçonne que ce modèle du PDG salarié est celui qui s’est imposé. L’après-guerre a vu la prise de pouvoir sur la politique et l’économie par le diplômé de « sciences » administratives. Comme toute aristocrate, il s’est inventé une histoire qui justifiait sa supériorité génétique. Il était « l’élite ». Il avait été sélectionné par l’école (qui entre-temps avait singulièrement réduit son niveau et l’étendue de son recrutement). Comme le noble, il se « montrait », pour impressionner la populace par sa prestance.

(Responsable mais pas coupable ? Je soupçonne que l’on est « pensé » par la société. Notre responsabilité est de la faire évoluer de façon à ce qu’elle évite l’erreur ?

J’en suis arrivé à croire que le « libre arbitre » ne veut rien dire, de même que le déterminisme. En revanche, tout va mieux si l’on est persuadé que l’on a une responsabilité, et si l’on nous juge pour des responsabilités que nous n’avons pas assumées.)

Jaws

Jaws, c’est « les dents de la mer ». Un feuilleton de BBC4 à partir du texte original. 

Le chef de la police d’une l’île, lieu de villégiature à la haute société de l’Est, doit affronter un monstre. Eternel thème puritain de la lutte du bien contre le mal ? 

Le « bon », c’est le policier. Un policier élu, comme il est d’usage aux USA. C’est le héros américain de beaucoup de films. Humilité, sens du devoir, courage. Il ne lutte pas uniquement contre le monstre (« the fish »), mais surtout, contre les puissances de l’argent, qui le menacent de le licencier s’il ferme la plage, et, contre les Bobo de l’Est qui préfèrent la nature à l’homme, et qui méprisent ce plouc. 

Aujourd’hui ce même homme serait qualifié de « déplorable » par Mme Clinton, et voterait, probablement, Trump. Ce que révèle Jaws est que la façon de raconter les histoires change. 

Du néo libéralisme au néo rooseveltisme ?

Depuis la première présidence Clinton, un consensus s’était formé sur l’intérêt à long terme de mener une politique budgétaire prudente, de conserver l’essentiel de la dérèglementation économique des mandats Reagan et de préserver le multilatéralisme commercial (…) la crise du Covid et l’exacerbation des inégalités qu’elle a mises au grand jour auront finalement eu raison des restes du consensus clintonien et préparé l’entrée en scène du néo-rooseveltisme. (Article.) 

Changement aux USA. Le président Biden revient à une politique démocrate. On parle à nouveau de « bons emplois ». Certes il est question de l’environnement, mais la situation du peuple redevient une préoccupation de la gauche américaine. 

Cela va-t-il réussir ? Le diable est dans les détails. Mais peut-être pense-t-on, aux USA, que faire le contraire de ce qui n’a pas marché est une idée qui a, au moins, le mérite de la simplicité ?

Portrait de la femme qui gagne

Hillary Clinton aurait personnifié le stéréotype de la femme que les Américains haïssent. C’est ce qui expliquerait son échec. Quant à Donald Trump, il serait le « real man » de la culture locale. Analyse de Joan C. Collins dans White Working Class.

Les stéréotypes ont la vie dure. Mais, paradoxalement, sont-ils fatals ?

Quelle est la dirigeante que l’on aime ? Mme Merkel. Mutti. Une femme politique qui représenterait la compétence et la maternité serait imbattable. D’ailleurs, c’est l’histoire de Mme Merkel : elle a liquidé un à un les hyper machos de la politique allemande, de tous les camps, justement en jouant sur leur point faible : leur complexe de supériorité.

Et si l’égalité se jouait sur la différence assumée, et même sur ses faiblesses ? Le secret du succès de M.Trump ?

Donald Trump ou le rêve américain ?

White Working Class permet de comprendre la façon dont Donald Trump a été perçu par la population américaine.

Tout d’abord, dit le livre, c’est un « real man », un « homme ». Si l’on y réfléchit bien, il correspond à un stéréotype de héros de film. Le mauvais garçon au grand coeur. Mais il y a peut-être plus subtil. Ce que White Working Class appelle « l’élite », c’est-à-dire les riches intellectuels (par ailleurs de gauche), n’a que l’insulte à la bouche lorsqu’elle parle de la classe moyenne blanche : « hillbillies, rednecks, hicks, toothless idiots ». Elle s’est peut-être reconnue dans le duel Hillary Clinton, Donald Trump. Hillary Clinton surclassait intellectuellement Donald Trump, et le méprisait. C’était la lutte du pauvre type contre l’élite intellectuelle, sur le terrain de cette dernière. Et, comme dans les films de Clint Eastwood, dans le feuilleton Lieutenant Colombo, dans le film Erin Brockovich, et dans beaucoup d’autres productions cinématographiques, c’est « l’underdog » qui a gagné, à force de détermination.

Hollywood dit aussi que ce combat n’est autre que le mythe américain (cf. Captain Blood). Les classes laborieuses européennes, celles qui « travaillaient dur », ont pris le bateau pour fuir les faux raffinements de la société aristocratique, paresseuse, qui les exploitait, et construire un monde où le travail de l’homme lui garantirait la liberté. Hillary Clinton, c’est l’aristocratie européenne et son arrogance suffocante. Donald Trump, c’est le May flower.

Sans cesse l’aristocratie, le serpent de la Bible, ressurgit, avec toute la trompeuse séduction du fruit défendu de la raison. Sans cesse le « hard working dim witted », le « simple d’esprit », l’esprit qui a pour seule boussole son coeur, doit, contre vents et marées, à force de détermination, se libérer, pour (re)gagner le Paradis. C’est le rêve américain.

Portrait de la classe moyenne américaine ?

Retour à White Working Class, dont parle un précédent billet. Voici quelques idées, surprenantes ?, qui en ressortent.

  • Typologie. Le livre segmente la population américaine selon son comportement. Cela correspond, grossièrement, à un niveau de revenus et, surtout, d’éducation. « L’élite » est avant tout définie par son éducation supérieure. Elle est très riche. La « classe laborieuse » s’est généralement arrêtée à l’enseignement secondaire. Elle a des revenus intermédiaires. Et, enfin, les pauvres. Pas d’études, revenus faibles 
  • En fait, il s’ajoute à cela une quatrième classe, dont on ne parle que peu : les « riches« . Peut être éduqués, ils sont perçus par la classe laborieuse comme ayant réussi par le travail. Ils fournissent de l’emploi à ceux qui aiment travailler. (A l’opposé d’Uber, qui a mis sur la paille le taxi, issu de la classe moyenne.) La classe laborieuse s’identifie à cette classe de riches. « Nous, en plus méritant », en quelque sorte. 
  • Car ce sont les valeurs qui font la classe laborieuse. La classe laborieuse aspire au bonheur familial. Point. Pour cela, elle a besoin d’un emploi qui paie comme il payait jadis. Les études supérieures. ne sont pas pour elle. Elle ne veut pas ressembler à un intellectuel, ce lunatique « qui ne sait pas faire son travail, mais dit aux autres comment faire le leur« . Le travail intellectuel n’est pas un travail. Sa situation s’est dramatiquement dégradée. Pour éviter à leurs enfants de « mal tourner », les parents doivent parfois se relayer, l’un travaillant le jour l’autre la nuit. 
  • Même si le livre ne s’intéresse qu’aux « blancs », on découvre que les noirs et les latinos, dans les mêmes conditions de revenus et d’éducation, ont quasiment les mêmes valeurs et aspirations. Et, même, ils auraient tendance à être beaucoup plus conservateurs que les blancs. Mais ils votent démocrate pour des raisons tactiques. 
  • Racisme. La classe laborieuse blanche est accusée d’être raciste. En fait, toutes les classes jugent les autres par rapport à leurs valeurs. Peut-être la pire de toutes est « l’élite ». La valeur ultime pour elle est le « mérite« . On est méritant lorsque l’on a fait des études prestigieuses. La classe laborieuse et les pauvres sont donc soit stupides, soit paresseux. En outre, si elle « parle mal », la classe laborieuse bat l’élite sur son propre terrain. Elle est bien plus généreuse, et l’homme prend une part très active aux travaux familiaux.
  • Religion. La classe laborieuse est religieuse. La religion est un atout, parce qu’elle aide à tenir droit dans la tourmente, à ne pas céder à la fatigue et à la tentation, et rend généreux (la communauté aide l’individu en difficulté). 
  • L’élite. L’élite dont il est question ici est faite des meilleurs élèves des meilleures universités. C’est donc une élite intellectuelle. Elle se définit par son emploi, sa carrière. Elle se reproduit, en contrôlant le système éducatif. Elle est démocrate. Elle est aussi extrêmement riche. Plus qu’à ses diplômes, elle doit cette richesse à ses réseaux, qui excluent des meilleurs emplois ceux qui ne connaissent pas leurs codes, quelle que soit leur performance scolaire. 
  • Le mirage du diplôme, point critique. Les prospectivistes nous annoncent que l’emploi qui fait la classe laborieuse est obsolète. Erreur fatale. L’élite voit l’avenir à son image. Or, s’il y a un problème d’éducation, il n’y a pas de problème de diplôme. En effet, la classe laborieuse n’est pas assez bien formée pour les emplois qu’elle occupait traditionnellement. D’où chômage structurel. Du coup, on utilise une main d’oeuvre de diplômés surqualifiée. Ce qui explique qu’une fraction importante des diplômés ne parvient pas à rembourser ses frais de scolarité. Il y a trop de diplômés de l’enseignement supérieur ! Il faut un enseignement qualifiant fourni par la collaboration de l’université et de l’entreprise. (Des exemples montrent que cela marche.) C’est bien pour les entreprises et cela remettra les salaires de la classe moyenne au bon niveau. C’est la solution de tous les problèmes.
  • Les pauvres. La classe laborieuse n’aime pas les pauvres. Et ce pour deux raisons : les pauvres ont un comportement que la morale réprouve, et ils sont l’objet de programmes d’aide qui leur permettent d’avoir ce que la classe laborieuse ne peut pas s’offrir. Et la classe laborieuse est bien placée pour le constater : les employés qui sont nécessaires aux dits programmes sortent de ses rangs. En fait, c’est la situation qui fait le pauvre, et pas le contraire. Les programmes d’aide sont donc contre-productifs. Les besoins du pauvre sont les mêmes, « en pire », que ceux de la classe moyenne : un bon emploi. 
  • Aide de l’Etat. Les classes laborieuses ne veulent pas d’aide de l’Etat (en fait, elles en profitent sans le savoir) pour deux raisons : elles s’en privent, pour en priver les pauvres ; elles estiment qu’il faut aider les riches, parce que plus ils sont riches, plus ils créent de « bons » emplois, pour tous. Par contraste, les syndicats défendent le « petit nombre » (un autre genre d’élite ?).
  • Droits de l’homme. En utilisant l’argument des droits de l’homme pour un oui pour un non, l’élite les a dévoyés. Les droits de l’homme ont un sens quand on parle de crime contre l’humanité. Pour le reste, les cultures qui composent une société ont leur logique, respectable, et doivent s’accommoder les unes des autres. 
  • Hillary Clinton. Hillary Clinton était certaine qu’elle allait remporter les élections de 2016. Elle avait prévu de célébrer sa victoire en donnant l’illusion que le plafond de verre de la salle qui abritait l’événement éclatait. C’était tout son programme : vaincre la discrimination qui brime la femme, qui vaut mieux que l’homme. Mais ce n’était que l’idéal de peu de gens, les femmes d’élite. Les femmes de la classe laborieuse ont voté massivement contre elle. Elles veulent un bon salaire pour leur mari, de façon à ce qu’elles puissent abandonner leur travail et s’occuper correctement de leurs enfants. Pendant la campagne, Bill Clinton a tenté d’alerter les Démocrates, de leur rappeler que la classe laborieuse était depuis toujours le coeur de leur électorat. Mais, qui aurait voulu se faire prendre à une nouvelle ruse, aussi évidente, d’un machiste ringard décidément incapable d’accepter sa défaite ?
  • Donald Trump. Donald Trump est le « bras d’honneur » que la classe laborieuse a fait à l’élite. Mais Donald Trump est aussi la seule personne qui ait montré qu’elle comprenait la classe laborieuse. Et Donald Trump appartient à la race des riches, celle que respecte la classe laborieuse, parce qu’elle lui fournit du travail, mais aussi parce que le riche doit son succès à ce qu’il a travaillé exceptionnellement dur. Et Trump, finalement, est un « homme, un vrai ». « L’homme, le vrai », parle peut-être mal, mais il a un coeur d’or, on peut compter sur lui dans les moments difficiles (Tout Hollywood est là pour nous le rappeler !). 

Trump, le fils d'Obama ?

Dans certains milieux américains, on dit que l’Amérique est arrivée à un tel niveau de civilisation en élisant un noir, que cela ne pouvait que mal se terminer. (Une opinion dont Angélique Kidjo se faisait l’écho dans A voix nue.) Le bien a réveillé le mal.

Seulement, ce n’est pas Barack Obama qui a été battu. Au contraire, il a terminé son mandat avec une cote de popularité élevée. Et, auparavant, il avait été réélu assez facilement. C’est Hillary Clinton qui a mordu la poussière. Le vieux blanc serait-il moins raciste que sexiste ? Ou Hillary avait-elle moins d’empathie que Barack ?

Madame Clinton

Pourquoi Madame Clinton a-t-elle suscité une telle haine ? J’ai multiplié les explications issues de la presse américaine. Elles ne sont pas convaincantes. 
Il y a mieux. Plus théorique, mais peut-être plus proche de la réalité. Mme Clinton est l’anti Poutine. M.Poutine a pris la tête d’une croisade conservatrice. Elle veut restaurer des valeurs traditionnelles contre une contre culture venue des USA, qui veut les liquider. Et le champion de cette contre culture, c’est Mme Clinton. Pas M.Obama. D’ailleurs, elle était vue comme un « faucon », lorsqu’elle était ministre des affaires étrangères. Pour imposer ses idées, elle était partisan de la hard power. 
Ce courant de pensée, et peut-être ses conséquences, pourrait avoir suscité une émotion vive chez beaucoup de gens (elle n’a pas hésité à qualifier une partie de ses concitoyens de « deplorables« , en anglais), un peu partout dans le monde.

(Quelle est cette contre culture ? Voici ce que disait The Economist de ce que pensent les jeunes Anglais : « Pour eux les causes sociales et morales telles que le droit des homosexuels et l’égalité des sexes sont plus importantes que des choses comme l’assistance sociale ou la santé. En ce qui les concerne, les gens ont le droit de s’exprimer par ce qu’ils consomment et par leurs choix de vie. »)

La presse américaine et l'élection

L’élection du président des USA se joue en ce moment. Les journaux du pays proposent deux types d’articles : ne votez par Trump, il va nous conduire au désastre ; pourquoi Hillary Clinton provoque-t-elle une telle haine ? 
La réponse semble être une sorte de répulsion physique, que la raison, et même l’intérêt, est incapable d’expliquer. C’est probablement proche de ce que certains de nos anciens présidents ont inspiré à la population française. La cote d’impopularité de M.Hollande doit être incompréhensible par l’étranger…

Clinton et conflit d'intérêts

Ce matin : interviews de jeunes Américains (France Culture). S’ils votent, ils voteront « contre ». Les deux candidats semblent susciter une haine sans précédent. 
Un article explique peut-être la raison des difficultés de Mme Clinton. La notoriété de M.Clinton a été transformée en une machine à actions charitables, qui profitent aux intérêts de la famille Clinton et de ceux qui l’aident. Y a-t-il, d’ailleurs, confusion ? L’activité caritative n’est-elle pas, simplement, un moyen de faire de la publicité à l’activité, à but lucratif, de conseil, et de multiplier les contacts commerciaux ? 
Imaginons un candidat, socialiste !, à la présidence français, dont les grands patrons de l’industrie mondiale seraient les clients, et qui gagnerait, ainsi, des dizaines de millions d’euros. Qu’en penserions-nous ?