Energie du pauvre

Dans un précédent billet, je disais que le pauvre avait transformé le sport. Non seulement, il était devenu professionnel, mais, aussi, il avait battu tous les records. Il en est de même partout. Le progrès semble avoir besoin de sang neuf.

Actuellement, on est en période de « pénurie RH ». Or, les recruteurs ont découvert que le mal avait une solution quasi miraculeuse : la motivation. Une personne motivée est capable de quasiment tout apprendre ! Et très vite. Pour une société pour laquelle le diplôme est tout, voici un constat déprimant.

Ce qui fait la force du pauvre est probablement cette motivation. Mais aussi la caractéristique de l’autodidacte, qui poursuit toujours des objectifs plus élevés, parce qu’il met au compte de son incompétence son incapacité à les atteindre facilement. Et peut être aussi que, comme c’est le cas pour Martin Eden, vu de loin, ce que possède la classe privilégiée paraît bien plus beau qu’il n’est. Motivation décuplée.

Seulement, tout le monde n’a pas ce type de motivation, et la classe privilégiée, qui, elle, tend à s’endormir sur ses lauriers, cherche souvent à couper les ailes de celle qui ne l’est pas. Et à se reposer sur l’immigration, comme le firent les Athéniens, un temps.

Rien n’est simple ! Mais que donnerait une société d’égaux ?

Moyen Attal

Gabriel Attal oriente sa politique vers les classes moyennes pour contrer le RN

Le Monde du 31 janvier

Voilà qui est original. Le gouvernement découvre qu’il doit « orienter » sa politique vers la majorité. Et ce qui lui fait prendre conscience de cela, c’est que cette majorité est tentée par un extrémisme sans lien apparent avec son statut intermédiaire.

Jusque-là, on parlait plutôt de minorités. Ce qui était aussi original. Car, le projet républicain était l’intégration : qu’il n’y ait pas de minorité. Que tout le monde profite de la prospérité commune.

A moins que ceci n’ait froissé les intérêts d’une minorité particulière ? Celle que l’on nomme les « oligarques » ? Et qui, en faisant de son intérêt un universel, a réalisé un effet qui le renforçait : diviser pour régner ?

Gentrification

Comment la « gentrification écologique » asphyxie les classes moyennes
Entre impératif écologique et besoin de foncier, le secteur de l’immobilier connaît des bouleversements majeurs. Les classes moyennes seront les premières touchées. (Tribune du professeur Bourdin)

On entend parler de plus en plus de « gentrification ». Curieusement, les politiques les mieux intentionnées semblent se retourner systématiquement contre une partie de la population. Toujours la même.

Mais quelle est leur victoire, si elles sèment la discorde ?

Les bons sentiments ne sont pas suffisants pour réussir le changement. Il faut aussi embarquer son prochain.

Plus de classe moyenne ?

La BBC m’a fait penser à Aristote.

Son correspondant expliquait que les manifestations françaises (qui, chez wikipedia anglais, ont pris le pas sur la guerre en Ukraine) tenaient à l’agitation d’extrémistes.

Aristote disait que la classe moyenne assurait la stabilité d’un régime. L’érosion de la classe moyenne aurait-elle provoqué le trouble de notre démocratie ?

Si oui, qu’est-ce qui pourrait expliquer les vertus de la classe moyenne ? Qu’elle se comporte dignement ? Son éducation ?…

Pauvre petit riche

Je suis d’une génération à laquelle ses parents disaient « je t’ai donné ce que je n’ai pas eu ».

Je me suis toujours demandé s’il n’est pas mieux de donner ce que l’on a.

En particulier, mes parents ont eu une jeunesse pauvre mais joyeuse. La mienne a été confortable, mais chiante. Et, contrairement à ce qu’ils pensaient, j’aurai beaucoup plus travaillé qu’eux. Vraiment beaucoup plus. Je ne sais d’ailleurs que faire cela.

Il y a peut-être là les origines du drame du privilégié, sa jalousie du pauvre ?

(Et le désir de Marie-Antoinette de jouer à la bergère ?)

Qui sont les perdants du changement ?

Il n’est pas juste de dire que la « classe moyenne » a souffert. Certains de ses membres se portent mieux que jamais. Par exemple certains retraités forment une nouvelle « leisure class ». Il y a longtemps des études américaines disaient déjà qu’il était difficile de trouver un profil type des perdants du changement. Par exemple, un nombre significatif était dans les classes les plus éduquées, alors qu’elles sont supposées avoir le vent en poupe. 

Je me demande si la solution à ce paradoxe n’a pas quelque chose à voir avec le mot « mérite ». Les dominants attribuent leur succès à leur « mérite ». Nous vivrions en « méritocratie ». Or, pour commencer, si le « mérite » semble toujours être associé aux mêmes formations, le moyen d’y accéder n’a plus rien à voir avec ce qu’il fut encore il y a trente ans. 

Et, surtout, et si les perdants étaient ceux qui avaient le réel « mérite » ? Chester Barnard explique que la colonne vertébrale d’une entreprise est faite de ceux qui poursuivent l’intérêt général. Il appelle ces gens des « exécutifs ». Les autres suivent leur intérêt égoïste. « Exécutif » = méritant ?

Or, son insistance sur l’intérêt collectif n’est-elle pas un obstacle pour l’ambitieux ? Une raison de mise au chômage pour « résistance au changement » ?

(C’est ce qui semble être arrivé en Russie : ceux qui faisaient avancer le pays ont été les premières victimes de son virage libéral des années 90, qui a vu l’émergence des « oligarques ».)

Marge et classe moyenne

Les Grecs semblent avoir eu la plus grande peur de l’hybris. La démesure. C’est la maladie des classes extrêmes de la société. De ce fait, ils en étaient arrivés à louer le « juste milieu », et la classe moyenne. (Voir  article de Jacqueline de Romilly et sa citation d’introduction : « II existe en effet trois catégories de citoyens (μερίδες) : les riches, citoyens inutiles, qui brûlent toujours d’acquérir plus ; les non-possédants, privés des moyens de vivre, qui sont dangereux ; car, faisant la part large à la jalousie, ils lancent des dards redoutables contre les possédants, séduits qu’ils sont par la parole de mauvais chefs. Des trois groupes (μοιρών), celui du milieu fait le salut des cités, en préservant le système que l’État s’est donné« .)

Pendant longtemps, nous avons fait le contraire. Il n’était question que de « marge ». Elle était, semble-t-il, de deux natures. D’un côté, le « premier de cordée », le « créateur de valeur », de l’autre, l’opprimé. Il y a actuellement apparemment un retour de balancier. On s’intéresse, à nouveau, à la classe moyenne, qui, entre temps, a beaucoup souffert. 

Pour les Saint Simoniens, l’aristocratie, les rentiers, étaient des parasites. La marge exploiterait-elle la classe moyenne ? Ou, au contraire, son utilité serait-elle d’apporter un changement à une classe moyenne naturellement conservatrice ? Mais, lorsqu’on lit les travaux de Ph.Kotter sur le changement, on voit qu’il tend à partir plutôt de l’intérieur de l’organisation…

Mystérieux. Les Grecs semblaient penser qu’il y avait une bonne constitution de la société, qui était un mélange de différents régimes. Peut-être, effectivement, que tout est une question de mesure. Il faut de tout pour faire un monde. Le danger est de croire avoir la bonne solution ?

Le sablier et le nain de jardin

Changement aux USA. Aussi bien à gauche qu’à droite, il n’y en a plus que pour le « col bleu » et pour la classe moyenne. 

Hier, les prospectivistes parlaient de « sablier ». La révolution « digitale » créait une société sans classe moyenne. Quelques esprits supérieurs en haut, une masse non qualifiée en bas. Mais, « digital » ou pas, il semble que la classe moyenne ait fait l’objet de la haine des nouvelles élites, celle des diplômés, qui y voyaient, comme Sartre probablement, les valeurs de la bourgeoisie honnie, et de son mauvais goût. Leur programme : le génocide du nain de jardin. 

« la notion de « classes moyennes », qui devait prendre tant d’importance chez Aristote, ne correspondait pas à une réalité sociale ou économique de la cité grecque, coupée entre riches et pauvres : elle prit corps comme une espérance pour échapper aux maux des guerres civiles. » dit J.de Romilly.

L’élection de M.Trump, le Brexit, la menace RN toujours présente, le djihadisme… voilà qui a fini par nous faire croire qu’il y avait quelque chose de juste dans la pensée grecque ? 

Plutôt nain de jardin que mort ? 

Reengineering et savoir collectif

Dans les années 80, il y a eu une « mode de management », qui a eu un énorme succès. Le reengineering. Il a lancé la vente des progiciels de gestion, et amené les cabinets de conseil à leur taille actuelle (plusieurs centaine de milliers de personnes, pour plusieurs d’entre eux).

Une de ses idées était d’éliminer le management intermédiaire de l’entreprise. Depuis l’origine des « sciences du management’, avec Taylor, c’est une obsession. Le management intermédiaire est perçu comme un Etat dans l’Etat. Le reengineering a eu un effet imprévu. On a constaté qu’il faisait « perdre la mémoire » à l’entreprise. 

Un des grands théoriciens du management, Chester Barnard (et dirigeant d’entreprise, de surcroît), disait que la « colonne vertébrale » de l’entreprise était faite « d’exécutifs » portés par l’intérêt général, alors que les autres employés suivaient leur intérêt particulier. 

Tout ceci signifie-t-il que ce qui fait la force d’un groupe humain est un savoir implicite, qui est essentiellement « stocké » chez certains de ses membres ? Le changement ne se fait pas en les éliminant, mais, au contraire en s’en faisant des amis ? Une idée pour 2021 ?