Chômeurs sans voix

USA. Croissance constante du nombre de chômeurs. Mais on n’entend que le Tea Party, obsédé par la taille de l’État et qui prend le pauvre pour un parasite…

Le chômeur a honte, il est isolé, il n’a personne pour le défendre, et il ne vote même pas. (Somehow, the Unemployed Became Invisible)

N.Sarkozy a certainement raison. Nous vivons une guerre des idées. Et les idées qui ont gagné ces derniers temps ne sont pas favorables aux faibles. 

La machine contre l’homme

L’entrepreneur américain continue à faire de gros bénéfices, à acheter des machines (fabriquées ailleurs), et à ne pas embaucher.
Pourquoi ? Il ne trouve personne qui sache faire fonctionner ses machines. Et puis, le système fiscal est favorable à l’investissement en capital. Et le système de santé américain coûte de plus en plus cher. Tout joue contre l’homme, et pour la machine. Mais si la croissance repartait, les entreprises relanceraient, malgré tout, l’embauche. Seulement la croissance ne repart pas… (Employers Spend on Equipment Rather Than Hiring – NYTimes.com)
Et si cette croissance était liée à l’emploi ? Après tout, la « valeur » est artificielle : elle est la mesure le travail de l’homme. Plus il y a de chômeurs, moins il y a de valeur. Et s’il fallait attaquer tout ce qui renchérit le coût relatif de l’homme par rapport à la machine ? D’ailleurs, il pourrait y avoir un cercle vertueux : si les machines complexes deviennent chères, les entreprises utiliseront des machines simples demandant des qualifications modestes…

Chômage structurel aux USA

Les USA sont aux prises avec un très fort chômage structurel, de type européen. Il toucherait particulièrement les faibles et intermédiaires qualifications, les hommes et les noirs.
Parmi les raisons : éducation en recul et des entreprises très innovantes, mais qui ne conservent que les travaux à valeur ajoutée sur le territoire national et sous-traitent le reste à l’étranger. (Still full of ideas, but not making jobs)
Comment y remédier ? Intervention de l’État : subventionner les emplois à basse qualification, former les sous-qualifiés, fournir des emplois publics, éviter d’emprisonner à tour de bras. (Decline of the working man)
Le marché ne serait-il pas capable de produire le plein emploi ? Aurait-il besoin de la main visible de l’État pour ce faire ?
Compléments :
  • Non seulement les USA n’investissent plus pour aider leur population à trouver un emploi mais leur infrastructure de transport est dans un état pitoyable : embouteillages monstres, trains (ultra lents) et avions en retard (Life in the slow lane). Le pays aurait-il vécu à crédit pendant les dernières décennies ? 

NHS (suite)

L’histoire à venir des réformes anglaises s’annonce passionnante, pour l’observateur :
Le plan de transformation que propose M.Cameron est bien plus radical que celui de Mme Thatcher. Contrairement à elle il n’y a pas préparé le pays (qui attendait un plan de rigueur, mais pas une transformation libérale). En admettant que sur le long terme elle soit bénéfique, comment va-t-il réagir aux mises au point intermédiaires ? En particulier que dira-t-il s’il est privé de soin par la défaillance d’un des groupements de médecins que crée la réforme, ou si un fournisseur de soins décide de les supprimer pour cause de non rentabilité… ? (Where Thatcher feared to tread.)
Comment va tenir le composant libdem de la coalition qui a un électorat à sensibilité travailliste ?
Que fera le chômage, pas très bon en dépit d’un plan de relance et d’une dévaluation forte de la livre, lorsque commenceront les licenciements massifs ? (Voir billet précédent.)

Nobel contre Républicains ?

Les 3 Nobel d’économie ont étudié le chômage et montré qu’il obéissait à des lois bien plus complexes que celles de la théorie économique acceptée – mais bien plus simples que ce que vit le chômeur.
Les gouvernants n’écoutent que les économistes. L’économiste ne comprend que les mathématiques. Par conséquent, il faut lui traduire mathématiquement notre réalité pour qu’elle lui soit accessible. Et qu’il ne pousse pas les nations à faire notre malheur.
Curieusement, l’un des élus, appelé à un poste élevé dans l’administration américaine, voyait ses compétences mises en cause par l’opposition républicaine. (Search and employ.)
Après les prix de MM.Obama et Krugman, les jurés du Nobel combattraient-ils l’obscurantisme républicain ?

Taylorisation de l’économie

Les qualifications intermédiaires sont victimes des transformations de l’économie dit la presse américaine. Elles ont été éliminées par l’informatique. D’où chômage structurel. Idem partout. En creusant cette découverte inattendue, j’en suis arrivé à une idée curieuse :
C’est ce management intermédiaire qui est la cheville ouvrière du changement. S’il a été liquidé, cela explique pourquoi je constate que les entreprises ne savent pas conduire le changement. Mais aussi pourquoi on me demande de plus en plus de parler de changement. (Je pensais apporter du nouveau au monde, alors que je ne fais que lui rendre la mémoire ?)
Bref, en croyant faire gagner en productivité l’entreprise, on l’a privée de ce qui lui permet d’évoluer.
Compléments :
  • Je viens de comprendre que ce diagnostic correspond exactement à ce que dit le rapport sur le bien-être au travail remis au premier ministre en début d’année. L’entreprise n’a plus d’encadrement digne de ce nom, qui ait du pouvoir et qui sache faire son travail de management.
  • Cette élimination des « contremaîtres » était la grande idée de Taylor. La raison pour laquelle il voulait s’en débarrasser explique probablement pourquoi le management intermédiaire a été victime d’une purge : il avait beaucoup trop de pouvoir et de compétences, il était difficile à manœuvrer. (KANIGEL, Robert, The One Best Way: Frederick Winslow Taylor and the Enigma of Efficiency, Viking, 1998.)
  • Sur le rôle du management intermédiaire dans le changement : HUY, Quy Nguyen, In praise of middle managers, Harvard Business Review, Septembre 2001.

Les disqualifiés de l’emploi

Notre chômage est de nature structurelle. La révolution informatique a éliminé le besoin de qualifications intermédiaires. La France serait un des pays les plus touchés au monde (-12% en 13 ans). (Explication du malaise des classes moyennes, l’électorat de notre président ?) L’argument qui justifie cette mise à la porte ? Gain de productivité. Grâce à l’informatique, il faut moins de personnes pour produire la même chose.
Mais cet argument est une hérésie économique ! La logique d’un investissement est de permettre de gagner plus d’argent. Or, je n’ai encore jamais vu que ce soit le cas pour l’informatique (c’est le fameux paradoxe de Solow). Les systèmes d’information coûtent des fortunes (en consultants !), ne donnent pas ce que l’on attendait d’eux, et il faut les renouveler sans arrêt !
Curieusement, tout le travail de Taylor a été de liquider les contremaîtres. Ça a été aussi l’obsession du reengineering de Michael Hammer, et la logique des transformations des années 80, où l’on cherchait à robotiser à outrance.
Or, ces « qualifications intermédiaires » ne le sont que par leur position dans l’entreprise. En fait, ce sont elles qui la font fonctionner. D’ailleurs le problème des contremaîtres de l’époque de Taylor était justement cela : ils étaient indispensables !
Et si la logique de la transformation que nous avons vécue n’était pas celle d’une société qui optimise son organisation pour maximiser la création de richesses, mais celle d’un partage d’une richesse fixe ?
Compléments :
  • Si elle n’était pas d’accord sur la manière, la Martine Aubry des 35h était d’accord sur le diagnostic. Serait-ce cette unanimité de nos élites pour un diagnostic faux qui est la source de nos malheurs ?
  • Sur la découverte de l’importance des fonctions intermédiaires, suite à leur élimination par la mode du reengineering des années 90 : Corporate Amnesia, The Economist, 20 avril 1996.
  • KANIGEL, Robert, The One Best Way: Frederick Winslow Taylor and the Enigma of Efficiency, Viking, 1998.
  • Une précision sur l’informatique : l’informatique n’est pas un mal en elle-même. Mais nous lui en demandons trop. Le bon investissement informatique est homéopathique, en appui de l’homme, non en remplacement. 

Emploi américain

Ce que me disait un ami qui vit aux USA se confirme : énorme déficit d’ingénieurs, peut-être, plus exactement, de scientifiques (70% des étudiants en doctorat sont d’origine étrangère). Or c’étaient eux le moteur de l’innovation nationale…
Autre particularité : il ne semble plus y avoir de place pour les qualifications intermédiaires, qui, lorsqu’elles sont mises au chômage et parviennent à retrouver un travail, doivent accepter des petits boulots dans les services, bien moins payés que leurs anciens emplois. (New Job Means Lower Wages for Many.)
Vers une société faite d’une petite élite riche entourée de serviteurs pauvres ? 
Compléments :
  • Pour le moment mes prévisions semblent meilleures que celles de Madame Lagarde, qui pensait que la crise ne serait qu’une formalité pour un pays aussi admirable que les USA.

Économie manquante

Discussion avec Jean-Pierre Schmitt : pourquoi autant de chômage ?
  1. Et si la réponse était que les forces créatrices de la nation ont été emmenées loin des contingences de l’économie réelle et se sont égarées dans un rêve non durable, à la fois financier, mais aussi immobilier et industriel (surcapacité). Bref des secteurs économiques se sont trop développés et ont empêché d’autres plus utiles de naître et de créer des emplois ?
  2. Mais ce raisonnement américain est-il juste pour la France ? Une étude dont je parle ailleurs explique notre chômage endémique bien plus simplement. L’État d’après guerre a construit des conglomérats dont une partie subventionnait l’autre. Dans les années 80 les hauts fonctionnaires qui les administraient, incapables de développer les activités en perte – car pas formés pour cela, s’en sont débarrassés.
  3. Pas totalement satisfaisant. Les Allemands, qui semblent avoir eu de meilleurs managers que les nôtres, ont défendu leurs conglomérats. Mais ils ont néanmoins un niveau de chômage comparable au nôtre. Une autre solution est chez Eamon Fingleton : la disparition de l’industrie. Le tertiaire crée le chômage, parce qu’il demande un haut niveau de qualification accessible à peu. En outre, il ne construit pas de solides avantages concurrentiels. L’industrie, elle, permet de conserver des emplois peu qualifiés. Or, l’industrie a fondu en Occident, y compris, semble-t-il, en Allemagne, qui aurait délocalisé à l’est.
  4. Autre analyse : notre économie, comme l’Amérique mais de façon moins marquée, est excessivement tirée par la demande de notre propre marché. Peut-être faudrait-il l’orienter plus vers les besoins de nos entreprises (gains de productivité) et des pays émergents, marchés excédentaires ?

À creuser.