François Châtelet

J’ai lu, il y a longtemps, un livre de François Châtelet portant sur Platon. Il y était dit, si j’ai bien compris, que la France technocratique des années 60 en était la descendante. Il en semblait très satisfait. J’ai été, donc, surpris de découvrir qu’il avait été un soixante-huitard enthousiaste et qu’il avait créé l’unité de philosophie de la nouvelle université de Vincennes. J’ai aussi appris que, avec ses amis révolutionnaires, il avait été un étudiant modèle, très admiratif de ses professeurs et gros bachoteur.

Qu’en déduire ? Que, comme les Surréalistes, il s’est trompé sur 68 ? Que c’était un théoricien, qui ne comprenait rien à la vie ? Qu’il obéissait, comme beaucoup d’entre-nous, à des logiques contradictoires ? Que les émissions de radio ne permettent pas de se faire une très solide opinion sur une personne ?…

François Châtelet

J’entendais le philosophe François Châtelet dire que la pente naturelle de l’homme est le système et la doctrine.

A partir de constats « objectifs » on construit le dit système. Et on prétend alors qu’il n’y a « qu’une » vérité. Souci initial de se rassurer qui finit en totalitarisme et terreur. (Curieusement, il citait à l’appui de sa thèse la dénonciation par Foucault de tels systèmes, alors que lui-même semble en avoir élaboré un. En fait, on ne dénonce jamais que le système de l’autre ?)

Le contre-poison serait la prise de conscience que la vérité est multiple.

Je me demande aussi si elle n’est pas en création permanente.

Hegel

Voici ce que j’ai compris (ce qui n’est pas une grande garantie). Le projet de Hegel c’est d’achever la philosophie. La philosophie ? Apporter « à l’homme la sagesse (…) c’est à dire la possibilité de se conduire d’une façon telle qu’il soit possible d’être à la fois libre et raisonnable« . La philosophie fait l’hypothèse fondamentale de la raison. Et Hegel pousse cette hypothèse à sa conclusion logique.

En quelque sorte il rejoint mon expérience de ce qui bloque le changement : on a tout en main, mais pas dans le bon ordre. Il reprend donc les idées qui ont émergé dans l’histoire, depuis Platon jusqu’aux Lumières, et il les remet en ordre. Comment ? Par un coup de génie. Ce qui semble s’opposer, comme l’être et le néant, ne sont que des étapes dans un processus de transformation qui aboutit à un être de raison, libre. Ce mécanisme, c’est la dialectique. On vit, puis on prend conscience que l’on vit, et, finalement, on apprend à faire ce que l’on veut de sa vie. C’est la raison qui le permet. L’homme doué de raison obtient exactement ce qu’il désire. Ce qui est la définition de la liberté. Ce processus n’est, d’ailleurs, pas individuel. C’est l’évolution de la société, mondiale, qui apporte à l’homme les conditions nécessaires de sa transformation. Cette évolution, c’est l’histoire. Une fois les nations fusionnées et l’humanité correctement organisée, et l’homme devenu rationnel et donc libre, ce sera la fin de l’histoire. Nous n’en sommes pas loin.

Science et sophisme

Gestion des banques m’a rappelé les aventures de Platon…

François Châtelet (voir Platon pour les nuls) raconte que l’arrivée de la démocratie à Athènes fait que le débat règle dorénavant la vie de la cité ; du coup, on comprend que si l’on arrive à le manipuler (sophistes) on gagne le pouvoir. Dans Gestion des banques je pensais que la science économique avait été manipulée pour permettre l’enrichissement de certains.

Explication commune ? La vie d’Athènes est réglée par la parole, la nôtre par la science, il est naturel que celui qui désire le pouvoir soit tenté de manipuler l’un et l’autre. D’ailleurs, il peut aussi avoir été tellement persuadé d’avoir raison que les entorses qu’il a fait subir à la rigueur peuvent lui sembler sans conséquences. Parole et science sont alors des moyens de nous convaincre de son point de vue.

Après l’ultralibéralisme le beau temps ?

La théorie de Galbraith (billet précédent) invite à se demander ce qui peut remplacer l’ère des marchés rois.

À quoi ressemblerait l’économie idéale ?

Probablement beaucoup à l’ère des planificateurs : l’entreprise est un être complexe, qui, par nature travaille en groupe. Elle doit être protégée des manigances financières à courte vue, et des intérêts myopes de l’individualiste.

Mais cette planification ne doit pas être rigidité : comme le disait Galbraith, elle ne doit pas chercher à rendre l’avenir prévisible en manipulant nos valeurs et notre psychologie pour que nous achetions ses produits aux prix et dans les quantités qui lui sont nécessaires, et pour que nous passions notre vie à produire l’inutile. L’entreprise doit apprendre à s’inscrire dans les mécanismes sociaux sans chercher à les plier à sa paresse intellectuelle. De même cette planification ne doit pas transformer l’homme en machine, à la mode taylorienne.

Les techniques pour ce faire, existent, et elles sont adaptées à la nature de nos organisations. Ce sont elles qu’examinent mes livres (ordinateur social).

Mais surtout, l’économie idéale doit être au service de l’homme (ce que le disait aussi Galbraith) pas l’inverse. Parce que l’économie est malade, la planète ne vit plus. Est-ce normal que l’économie nous ait asservis ?

Il est possible qu’une économie qui apprendrait à tirer profit des règles sociales, sans les trafiquer, finirait par servir l’homme.

Une utopie ?

Le problème qui affecte le monde est celui du « free rider ». Ce que je traduis par parasitisme, plutôt que par « passager clandestin », comme on le fait d’ordinaire : le free rider peut payer son billet, pas le passager clandestin. L’individu a plus à gagner à profiter de la société qu’à y contribuer. Mais si le parasite se multiplie la société disparaît. Il a donc parfois intérêt à se faire oublier, à laisser se développer des mécanismes sociaux. Alors, il vote Obama. C’est pour cela qu’il est plus facile d’être ultralibéral en France qu’aux USA ; quand on est grand commis de l’État, que lorsque que l’on dirige une PME sous-traitante de l’automobile.

Les sociétés contrôlent le parasitisme de deux façons :

  1. Elles nous « codent » pour jouer l’équipe. C’est le rôle de l’éducation. C’est à cause d’elle qu’il nous semble bien d’aider les vieilles personnes à traverser, plutôt que de les occire pour leur voler leurs économies.
  2. Elles favorisent le développement de processus d’autocontrôle, voire d’élimination du parasite. Par exemple, il est difficile de ne pas obtempérer au code de la route, sans risquer un accident.

Le premier mécanisme demande du temps. L’individu change extrêmement lentement et nous sommes massivement individualistes. Sauf crise grave, nous ne changerons pas en profondeur. L’émergence de leaders « sociaux » tels que Barak Obama n’est que l’exception qui confirme la règle.

Quant aux processus d’autocontrôle que nous possédons. Je doute de leur robustesse. L’individualiste déterminé est redoutable. Au mieux, j’ai espéré qu’en permettant d’utiliser plus facilement les mécanismes sociaux, les techniques dont parlent mes livres donnent un avantage déterminant à ceux qui sont « orientés sociétés ». D’ailleurs, elles ont un intérêt qui ne devrait pas être indifférent à l’individualiste : elles permettent aux talents de s’exprimer, et de profiter du haut-parleur de l’organisation pour se faire connaître. Le mécanisme est identique à celui de l’équipe sportive : les talents individuels y sont bien visibles, et ne pourraient se manifester sans l’équipe.

Bien sûr, Darwin a son mot à dire. La société n’est pas faite que de parasites. Et un individu est probablement le terrain de tendances opposées : sociales et parasitiques. La sélection naturelle fera notre future société à l’image de ceux qui auront su tirer leur épingle du jeu. Si la crise favorise, par exemple, l’émergence de réseaux d’entrepreneurs qui, pour éviter le manque de cash, ont su faire une efficace combinaison de leurs compétences, et créer un sentiment d’appartenance de leurs équipes, elle pourrait être plus solidaire qu’aujourd’hui.

Compléments :

  • Un exemple d’une société marquée en profondeur par une crise : BCE, hypothèses fondamentales, valeurs officielles.
  • Sur les problèmes de « free rider » et leurs modes de contrôle : The logic of collective action, Governing the commons.
  • Sur l’efficacité remarquable de quelques champions à tirer parti des règles de la société : Alain Bauer.
  • Darwin et le changement.
  • L’optimisme quant à l’évolution de la société doit être prudent. Il y a 25 siècles, Platon décrivait une situation qui ressemblait beaucoup à la nôtre. On s’interrogeait déjà sur la « vertu politique », les qualités nécessaires à l’homme pour que la société puisse exister (CHÂTELET, François, Platon, Gallimard, 1965).

Blogger : pour une fin digne

Finir sa vie avec élégance, et même faire de sa fin le symbole de sa vie, a été une préoccupation des élites des grandes civilisations passées. On avait un peu oublié cette préoccupation. J’en suis un exemple : mon travail sur le changement refuse obstinément d’envisager la fin de l’entreprise. Et pourtant, en période de crise, qui sait s’il verra l’aube suivante ?

Heureusement, Hervé Kabla rappelle cette tradition (anxiété de survie) et explique comment la respecter (anxiété d’apprentissage). Quelques bonnes pratiques : Rédiger son dernier billet sur un blog d’entreprise.

Complément :
  • La tradition grecque a fait de la fin des philosophes le symbole de leur vie (JERPHAGNON, Lucien, Histoire de la pensée, tome 1, Tallandier, 1989). En particulier pour Socrate, dont le procès est à l’image de son combat, ses trois accusateurs représentant les trois maux de la cité (CHÂTELET, François, Platon, Gallimard, 1965).

Platon pour les nuls

Heidegger pour les nuls m’a amené à faire machine arrière. Platon n’avait-il pas des choses à dire sur ce qui guide nos idées actuelles ? J’ai repris un livre lu il y a longtemps. Et qui m’avait laissé un agréable souvenir. Mais pas grand-chose d’autre : le Platon, de François Châtelet (Gallimard, 1965).


Immortel Platon

J’ai l’impression que notre pensée occidentale n’a rien dit de vraiment neuf depuis Platon. Elle n’a fait que mettre au point le modèle qu’il avait esquissé :

Il a été nécessaire (…) que la modération aristotélicienne réintroduise entre l’intelligible et le sensible une relation qui risquait de se restreindre à l’excès, que les intuitions hébraïco-chrétiennes fassent valoir les exigences propres d’une subjectivité que Platon, certes, ne méconnaissait point, mais qu’il tendait constamment à réduire cosmiquement ou politiquement, que la Renaissance et le classicisme européens, ce dernier grâce à Galilée et à Descartes, définissent un autre statut de la science, plus soucieux du rapport réel qu’entretiennent l’homme et la nature, que l’Age des lumières et Kant sachent légitimer et remettre à sa place l’ambition métaphysique, que Hegel (et, par conséquent, Marx) donnent de l’historicité une interprétation plus conforme à la fois aux conditions de l’existence et au contenu des événements, que les développements de l’industrie fabricatrice et de l’administration planifiante s’impose comme norme et comme technique au cours des cent dernières années, il a été nécessaire que l’homme se batte, souffre et invente pendant vingt-quatre siècles pour que l’idéal commence à devenir réalité.

Même ceux qui se veulent ses antithèses (Heidegger) paraissent suivre le cadre qu’il a tracé (mon opinion). Ce qu’à tort ou à raison j’en retiens :
La philosophie, science des organisations

Aussi bizarre que ça puisse sembler, la préoccupation de Platon est mon sujet d’intérêt : l’organisation. La philosophie c’est trouver une organisation optimale pour la « cité ».
Platon arrive à un moment très particulier de l’histoire. Premier cataclysme : l’intellectuel remplace le guerrier. La cité est dirigée par la démocratie, par le débat. Second cataclysme : décadence. La démocratie se révèle anarchie. Chacun veut faire prévaloir son intérêt propre par rapport à celui du groupe. La société est régie par un principe que ne renieraient pas les libéraux actuels : que chacun suive son intérêt et il en résultera le bien collectif. Le sophiste est le prêtre de cette religion.
Platon veut éviter le désastre. Comment assurer la cohésion du groupe ? Au dessus des intérêts individuels, il existe des lois qui s’appliquent à tous. Il y a un bien et un mal. Philosopher, c’est trouver cette vérité. C’est aussi être juge.
Démarche en deux temps : 1) l’absurde : comprendre que l’on ne sait rien – ce que l’on croit une certitude, n’est qu’une vérité relative à son expérience limitée ; 2) découvrir la vérité, la raison, par la dialectique : le discours.
En fait, on ne connaît pas, mais on reconnaît. La dialectique fait redécouvrir ce que « l’on » savait depuis toujours. L’âme est immortelle, et elle est au contact des « idées », qui représentent la vérité. La dialectique permet de faire émerger ce savoir.
La cité idéale ressemble beaucoup aux trois fonctions de Dumézil, à l’organisation qu’il prêtait à la société indo-européenne (et qui se retrouve dans la société française d’ancien régime) : le paysan, le guerrier et le prêtre (le philosophe, pour Platon). Ils se distinguent par leurs vertus : le premier est poussé par l’intuition, le second par le courage, le troisième par la raison. Il semble un juge, et peut-être aussi l’architecte de l’organisation de la cité.
Le philosophe de Platon ressemble beaucoup au polytechnicien (un hasard ?) : « géomètre », ancien guerrier, il a montré qu’il n’avait pas que du courage, qu’il était un homme de raison. Il est tenté de consacrer sa vie à la contemplation des idées (à la science pure dirait-on), mais il se sacrifie pour la cité. C’est ainsi qu’il ne peut être dictateur : il n’a pas d’ambitions personnelles.
Platon ne semble pas avoir d’illusions. Construire cette cité idéale est impossible. Il voit l’histoire comme un cycle : cette cité laisse la place à un monde de guerriers dirigés par leur honneur, puis à la démocratie – anarchie, qui finit en tyrannie. Et on repart à zéro.
Pas question de baisser les bras : l’homme doit faire comme s’il voulait construire la cité idéale, il n’y arrivera peut-être pas, mais au moins il se sera construit lui-même. Philosopher c’est vivre. De l’architecture organisationnelle on est passé à un art de vivre, un humanisme.
Kant, Heidegger, et la technocratie moderne

Tout cela ne ressemble-t-il pas férocement à Kant ? Certes Kant semble dire que l’on ne peut pas atteindre le monde des idées. Mais on peut le déduire indirectement : c’est ce qui est nécessaire au bon fonctionnement du nôtre. De même, la « raison pratique » est une morale : suivre la raison est la seule bonne conduite.
Même Heidegger, qui semble un anti-Platon (il assassine la raison), propose un mécanisme philosophique familier : confrontation avec le « néant », remise en cause des certitudes, puis recherche d’une vérité suprême par un dialogue avec les événements de la vie. Pour Heidegger, la poésie est le seul moyen d’expression donné au philosophe. Platon s’en méfie au plus haut point : elle ne fait que glorifier les passions humaines ; conforter l’homme dans sa médiocrité. Mais il y a de bonnes poésies : celles inspirées par la raison. Querelle d’experts ? Sur le fond, ils utilisent la même technique d’exploration ? S’ils doivent trouver quelque chose, ils trouveront la même chose (même s’ils font des hypothèses opposées sur ce que c’est) ? On ne trouve jamais ce que l’on cherche. Ce qui compte est de chercher.
François Châtelet fait de Platon l’ancêtre de la technocratie triomphante des années 60. Est-ce réellement le cas ? Le technocrate est un homme qui sait, un « positiviste », qui croit l’avenir prévisible. C’est une forme de dictature. Elle est mise en déroute par le « chaos », l’imprévisibilité du monde. Platon semble plutôt faire de son philosophe un juge et un architecte, un homme qui aide ses semblables à être efficaces, et à résoudre les problèmes qu’ils rencontrent. Pas un donneur de leçons.
Platon, leçon d’humilité

Ce qui m’a le plus frappé n’est pas susceptible d’une explication rationnelle. C’est une impression, forte. C’est à quel point la société de Platon est proche de la nôtre. Et à quel point notre société pourrait facilement, comme celle de Platon, revenir à une sorte de Moyen-âge. Notre rationalité est peut être puissante, mais elle n’a toujours pas trouvé la recette de la cohésion sociale. Et elle nous a fait faire beaucoup d’erreurs. Apprécions ce que nous possédons.
Compléments :