Recette du succès

J’ai été frappé, il y a quelque temps, d’un billet qui enjoignait la France d’imiter les Grecs et les Portugais. J’ai l’impression que, depuis la mort de De Gaulle, nous sommes devenus des imitateurs. On nous dit d’imiter le GAFA, M.Schröder et les Allemands, dernièrement Madame Meloni et les Italiens. Et M.Giscard d’Estaing se serait vu en John Kennedy.

D’où vient cette curieuse tendance ? En tous cas, pas d’une analyse des faits. Car, qu’est-ce qui explique le succès, extrêmement temporaire, de tous ces gens ? La crise. En difficulté, ils se sont mis à réfléchir. Et chacun a trouvé « sa » solution.

Voilà ce qui me donne un, faible, espoir pour l’Europe.

Retournement

On ne l’entend pas dire et pourtant, c’est curieux. La première victime de la guerre d’Iran est la plaque tournante même de la globalisation, les pays du Golfe et le noeud des échanges internationaux. Cela ressemble à la dialectique de Hegel, l’histoire évoluant en passant d’un régime à son opposé. Mais ce n’est pas une explication.

Je pensais que, sauf accident, la Chine finirait, comme le Japon, par se replier sur elle-même. Et si, encouragée par l’affaiblissement des USA, qui dégarnissent leurs défenses et lâchent leurs alliés les uns après les autres, elle envahissait Taiwan, et imposait sa main de fer à l’économie mondiale, nous étranglant au passage ? En tous cas nous en arrivons à un moment où rien ne va plus, et où la puissance bien organisée peut changer l’histoire du monde.

Vincent Lindon disait un jour que ses parents lui avaient donné un sentiment de sécurité qu’il avait perdu. Je me demande si cela n’est pas vrai pour l’Europe. Nous sommes restés en enfance. Contrairement à des pays comme l’Inde, la Turquie, la Russie, qui ont commencé à jouer leur propre jeu, en profitant au maximum de leur pouvoir de nuisance, nous croyons à une justice immanente. L’UE est faible et, paradoxalement, alors qu’elle se veut la patrie des bons sentiments, universellement haïe. (Seule la force est respectée ?)

Pouvons-nous retrouver un esprit de corps ? Un élan vital qui nous amène à saisir l’ordre du monde en création et à le faire basculer dans un sens qui nous soit, et peut-être lui soit, favorable ?

(Réflexions venues d’Affaires étrangères.)

Tremblement de terre

Le changement du millénaire ? Ceux qui nous gouvernent vont-ils enfin découvrir la réalité et apprendre de leurs erreurs ?

France simplification a pour mission de « lever les blocages administratifs rencontrés par les collectivités, les services de l’État et les porteurs de projets locaux (…) en partant du terrain grâce à une administration orientée solutions. » La boucle de rétroaction que l’on n’osait pas attendre ?

Premiers résultats. Parmi les causes identifiées, la tendance du législateur à vouloir nous prescrire notre comportement (Tocqueville en parlait déjà), des normes qui s’entrechoquent, des services qui ne se parlent pas… Mais, en réunissant ces derniers et en interprétant les textes, on peut faire bien des miracles, sans rien changer !

Mieux ? ce service serait rapide !

Rêvons nous ? Trop beau pour être vrai ?… Si ce n’est pas le cas, espérons que le prochain gouvernement ne fera pas sauter ce dispositif… Car il y a des usages qui résistent à toutes les feed-back loops.

Crise d’adolescence

En assistant à la conférence du Commissariat au Plan (billets précédents), j’ai été frappé par ce que tous ces gens m’étaient familiers. Ils avaient beau être ministres, ils se comportaient comme les personnes avec lesquelles j’ai passé ma vie professionnelle.

Le début de la conférence était triomphal. Le ministre de l’économie, que d’ordinaire on ne voit pas, avait même modifié son agenda pour être présent. Et il est demeuré toute la séance. Mais le débat a quelque peu « cassé l’ambiance ». Et Nicolas Dufourcq, arrivé en claudiquant pour conclure, était désespéré. Comment avait-on pu être aussi idiots ? Pire : nous continuions à l’être. Aucune issue en vue. Si l’histoire peut être un guide, elle nous enseigne que notre situation s’achève par la guerre.

Cela m’a fait penser à Kurt Lewin. Selon lui, tout changement est un dégel. Nous sommes des robots, pilotés par des certitudes. Soudain, rien ne va plus. C’est le temps du changement. Ce qui demande de « dégeler » ses certitudes. Désarroi. J’ai eu l’impression que notre classe dirigeante, ou « élite », est en phase de « dégel ». Elle prend conscience que tout ce à quoi elle croyait est en échec. En voulant faire l’ange elle a fait la bête. « On est nuls » disait Nicolas Dufourcq.

J’ai aussi pensé que Donald Trump avait raison. L’Europe, Grande Bretagne en tête, est sortie de la guerre honteuse. Le temps de la puissance et de la folie guerrière était derrière elle. Elle a fait allégeance aux USA. De Gaulle fut la seule exception. Mais ses successeurs sont entrés dans le rang.

Devenir adulte ? Le nom du changement ?

Energie du désespoir

La semaine dernière, j’ai demandé autour de moi ce que l’on pensait de ce que j’avais compris du rapport du Commissariat au Plan. Réactions inattendues. Certains m’ont dit : ils veulent nous faire peur. Mais surtout, j’ai entendu : le rêve de nos gouvernants est de nous dissoudre dans l’Europe, et d’en prendre la tête. Avec une variante qui n’en est peut-être pas une, une telle Europe serait allemande. La cause de nos problèmes serait là : c’est parce qu’ils n’ont pas cru à notre économie nationale qu’elle s’est effondrée, et qu’elle nage dans le déficit. En particulier qu’ils ont laissé acheter ses « champions » par des nations étrangères. Et maintenant, c’est au tour de la France ?

Théorie du complot ? Mais ne mériterait-elle pas d’être juste ? Car nous pourrions en tirer un enseignement capital. On croit, paresseusement, au pouvoir de la raison. Mais quand un homme a une idée chevillée au corps, il ne la lâche jamais. A chaque fois qu’on le croit défait, il fait preuve « d’innovation ». Et cette innovation est de plus en plus violente et désespérée. Car ce qu’il joue est plus que sa vie. C’est la leçon que je tire de Tartuffe.

Que conserver ?

David Hume était dit conservateur. Mais qu’est-ce que cela signifie ? (Avec philosophie.)

C’est une question qui est liée au changement. Face au changement, il y a ceux qui veulent que rien ne change, d’autres que tout disparaisse, d’autres encore pensent que le « monde » évolue et que la société doit s’adapter en respectant, et afin de conserver, ses valeurs. C’est l’essence de la société que l’on doit conserver, autrement dit. Il semble que Hume ait appartenu à cette dernière catégorie. D’ailleurs, il a reproché à Jacques II de ne pas avoir tenu compte de l’évolution des événements, ce qui lui a coûté la tête.

Une partie de l’oeuvre de Hume paraît avoir été consacrée à la façon de réaliser ces changements rationnellement. Ce qui est aussi mon souci.

Les héros du bien commun

Chaque société a eu ses héros, citoyens romains « vertueux », saints et martyrs chrétiens, nobles – braves de pères en fils, « entrepreneurs de vertu » modernes, etc. (Concordance des temps.) Ils illustrent ce qu’elle dit être bien. Les héros sont des leçons pour petits enfants.

Dans le cas des résistants ou de Soljenitsyne (un héros de l’Occident ?), il semble bien que ce soit une question de « valeurs » de la personne. Ces valeurs sont celles de la société, ou d’une partie de celle-ci (Pétain se disait martyr). Une situation est « inacceptable » pour l’individu, qui est prêt au sacrifice de soi pour la faire changer. Raison égoïste ?

Mais je me demande, s’il n’y a pas un autre héroïsme. J’ai assisté plusieurs fois à des transformations d’entreprises en crise. Au début, les employés donnaient un fâcheux spectacle. Peut-être pas tant une question de comportement que d’écart ridicule entre les actes (mesquins) et les paroles (glorieuses). Puis, soudainement, tout ce monde s’attaquait au changement, et chacun rivalisait de dévouement pour le bien de tous. Humilité et exploit anonyme.

Peut-être est-ce là l’esprit de l’équipe sportive quand elle est une réelle équipe ? Tous héros ?

L’unique règle du succès

Les livres à succès anglo-saxons nous ont contaminés. Ils expliquent invariablement qu’il faut imiter les entreprises qui réussissent. Et, effectivement, on dit à la France et aux Français d’imiter les Américains, les Allemands, les Chinois et, récemment, les Grecs, les Italiens et les Portugais.

Ce qui a fait le succès de l’aristocratie d’ancien régime n’était pas les manières de cours, mais les boucheries de ses ancêtres. Si les Grecs se sont sauvés, c’est parce qu’ils ont regardé en face leurs problèmes grecs, et qu’ils ont trouvé un moyen de les résoudre. S’il y a une leçon à tirer de leur exemple, c’est probablement celle-là, et qu’il ne faut imiter personne. Et même n’écouter personne : si mes souvenir sont bons, les ténors de l’économie affirmaient, à l’époque de la crise grecque, que les Grecs étaient condamnés. (Mais ce n’est pas en s’exprimant ainsi que l’on devient une vedette de l’édition.)

Quelqu’un d’optimiste dirait que les conditions sont, donc, favorables, pour que, demain, l’Europe soit un modèle que l’on désire imiter.

France arriérée ?

Loi forte des petits nombres : je trouve, coup sur coup, deux opinions convergentes concernant la France, celles d’Alain Touraine et de Fernand Braudel. L’un dit qu’elle « passe à côté de l’histoire ». L’autre explique la raison pour laquelle elle n’a jamais été qu’à sa périphérie : ses côtes maritimes sont tournées vers l’extérieur et le progrès, mais la France de l’intérieur, qui fut jadis gigantesque à l’échelle des transports européens, et sa capitale, regardent leur nombril. La France est une Chine occidentale ?

Emmanuel Macron, dont Alain Touraine, fait le successeur des martyrs qui ont tenté d’éclairer la France, se plaint, lui aussi, de l’esprit gaulois.

Je soupçonne que ces gens ne savent pas ce qu’est la « résistance au changement ». Or, elle est universelle. Et ce pour une raison, évidente ! que rappelle un universitaire : une société est faite pour ne pas changer. C’est ce qu’on lui demande.

J’ai rencontré beaucoup de résistants au changement dans ma vie. Les plus fermes d’entre eux avaient une caractéristique commune : ils étaient imprégnés de la culture profonde de leur entreprise, c’était une sorte de seconde nature. Ils voyaient la nécessité du changement, mais ne trouvaient aucun moyen compatible avec leurs convictions inconscientes de le réaliser. Seulement, le jour où ils y parvenaient, ce qui demandait plusieurs séances (extraordinairement frustrantes) de questions et de réponses, ils en devenaient des champions ! Pourquoi ? Parce qu’ils connaissaient tellement bien les ficelles du système – seconde nature – qu’ils en jouaient en maîtres.

Il est probable que si nous sommes si gaulois, c’est parce que nous sommes particulièrement attachés à des valeurs inconscientes, et peut-être bien plus que d’autres peuples. En conséquence de quoi, nous sommes, en puissance, des champions du changement !

Hegel et le changement

« En soi, pour soi, en soi et pour soi », voilà un des mécanismes de la vie, selon Hegel. On commence par vivre, puis on prend conscience que l’on vit, finalement, on se demande comment orienter sa vie.

Il me semble que c’est comme cela qu’évoluent les sociétés. Leur histoire est une forme de « génération spontanée ». Une succession ininterrompue de « small bangs » imprévisibles. Cette histoire n’est compréhensible qu’a posteriori. C’est alors que l’on voit ce que l’on peut en tirer. D’où nouveau changement, qui a des conséquences imprévisibles. En particulier pour les enfants, la génération en formation, qui, elle, absorbe tout ce qui lui arrive comme une sorte d’évidence, comme l’eau pour le poisson.

(Confucius donne peut-être la meilleure illustration de ce phénomène : « l’homme a deux vies, lorsqu’il prend conscience qu’il est mortel, et avant ».)